Sous le feu de Michel Goya

« Le combat n’est pas un phénomène « normal », c’est un événement extraordinaire et les individus qui y participent ne le font pas de manière « moyenne ». Comme un objet à très forte gravité qui déforme les lois de la physique newtonienne à son approche, la proximité de la mort et la peur qu’elle induit déforment les individus et étirent leur comportement vers les extrêmes. » (chapitre 1 « Le fractionnement des âmes », p. 23)

Officier des troupes de marine ayant servi en opérations extérieures en Afrique et dans les Balkans, le colonel Michel Goya est docteur en histoire.Il a été directeur du bureau Recherche au Centre de doctrine d’emploi des forces terrestres jusqu’à l’an dernier. Son essai, Sous le feu. La mort comme hypothèse de travail, composé à partir de souvenirs personnels, de témoignages et de documents scientifiques, offre une brillante analyse du comportement des hommes au combat.

Si l’auteur annonce, en remarque liminaire, que son ouvrage est avant tout destiné aux combattants, je ne peux qu’en recommander la lecture au plus grand nombre, tant ce livre vous permettra d’entrer dans la tête d’un soldat, et, à certains lecteurs, de se défaire de préjugés encore malheureusement trop répandus à l’encontre de nos forces armées.

En quinze chapitres concis, Michel Goya aborde plusieurs notions, à commencer par le courage, montrant que celui-ci n’a rien d’inné : « D’abord le danger est un inconnu… on sue, on tremble… l’imagination l’amplifie. On ne raisonne pas… par la suite on discerne. La fumée est inoffensive. Le sifflement de l’obus sert à prévoir sa direction. On ne tend plus le dos vainement ; on ne s’abrite qu’à bon escient. Le danger ne nous domine plus, on le domine. Tout est là. […] Chaque jour nous entraîne au courage. […] On ne naît pas brave : on le devient. » (Paul Lintier, Ma pièce, cité par l’auteur, chapitre 2 « J’avais atteint l’âge de vingt batailles », p. 48)

À l’épreuve du feu, le combattant plonge dans un univers de violence où tous les sens sont amplifiés, les sensations distordues, la réalité augmentée : « Combattre, c’est d’abord pénétrer dans un monde qui ne mesure guère plus de quelques centaines de mètres de large et un moment qui ne dure le plus souvent que quelques heures. Ce monde nouveau est une brèche dans l’espace de nos perceptions. C’est un endroit surréel où, par tous ses sens, il faudra absorber en quelques minutes les émotions de plusieurs années de vie moyenne. » (chapitre 3 « La vie près de la mort », p. 57)

Depuis des décennies, l’engagement de nos troupes en opérations extérieures dans des conflits asymétriques ne saurait être comparé à celui des deux guerres mondiales du siècle passé. Les unités engagées dans les conflits de contre-insurrection dans la province de Kapisa en Afghanistan ou le triangle sunnite irakien par exemple, ont évolué dans des zones de mort où la « quantité de terreur » à absorber était moins importante qu’à Omaha Beach, mais le stress y était constant, les convois logistiques pouvant être attaqués autant que les unités de première ligne.

Non seulement le soldat risque sa vie au quotidien, mais il doit également être prêt à tuer. « D’après une étude américaine, environ un homme sur cinquante (et une femme sur cent) serait insensible à l’idée de donner la mort. Je crois être parmi ceux-là. Je n’en tire ni gloire ni honte. Je ne me sens pas non plus anormalement constitué. C’est ainsi.J’ai très exactement connu 14 moments où j’ai essayé, en ouvrant le feu moi-même ou, plus fréquemment, en donnant des ordres de tir, de tuer des ennemis […].Sans aucun de ces cas, je n’ai jamais ressenti autre chose que ce refroidissement qui m’a saisi chaque fois que j’ai moi-même été pris pour cible ou que j’ai croisé des spectacles horribles. Par la suite, je n’y ai que rarement repensé et toujours avec la même froideur. » (chapitre 6 « Tuer », p. 103)

Si le pilote d’un bombardier qui largue ses bombes peut ne pas se rendre compte qu’il tue, il en va tout autrement du fantassin, à plus forte raison quand ce dernier combat au corps à corps : « Savoir que l’on tue est très différent de voir que l’on tue. […] La réticence à tuer ne provient pas de l’ampleur de l’acte mais surtout de sa proximité. La chose devient nettement plus délicate dès lors que l’on commence à voir la chair que l’on coupe ou, pis encore, qu’on la touche. » (chap. 6 ,pp. 105-106)

Aussi, l’action de tuer ne peut-elle s’accomplir sans « blindage » : « De la même façon qu’on se protège de multiples façons contre les balles et les obus, on se protège du trouble du meurtre par plusieurs blindages comme l’absolution collective, le contournement de cible (« on bombarde des bâtiments », « on tire sur les chars pas sur des gens »), l’obéissance aux ordres […] ou au contraire la dérivation par l’ordre donné (qui tue vraiment entre celui qui donne l’ordre de tirer et celui qui tire ?), parfois la détestation de l’ennemi avec de temps en temps de bonnes raisons (je me souviens très bien d’un sous-officier essayant en vain de sauver deux enfants abattus devant lui par un sniper) et surtout l’idée que son acte réduit les souffrances plus qu’il ne les crée. Eliminer des snipers, c’est sauver des vies. Tuer un servant d’arme anti aérienne, c’est sauver des camarades. » (chap. 6, p. 109)

Cependant « ce blindage moral, cette accoutumance ne sont pas non plus sans risques. Poussés trop loin, ils ouvrent la porte à ce que Patrick Clervoy appelle le décrochage moral. Un seul fantassin français porte sur lui de quoi tuer au moins 150 personnes, qu’un seul franchisse cette porte et c’est une tragédie autant qu’une défaite pour la France. Il faut donc un verrou et ce verrou c’est l’éthique des armes nourrie par le professionnalisme. Après avoir appris à tuer, le soldat doit également apprendre à ne pas le faire et c’est presque aussi complexe. » (chap. 6, p. 110)

Le colonel Goya oppose ainsi la conception américaine à celle de notre pays, expliquant qu’après la Seconde Guerre mondiale l’idée que l’entraînement des soldats américains devait stimuler l’agressivité, et non la maîtrise du feu, s’est progressivement imposée, avec les conséquences terribles en Afghanistan et en Irak que l’on a connues lorsqu’il s’est agi de combattre au cœur de villes et de villages, alors que la conception française repose sur une notion plus noble, à savoir celle du sacrifice.

Tuer, ne pas tuer ou être tué, telle est la question. Une question à laquelle le combattant doit pouvoir répondre, parfois en moins d’une seconde : « Le combattant est un stratège, plus ou moins doué et actif, utilisant toutes ses ressources pour évoluer dans la zone de mort. Dans cet espace-temps particulier, tout est affaire de détails minuscules, qui se mesurent en centimètres ou en fractions de seconde et dont l’accumulation peut faire la différence entre la vie et la mort. » (chapitre 7 « Décider sous le feu », p. 117)

Mourir, le soldat est prêt à cet ultime sacrifice, mais encore faut-il savoir pour quelle cause. Une des particularités des conflits asymétriques tient notamment à leur longueur. Les troupes ne sont pas engagées plus d’un an et ne participent donc qu’à environ 10 % de la durée totale d’une guerre et n’en voient jamais la fin. « Cet engagement fragmenté entraîne un sous-emploi des forces. » (chap. 7, p.117) Les officiers commandant pour quelques mois des unités dans une longue guerre asymétrique, qui plus est au sein d’une coalition sur-dominée par un grand allié, font le plus souvent des choix conformistes et prudents pour éviter tout insuccès et de trop lourdes pertes dans les rangs.

Sans compter les revirements de l’Exécutif… Mourir quand les hommes politiques ont décidé de quitter la partie révoltera l’officier qui se refusera à sacrifier ses hommes en vain. Pire encore, lorsque les hommes politiques refusent la notion même de guerre, « cette situation, qui est celle de la plupart des missions d’interposition et de la gestion par des diplomates des forces armées, est évidemment la pire pour les soldats. » (chapitre 11 « Le besoin de victoires », p. 181)

Défendre les intérêts de la France à l’étranger n’est pas une mauvaise cause en soi, mais encore faut-il que ces intérêts soient clairs pour les combattants, ce qui n’est pas toujours le cas, comme par exemple dans le Nord du Rwanda en 1992. Car lorsque les hommes ne savent pas pourquoi il leur faut tuer et mourir, leur chef préférera préserver leur vie plutôt que de les sacrifier sur le bûcher des vanités de nos politiques. Et le colonel Goya de rappeler qu’il y a « un lien direct entre le courage politique, le courage des peuples et celui des représentants en armes au cœur de l’action. Que cette concordance disparaisse et il n’y a plus rien à espérer. » (chapitre 12 « Pourquoi nous combattons », p. 189)

Ce livre devrait être très attentivement lu par nos élus afin qu’ils n’oublient pas le prix à payer lorsqu’ils décident de démanteler nos armées : « La pression des réformes économiques qui pèse de tout son poids sur les hommes et particulièrement sur ceux du ministère de la Défense, non syndiqués, ne peut pas ne pas avoir d’effets sur la préparation au combat des hommes. Or, contrairement aux autres ministères, tout relâchement dans ce domaine se paye au bout du compte avec du sang. » (chapitre 15 « Vie et mort des compétences combattantes », p. 237)

En remerciements, le colonel Goya explique que c’est en voyant ces hommes apparemment ordinaires qui ont accompli des actions extraordinaires, ces hommes qu’il a eu l’honneur et la chance de commander, que l’envie d’écrire ce livre lui est venue. « Ils sont grands mais la nation ne le sait pas assez. »

Vous ne pourrez désormais plus l’ignorer.

À de tels hommes rien d’impossible.

Sous le feu. La mort comme hypothèse de travail de Michel Goya, éditions Tallandier, collection « Texto », octobre 2015.

À lire également, le blog de Michel Goya, « La Voie de l’épée » : http://lavoiedelepee.blogspot.fr/

 

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