La France djihadiste d’Alexandre Mendel

La France djihadiste est l’exemple d’ouvrage pour lequel on aurait tendance à produire du métadiscours, à vouloir parler de tout ce qu’il y a autour du livre plutôt que du livre lui-même, à commencer par son auteur. Mais du texte, non. Et autant dire qu’ils seront plusieurs à en parler. Sans l’avoir lu.

Parlons donc du livre, sobrement qualifié de «document» sur la couverture. Lettrage noir, djihadiste imprimé en caractères gras, barrant le milieu de la couverture verte, un «vert islam» (pour rappeler le nom du site internet de Tariq Ramadan). Aucune illustration. Juste ces mots, en bas : « En ce moment à 15 minutes de chez vous. » Le ton est donné dès le premier coup d’œil. Vous qui ouvrez ce livre, abandonnez toute espérance.

Ouvrons donc.

Alexandre Mendel structure son texte selon quinze «règles» aux titres coups de poing qui se voudraient une sorte de sommaire d’un manuel apocryphe du parfait petit djihadiste made in France : «Hais l’Occident » (Règle I), «Mens aux mécréants» (Règle V), «Fornique» (Règle IX), « Joue-toi des frontières » (Règle XII), etc.

La pensée de l’auteur progresse par paragraphes (ou groupes de paragraphes) séparés par un blanc typographique, comme s’il s’agissait d’aphorismes, un parti pris rhétorique qui vise sans doute à renforcer le raisonnement pour mieux convaincre le lecteur.

Dans les cent premières pages, le récit d’enquête tarde à commencer et l’auteur a tendance à ressasser les mêmes réflexions, revenant, petite touche par petite touche, sur les mêmes notions qui lui sont chères, à l’aide de syllogismes et de vannes de potache, tournant en ridicule ces apprentis djihadistes plus préoccupés, pour certains d’entre eux, par le prix d’une boisson énergisante trop élevé à Raqqa, que par leur entraînement au combat.

Et progressivement l’humour de potache cède le pas à un discours plus musclé. Le ton se durcit.

«En une génération seulement, nous sommes passés de la main jaune de SOS racisme, gracieusement épinglée au revers de la boutonnière, à autre chose.

De «Touche pas à mon pote» à «Touche pas à mon prophète», de la marche des beurs à la fuite des frères Abdeslam. » (p. 60)

Le couperet tombe, la sentence ne venant pas sanctionner le djihadisme, ni même l’islamisme, mais bien l’islam. Le texte prend dès lors toutes les allures d’un pamphlet, un pamphlet à charge contre l’islam.

« C’est encore les extrémistes qui parlent le mieux de la modération de l’islam de France, qui n’est pour le musulman moyen qu’une fumisterie, un îlot de foutaise dans un océan d’apostasie. »

Et de citer Mickael Abou-Leyna, «un des salafistes les plus dangereux de France» selon l’auteur : «Un musulman attaché à l’islam ne peut pas être républicain, attaché aux valeurs d’une république propageant pornographie, prostitution, etc.» (p. 159)

Le ton pamphlétaire dessert le propos lorsqu’on comprend qu’Alexandre Mendel n’est pas parvenu à l’issue de ses investigations à la conclusion selon laquelle l’islam et l’islamisme seraient une seule et même chose mais qu’il s’est lancé dans son enquête en étant déjà convaincu. Dès lors, l’accumulation de faits et de témoignages n’a semble-t-il d’autre but que d’étayer la thèse de départ plus que discutable.

C’est d’autant plus regrettable que l’enquête elle-même a le mérite de mettre en lumière de nombreuses zones d’ombre. Il faut dès lors accepter de progresser dans la lecture de cet ouvrage en séparant les éléments qui relèvent de l’idéologie pure (alors qu’Alexandre Mendel se défend d’être un idéologue) de ceux qui collent aux faits. J’en citerai plusieurs : l’investissement du Qatar dans les petits clubs de football (pp. 202-203), le trafic de drogue et la prostitution comme source de financement du djihad (p. 211), les conversions en milieu carcéral (p. 292 sq.), la porosité des frontières (p. 269 sq.), et l’effrayant scénario d’une attaque de village (p. 313 sq.). Ces passages (et bien d’autres) montrent ce qu’avec un tel matériel ce livre d’investigation aurait pu être.

Ce sont incontestablement là les points forts de ce «document» que le ton pamphlétaire vient malheureusement saper à de nombreuses reprises. Terminer chaque séquence par une formule sarcastique décrédibilise le plus souvent le discours. Au lieu de la dynamite, Alexandre Mendel semble préférer le bon gros pétard qui fait rire les copains, ceux qui sont persuadés que le «grand remplacement» (thèse défendue par Renaud Camus) est à l’œuvre dans notre société où des quartiers entiers sont « annexés ».

C’est la deuxième limite de ce texte, qui, comme tout pamphlet, ne s’adresse jamais qu’à ceux qui sont déjà convaincus des thèses avancées. Le sarcasme tient lieu d’argument. Sarcasme qui s’exerce à l’égard des djihadistes, des islamistes, des musulmans, et de tous ceux qui ne veulent pas voir, « les aveugles », comme les qualifient l’auteur, partant du principe que ces derniers ne liront pas La France djihadiste, ouvrage clivant, ce qui est regrettable, car si l’auteur avait fait le choix de s’adresser au plus grand nombre dans une démarche presque pédagogique plutôt que d’opter pour ce réquisitoire en se faisant l’avocat d’une Cause (dont il ne dira pas le nom), le débat aurait été possible. Mais du débat, l’auteur ne veut pas. Et certainement pas avec une certaine gauche qu’il fustige (et qui le lui rend bien).

Alexandre Mendel m’excusera probablement si je termine cette chronique sur une bouffonnade pour inviter ceux qui ignorent ce qu’est la théorie du «grand remplacement», à se rappeler la série des années 60 Les Envahisseurs.

Alexandre Mendel les a vus…

La France djihadiste d’Alexandre Mendel, éditions Ring, avril 2016.

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