Majestic Murder d’Armelle Carbonel

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L’argument : Lilian, une junkie qui rêve de brûler les planches, fait la rencontre de Seamus dans un squat de Saint-Louis, Missouri. Tous deux auditionnent pour un rôle dans un théâtre désaffecté, le Majestic, et décrochent, une semaine avant la première, les rôles principaux d’Au commencement était la mort, une pièce inspirée du destin tragique de l’actrice américaine Peg Entwistle et de son mari Robert Keith, un drame donné pour un public trié sur le volet et toujours joué dans d’étranges lieux abandonnés…

La distribution :

  • Lilian : du personnage principal le lecteur sait peu de choses mis à part que Lillian est droguée et que sa mère s’est suicidée. Armelle Carbonel nous prévient dès les premières pages que son héroïne s’est forgée une cuirasse (page 22). « Elle n’était pas douée pour les sentiments », écrit simplement la romancière à son sujet. Peu à peu, le doute s’insinue : victime ou femme fatale ? Quand elle se teint les cheveux pour accentuer sa ressemblance avec Peg Entwistle dont elle incarne le rôle, difficile de ne pas penser à Judy/Madeleine dans le film Vertigo d’Hitchcock.

  • Seamus : le jeune homme a un double, « la Tentatrice », qui le pousse à tuer Lillian. Il lutte pour résister à cette terrible pulsion. Seamus croit être le héros de l’histoire (p. 145) mais on pressent qu’Armelle Carbonel nous réserve un dénouement sanglant dans la lignée des scènes finales des drames élisabéthains.

  • Noname : l’enfant-sans-mots, âgé de six ans, sourd et muet, hante le Majestic de sa présence en 3 I (Invisible. Indésirable. Inattendue.).

  • Maddy : couturière et cuisinière de la troupe, femme sans âge au chignon sévère, maquillée à la mode des années 30 (décennie au cours de laquelle Peg Entwistle s’est suicidée).

  • Sarah : maquilleuse, enceinte.

  • Clark : machiniste de la troupe, colosse alcoolique, père de l’enfant que porte Sarah. Lillian doute qu’il ait une âme (p. 99).

  • Alan : directeur de la Compagnie des Fous, metteur en scène. Irascible, balafré. « Un tic nerveux étirait sa lèvre au croisement de la commissure et de la cicatrice. Seamus songea à un film tourné en 1935, intitulé Freaks, qui l’avait traumatisé quand il était gamin. Allan aurait eu une place de choix dans la cour des ‘’monstres’’. » (p. 34)

  • Ron Ligier : lieutenant de police.

  • Le Dramaturge : auteur de la pièce Au commencement était la mort, âgé de 90 ans. Il se cache au Paradis du Majestic. C’est lui qui tire les ficelles comme un marionnettiste démiurge.

Les personnages, souvent désignés par leurs difformités, sont dépourvus d’affects, uniquement mus par des pulsions primaires de vie (le coït brutal de Lillian et Seamus p. 148) et de mort. Tout sentiment affectueux est banni : Lillian n’aime personne, Noname est battu à coups de ceinture par le Dramaturge… On ne sait quasiment rien d’eux avant le milieu du roman. Ni qui ils sont, ni ce qu’ils ressentent, ni ce qu’ils pensent, suivant en cela une règle du thriller qui pousse le lecteur à douter de tous les personnages.

Dans ce climat de paranoïa aiguë, Armelle Carbonel brouille d’ailleurs à tel point les pistes que l’on en vient à ne plus savoir qui sont les victimes et qui sont les bourreaux. Personne n’est innocent, martèle la romancière qui impose une vision très pessimiste de l’humanité.

En regardant la troupe, Seamus voit « des sourires greffés sur des masques factices, des peaux de clowns » (p. 121). Tout est faux, tout est simulé : « au Majestic, l’illusion du mensonge frisait la perfection… » (p. 125).

Le lieu où se déroule l’action a toute son importance : le Majestic, lieu maudit, théâtre abandonné, aux portes et fenêtres condamnées, aux tentures pourpres, avec sa salle remplie de mannequins de cire située sous la scène, hors du temps. « Le Majestic officiait dans un espace intemporel cloisonné de velours rouge et d’intentions obscures. » (p. 129)

Majestic Murder est un roman d’atmosphère, à l’ambiance de film d’horreur, où l’on tremble à l’idée que le pire peut survenir à tout instant, selon une logique propre au cauchemar. « Tout ça n’est pas réel ! Ça ne peut pas être réel ! » s’écrie Seamus (p. 170).

Tout repose sur le savoir-faire de l’auteure qui parvient par petites touches à susciter une ambiance délétère sans trop en dévoiler, ainsi qu’à la volonté du lecteur de s’immerger dans ce huis clos dérangeant.

Il y a un aspect vintage dans ce roman, comme dans celui de sa consœur également publié chez Fleur Sauvage, Gaëlle Perrin Guillet (Soul of London), que ce soit le côté intemporel des costumes, lorsque les spectateurs font leur apparition pour la première (« Une foule de spectateurs guindés se pressait contre les portes condamnées du théâtre, une horde prestigieuse portant masque et capelines. Les salutations mondaines s’échangeaient par des hochements de tête discrets et des baisemains délicats sur gants de velours. Les femmes, d’une élégance surannée, prenaient appui aux bras d’hommes chapeautés. » p. 201), ou dans le style même, aussi rococo que les moulures baroques du Majestic, fait de phrases chargées d’ornements ciselés qui rappellent les moulures en stuc du théâtre.

Prenons pour exemple la création de mots-valises des plus étranges, comme cet arbre-humain qu’évoque à plusieurs reprises Noname, comme si la monstruosité des créatures humaines qui peuplent ce roman gothique avait infecté la langue employée.

Armelle Carbonel a voulu que son roman et le lieu de sa représentation ne fassent qu’un. Le livre lui-même est d’ailleurs présenté en actes, scènes et entractes. Dès lors, les nombreuses références au quatrième mur qui parsèment le texte, mur imaginaire situé à l’avant-scène, qui sépare l’espace de jeu (domaine de la fiction) de la salle (le monde réel), convention théâtrale par excellence, renvoient le lecteur/spectateur que nous sommes à un terrifiant jeu de miroirs.

Majestic Murder interroge notre rapport à la société du spectacle dépeinte sans concession et avec une noirceur absolue comme décadente, une société faite de voyeurs et d’exhibitionnistes dégénérés, où chaque individu passe son temps à observer l’autre.

Étrangement, le gore est relégué aux didascalies alors qu’Armelle Carbonel aurait pu aller vers l’esthétique outrancière du théâtre du Grand-Guignol, ce théâtre parisien célèbre dès la fin du XIXe siècle pour ses drames qui terrorisaient les spectateurs (pour l’anecdote, – c’est ma minute cuistre -, c’est en assistant à une représentation au Théâtre du Grand-Guignol que David F. Friedman a eu l’idée de produire le premier film gore de l’histoire du cinéma, Blood Feast de Hershell Gordon Lewis).

Mais la romancière préfère explorer une toute autre voie, beaucoup plus personnelle, au risque de dérouter le lecteur. Car Majestic Murder est un roman qui se refusera à vous.

Êtes-vous prêt à affronter le monstre qui sommeille en vous ?


Majestic Murder d’Armelle Carbonel, éditions Fleur Sauvage, janvier 2017

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