Dans la forêt de Jean Hegland

Nell et Eva, deux sœurs de dix-sept et dix-huit ans, vivent seules dans la maison familiale depuis la mort de leurs parents, au cœur de la forêt, quelque part en Amérique du Nord. La ville (jamais nommée) la plus proche se situe à plus de cinquante kilomètres. La cadette devait entrer à Harvard et l’aînée intégrer le prestigieux ballet de San Francisco à la rentrée. Mais rien ne s’est passé comme prévu.

Nell tient un journal dans lequel elle relate à la fois les événements passés (la vie avec ses parents avant la catastrophe, avant les pannes d’électricité, l’absence d’essence, la fermeture des banques, des écoles, des magasins, les épidémies qui ont décimé la population, la mort de son père) mais aussi les événements présents. C’est ce journal que le lecteur tient entre ses mains. Un parti pris narratif qui se heurte parfois à ses propres limites et peut sembler en contradiction avec la décision finale prise par les deux sœurs.

Inutile d’évoquer La Route de Cormac McCarthy à propos de ce survival. Ce n’est pas la description d’un monde post-apocalyptique qui intéresse Jean Hegland. L’auteure américaine se concentre, dans ce premier roman paru aux États-Unis en 1996, sur la relation entre les deux sœurs qui sont progressivement confrontée à la disparition du monde rassurant dans lequel elles ont grandi, à commencer par la demeure familiale, la chute de cette maison qui va littéralement s’effondrer au cours du récit à mesure que les illusions de Nell tombent.

« Ici au moins nous étions protégés des obsessions, de la cupidité et des microbes des autres. Ici au moins un aspect reconnaissable de nos vies interrompues demeurait – et demeure encore même aujourd’hui. » (page 30)

Mais cette maison familiale est aussi celle dans laquelle leurs parents sont morts.

« Aujourd’hui est une journée pire que Noël. Aujourd’hui est une journée qui mérite de laisser tomber le calendrier pour y échapper. C’est une journée qui ne pourra jamais rien signifier d’autre que le regret et la perte et un chagrin comme l’acier – si dur, si vif, si froid que l’air même paraît brutal. Respirer fait mal. […] Parce qu’aujourd’hui, c’est l’anniversaire de mon père, et toutes les pensées qu’il m’inspire sont ternies par le souvenir de sa mort. » (p. 113)

La mort du père est d’ailleurs l’une des plus émouvantes scènes du roman.

« – Ca va aller, a-t-il balbutié une fois, longtemps après qu’il se fut senti capable de parler. Ça va aller.

Puis il a rassemblé tout son être qui s’évanouissait, a porté son regard sur moi et a dit :

– Ne t’inquiète pas. Pumpkin.

Et longtemps après que son regard se fut tourné vers l’intérieur, longtemps après qu’eut cessé même son tremblement et que sa respiration irrégulière nous eut prise de court, nous lui avons parlé.

– Pardon, ai-je dit d’une voix étranglée, tandis que les premières étoiles paisibles apparaissaient dans le ciel clair. 

Mais quand j’ai été capable de prononcer ces mots, je m’adressais à un cadavre. » (p. 122)

Livrées à elles-mêmes, Nell et Eva vont devoir faire face aux dangers de ce nouveau monde violent.

« Nous sommes cernées par la violence, par la colère et le danger, aussi sûrement que nous sommes entourées par la forêt. La forêt a tué notre père, et de cette forêt viendra l’homme – ou les hommes – qui nous tueront. » (p. 186)

Pour Nell la forêt n’est pas un rempart contre le mal, bien au contraire, le mal y rôde.

« Je suis sortie, j’ai fermé la porte, suis allée en tremblant dans la cour. La carabine était froide et lourde. J’ai contourné la clairière, foulant le cercle de tulipes, leurs pétales telles des flammes sombres, des tasses de velours. Mais au-delà des tulipes, la forêt paraissait solide, impénétrable. Je ne voyais aucun passage pour y entrer. Je suis restée dans la clairière sous le ciel blafard, j’ai regardé jusqu’à ce que les premières étoiles muettes apparaissent. » (p. 190)

Nell renonce à quitter la maison familiale et sa sœur pour suivre son ami qui fait route vers l’est, où il croit que la vie continue comme auparavant, parce que la maison représente pour elle et sa sœur tout ce qui leur reste du passé, de leurs parents.

À leurs yeux le danger vient de cette forêt qui les entoure, jusqu’à ce qu’un événement pousse Nell à voir la forêt avec un autre regard.

« Avant j’étais Nell, et la forêt n’était qu’arbre et fleurs et buissons. Maintenant, la forêt, ce sont des toyons, des manzanitas, des arbres à suif, des érables à grandes feuilles, des paviers de Californie, des baies, des groseilles à maquereau, des groseilliers en fleurs, des rhododendrons, des asarets, des roses à fruits nus, des chardons rouges, et je suis juste un être humain, une autre créature au milieu d’elle. » (p. 222)

Nell comprend qu’elle fait partie de cette forêt au même titre que tous les autres êtres vivants qui la peuplent. La séquence du meurtre de la laie est significative à cet égard. Alors que les réserves de vivres sont presque épuisées, ce n’est pourtant qu’à la fin du roman que Nell envisage pour la première fois de chasser. Mais la mise à mort d’un animal est terriblement mal vécue par Nell qui raconte par la suite avoir « l’impression de porter sa vieille âme sauvage en même temps que la [sienne] » (p. 260), comme si le fait d’avoir consommé la chair de la laie avait magiquement opéré un transfert de son âme en elle.

C’est finalement une véritable métamorphose qui s’opère dans l’âme de de la jeune femme.

« Je suis juste un noyau, un grain, un bout de charbon de bois enfoncé dans un morceau de chair qui respire, qui écoute la pluie. Ma vie emplit cet endroit, elle n’est plus pauvre, ni perdue, ni volée, ni n’attend de commencer. » (p. 287)

Dans la forêt est un roman émouvant, une œuvre forte, empreinte d’une obscure clarté, qui renferme des passages poignants. Il faudra toutefois d’autres cœurs que le mien pour vibrer à l’unisson de cette mélopée introspective.

Mais ne vous arrêtez pas au laconisme de mes propos. Enfoncez-vous jusqu’au cœur de cette forêt. Perdez-vous pour mieux vous y retrouver.

Jean Hegland sera en France du 30 janvier au 4 février 2017 pour la promotion de son livre. Plusieurs rencontres en librairie sont prévues. Détails à venir sur le site des éditions Gallmeister : http://www.gallmeister.fr.

Dans la forêt (Into the forest) de Jean Hegland, traduit de l’anglais (États-Unis) par Josette Chicheportiche, Gallmeister, collection Nature Writing, janvier 2017.

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