Interview de Judith et Pierre Karinthy, traducteurs

L’histoire commence lorsqu’une amie, Agnès Karinthi-Doyon, également auteure (Quatorze Appartements à paraître prochainement aux éditions L’Astre Bleu), m’offre Epépé, publié chez Zulma, un bien étrange roman écrit par son grand-père, Ferenc Karinthy, fils de l’une des figures mythiques de la littérature hongroise du début du XXe siècle, journaliste, dramaturge, traducteur de Molière et champion de water-polo, un roman (magnifiquement) traduit par ses parents, Judith et Pierre Karinthy.

Epépé est une épopée de l’étrange, un récit poétique de portée métaphysique et métalinguistique (pardon Brad Pat) d’un homme seul, Budaï, perdu parmi ses semblables, qui, bien que linguiste, est incapable de comprendre la langue du pays dans lequel il se trouve.

Dans sa préface, Emmanuel Carrère évoque l’excellente comédie américaine Un jour sans fin d’Harold Ramis, mais Epépé m’a surtout rappelé par certains aspects des films tels qu’Invasion d’Hugo Santiago et Le Silence d’Ingmar Bergman.

Plutôt que de chroniquer ce roman dont l’auteur de L’Adversaire parle bien mieux que moi, j’ai préféré vous proposer une interview de Judith et Pierre Karinthy pour évoquer leur métier de traducteur mais aussi la littérature hongroise.

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur votre parcours et comment vous êtes devenus traducteurs tous les deux ?

Judith est traductrice interprète professionnelle depuis toujours. Pierre a fait une carrière d’ingénieur et s’est mis à la traduction en collaboration avec Judith, au voisinage de la retraite, il y a 25 ans.

Quelles sont les particularités de la langue hongroise par rapport à la langue française ?

La langue hongroise est une langue non indo-européenne. Elle est dite finno-ougrienne comme le finnois et l’estonien, et trouve son origine parmi des peuples du sud de l’Oural. C’est une langue agglutinante, c’est-à-dire que les mots changent de forme, non seulement selon la déclinaison, mais aussi selon leur fonction syntaxique. Par exemple chapeau se dit kalap, mon chapeau : kalapom, (placez cela) sur mon chapeau : kalapomra. Cela s’applique à tous les mots, verbes, adjectifs, etc.

Comment travaillez-vous à quatre mains ?

Judith a le texte en main, Pierre est au clavier. Judith avance une traduction phrase par phrase. Nous entreprenons la discussion à partir de là. Nous prenons une première décision. Trois à cinq relectures suivront.

Vous avez traduit notamment les œuvres de Frigyes Karinthy et Ferenc Karinthy. Il s’agit donc d’une histoire de famille, d’héritage, serais-je tenté de dire. Était-ce un projet personnel au départ ou bien un projet porté par une maison d’édition désireuse de proposer ces romans à son catalogue ?

Au départ un projet personnel, rapidement suivi par des demandes de maisons d’édition.

Aborde-t-on le travail de traduction du roman d’un parent proche de la même manière que pour celui d’un écrivain avec lequel on est sans lien de parenté ?

Il n’y a aucune différence.

Dans son Journal (éditions Gallimard) Jean-Patrick Manchette raconte qu’il a réécrit certains passages de romans noirs américains qu’il traduisait avec sa compagne pour la Série Noire de Gallimard parce qu’il les jugeait médiocres. Avez-vous déjà traduits des ouvrages que vous jugiez mauvais ? Et dans l’affirmative, avez-vous été tentés d’en améliorer la qualité ?

On peut citer le roman Voyage autour de mon crâne de Frigyes Karinthy (1). Nous l’avons traduit à la demande des éditions Denoël parce que la traduction datant de 1950 est d’une grande médiocrité.

Quelle œuvre a été la plus difficile à traduire ?

Nous pensons que la plus difficile était Capillaria ou le pays des femmes de Frigyes Karinthy. Le roman vient d’être édité dans une anthologie Voyages imaginaires, réunie par Alberto Manguel (2).

Comment travaillez-vous sur la traduction d’une œuvre d’un auteur vivant tel que Gyula Zeke par exemple ? Avez-vous eu des échanges avec lui avant, pendant ou après vos travaux ?

Nous n’avons eu que peu d’échanges avec Gyula Zeke. Mais dans une autre activité, le sous-titrage de films, nous échangeons très activement avec le réalisateur.

Comment envisagez-vous la retranscription d’idiotismes et de références culturelles typiquement hongroises ?

Certains idiotismes ont un équivalent français, d’autres non. Nous essayons, nous discutons, nous faisons parfois des trouvailles dont nous sommes très fiers. Il nous arrive aussi de renoncer. Certaines références culturelles sont fréquentes et particulièrement coriaces (exemple : les mots pour exprimer les différentes façons de boire du vin mouillé d’eau).

Que pensez-vous de la célèbre expression « traduttore, traditore » ? Quelle part de trahison entre dans une traduction ?

Le problème c’est d’accepter la trahison dans le détail et d’être respectueux et exact dans l’ensemble.

Avez-vous eu des échanges avec d’autres traducteurs de littérature hongroise tels que Tibor Tardos, Chantal Philippe, Suzanne Canard, Catherine Fay, Georges Kassai, Agnès Jarfas, Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba ?

Nous connaissons bien ces traducteurs, il nous arrive d’échanger avec eux.

Quand on s’attelle à la traduction de chefs-d’œuvre de la littérature hongroise, quel est le sentiment qui prédomine ? Y a-t-il une appréhension particulière ?

L’appréhension concerne pour nous Frigyes Karinthy qui est un des penseurs fondamentaux de l’Europe des années 1920 et 1930. Réussira-t-on à transmettre ses messages ?

Vous avez travaillé pour plusieurs maisons d’édition (Viviane Hamy, Denoël, Zulma, pour n’en citer que quelques-unes). Votre travail a-t-il été différent selon les éditeurs ?

Aucune différence.

Partant du principe que tout travail littéraire porte la marque d’une langue, d’une esthétique et de l’idéologie d’une époque donnée, une nouvelle traduction (ou une révision) ne s’impose-t-elle pas après 20 ou 30 ans comme cela a été le cas en France pour l’Ulysse de James Joyce ?

C’est un cas bien connu, par exemple pour Shakespeare. Pour nous, une bonne traduction de Capillaria cité plus haut parue en 1931 nous est apparue très vieillotte aujourd’hui.

De quelle(s) traduction(s) êtes-vous les plus fiers ?

Peut-être Reportage céleste de Frigyes Karinthy (3).

Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui voudrait devenir traducteur ?

Faites attention, il est très difficile d’en vivre…

Avez-vous déjà traduit des textes français en hongrois ?

Judith a réalisé des traductions, notamment Vercors, en hongrois.

Quels livres conseilleriez-vous à un lecteur désireux de découvrir la littérature hongroise contemporaine ?

On peut citer en premier lieu les œuvres de György Spiró, celles de Ádám Bodor (4), de Zsuzsa Rakovszky (5), et naturellement toute l’œuvre d’Imre Kertész (6).

Actuellement, sur quel projet de traduction travaillez-vous ?

Les œuvres complètes de Frigyes Karinthy en français.

Entretien réalisé par courrier électronique les 15 et 16 février 2017.


(1) Voyage autour de mon crâne de Frigyes Karinthy, éditions Viviane Hamy, octobre 2008.
(2) Voyages imaginaires, Alberto Manguel, Robert Laffont, collection Bouquins, mai 2016.
(3) Reportage céleste de notre envoyé spécial au paradis de Frigyes Karinthy, éditions Cambourakis, avril 2015.
(4) Les œuvres d’Ádám Bodor sont publiées en France aux éditions Cambourakis.
(5) VS de Zsuzsa Rakovszky, Actes Sud, octobre 2013.
(6) Les œuvres d’Imre Kertész sont publiées chez Actes Sud.
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