Interview de Johana Gustawsson

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Avec seulement deux romans à son actif, Block 46 et Mör, publiés chez Bragelonne, dans la collection Thriller dirigée par Lilas Seewald, Johana Gustawsson s’est rapidement imposée comme une étoile montante du thriller. Son premier roman paru en 2015, traduit dans près de quinze pays, est lauréat du Balai de la découverte 2016 et de la Nouvelle Plume d’Argent 2016. À l’occasion de la sortie de son nouveau thriller, Johana revient sur son parcours.

 

Tu as commencé ta carrière d’auteure en écrivant une biographie, Je voulais te dire, puis un thriller, On se retrouvera publié chez Fayard, cosigné avec la comédienne Laëtitia Milot. Qu’est-ce que cette expérience de ghost writer t’a apporté en tant qu’auteure ?

Cette expérience m’a énormément apporté. Ce fut un exercice imposé extrêmement formateur. C’était un peu comme essayer de préparer un succulent gâteau avec une série d’ingrédients, sans connaître les mesures adéquates pour concocter ledit gâteau. Laëtitia Milot avait une idée en tête et j’ai dû la faire mienne et surtout aimer cette histoire avant d’attaquer l’écriture et de la faire grandir. C’est d’ailleurs grâce à On se retrouvera que j’ai rencontré Lilas Seewald, mon éditrice, donc autant dire que je chéris cette expérience !

 

Alexis Castells est jeune auteure de true crime, elle vit à Londres, son compagnon est Suédois. Quelle part de toi as-tu mise dans ton personnage ?

Tout comme Alexis, je vis en plein feu d’artifice européen. L’alliance du feu (la méditerranéenne que je suis) et de la glace (mon imperturbable mari) ça donne des situations cocasses qui m’ont grandement inspirée pour la relation d’Alexis avec son Viking. Je tiens tout de même à préciser que ma maman adorée n’a rien à voir avec Mado Castells !

 

Alexis Castells, Emily Roy… Tu as eu conscience du côté féodal de ces deux patronymes en créant tes personnages ?

Eh bien je le réalise à l’instant ! D’autant qu’arrive dans Mör un nouveau personnage du nom d’Aliénor… Ma mère me parlait sans cesse de Jeanne Bourin lors de mon adolescence, la contamination doit venir de là…

 

Le compagnon d’Alexis a été assassiné, l’enfant d’Emily est mort. Ces traumatismes que tu laisses hors-champs dans tes deux romans étaient-ils indispensables pour toi au processus de création de tes deux héroïnes ?

On est riche de ses blessures et de ses errances, et nous avons tous été écorchés par la vie. Emily et Alexis n’échappent pas à la règle.

 

Quand tu as commencé à travailler sur Block 46 savais-tu déjà qu’il s’agissait de la première enquête d’Emily et d’Alexis et qu’elles reviendraient dans d’autres romans ?

Oui, je le savais. Je suis une grande amoureuse des personnages et j’aurais eu le cœur brisé de devoir abandonner mes deux super nénettes après une seule enquête ! Fallait qu’elles (me) reviennent.

 

Qu’est-ce qui fait la qualité d’une bonne série romanesque d’après toi ?

Les personnages ! Les personnages encore et toujours. Lorsqu’en tant que lectrice, je m’attache à un personnage, peut importe la qualité de l’intrigue, je vais acheter tous les livres de la série pour savoir ce qu’ils deviennent.

 

As-tu envie de faire une pause dans la série pour te consacrer à un one shot ?

Reparlons-en après le troisième, dont je commence à peine les recherches !

 

T’es-tu déjà fixé un nombre de romans limite pour cette série ?

Non, pas encore. Je verrai où Emily et Alexis me mènent…

 

Revenons à ton dernier-né, Mör. Sans prendre le risque de spoiler, on peut dire que tu réserves aux lecteurs des rebondissements redoutables. Es-tu la première surprise par le tour que prend l’histoire ou élabores-tu un scénario très détaillé préalablement à la phase d’écriture ?

Je suis plutôt du genre « scénario détaillé ». J’ai besoin de savoir où je vais. Je construis mes romans comme des jeux de piste et pour que tout s’emboîte, il faut à tout prix avoir un plan précis. Après, la fantaisie et la spontanéité s’expriment dans ce cadre et me conduisent parfois à changer certains éléments de l’intrigue, mais l’ossature est travaillée en amont.

 

Tu expliques dans une récente interview (1) avoir eu l’idée de Mör en te promenant à St Katharine Docks, à Londres, après une visite à une fête de Noël. Tu racontes que tu as imaginé des femmes dépecées, abandonnées sur le pavé. Est-ce que le point de départ de tes romans correspond toujours à cette sorte de vision macabre ?

Oui, c’est exactement ça : des visions macabres sont le point de départ de mes bouquins. En plus, ce qui est assez inquiétant, c’est qu’elles apparaissent lors de sereins et heureux moments en famille. C’est terriblement tordu, je sais. Hors de question d’aller chercher pourquoi !

 

Dans Mör tu reviens sur l’une des plus grandes énigmes criminelles du XIXème siècle : Jack l’Éventreur. Es-tu depuis toujours fascinée par ce célèbre tueur en série ?

Je m’y suis intéressée, mais je n’éprouvais pas pour autant une fascination pour cette énigme. Je comptais écrire sur le district de Tower Hamlets, lorsque j’ai découvert que le quartier Whitechapel en faisait partie. Et qui dit Whitechapel, dit Jack. Je ne me suis décidée à en parler que lorsque j’ai découvert qu’une des victimes du Ripper était non seulement suédoise, mais était aussi née sur la côte ouest, pas loin de Falkenberg ; je me suis dit : c’est un signe !

 

Block 46, Mör, deux titres courts, percutants, composés d’un seul mot (et d’un nombre) étranger. Tu avais envie de donner un aspect international à tes deux romans ou était-ce un choix plutôt dicté par le marketing ?

Pour Block 46, je voulais un titre parlant qui résume le livre. Ce qui se passe dans le block 46 du camp de Buchenwald est la clé de l’intrigue. Quant à Mör, il devait s’intituler « Mor » à la base, ce qui signifie «  mère » en suédois et sonne comme « mort » en français. Mör traite en effet de la maternité sous toutes ses formes, de ses joies, de ses douleurs et de ses errances. Mais l’équipe marketing de Bragelonne est intervenue en me disant : « avec un tréma ce serait encore mieux ! » Je leur ai répondu que ce tréma ne pouvait pas être plus à propos, car le mot « mör » signifiait « tendre » en parlant de la viande ! Et voilà, pesé emballé, si j’ose dire !

 

Accepterais-tu de nous ouvrir les portes de ton bureau ? Es-tu du genre à entasser la documentation sur ton bureau, à en afficher partout sur les murs de ton bureau, à joncher le sol de documents pendant des semaines ou bien tout est dans ta tête, parfaitement en place, quand tu te mets à écrire ?

Je suis une ordonnée et une organisée. Dans le style d’Hercule Poirot, je suis capable de réarranger des bibelots sur une cheminée en les déplaçant d’un millimètre ! Mon bureau est à mon image. Le plan du livre est sur un document Word que j’intitule « Squelette » et auquel je me réfère si besoin est.

 

Tes deux personnages principaux sont des femmes et les victimes sont également des femmes. Quel regard portes-tu sur la place des femmes dans ton œuvre ?

Je ne m’attendais pas à ce qu’elles prennent une si grande place ! Je pense que ce sont elles qui l’ont prise ; je ne leur ai pas accordée. Elles sont un peu arrivées comme des Amazones, en réclamant un espace un peu plus grand que celui qui leur est normalement attribué. Et elles ont bien eu raison !

 

Tu as imaginé un passé commun à Emily et Alexis en lien avec Richard Hemfield. Penses-tu y consacrer un jour un épisode de ta série, un prequel ?

Pourquoi pas ?

 

Parles-nous de ta manière de travailler. Tu fixes-tu un certain nombre de pages à produire par jour ? Est-ce que, comme Dean Koontz, tu écris plus de douze heures par jour, sept jours sur sept ?

Oh ! Combien j’aimerais pouvoir doubler mes journées, voire les tripler ! Avoir le temps d’écrire durant douze heures comme Kontz serait idéal ! Mais je passe bien moins que cela à mon clavier : je ne travaille qu’entre 9 heures et 18 heures, dont deux bonnes heures passées pour l’administratif. Après, je suis en mode « maman » et j’arrête de zigouiller d’innocentes victimes.

 

Tu prends des notes dans un petit calepin. Tu es plutôt du genre à faire des schémas et des dessins ? Peux-tu nous décrire ton calepin ?

Oh je prends des notes, fais des schémas et des plans, mais pas de dessins. Je suis une piètre dessinatrice, et je l’ai compris dès l’âge de six ans, lorsque j’avais dessiné un chien et que mes camarades de classe ont pensé que c’était un champignon.

 

Quand tu es en phase de relecture, est-ce que tu appliques le conseil de Stephen King qui recommande de supprimer au moins 10 % du texte ?

Non, je pratique l’économie en écrivant. C’est mon éditrice Lilas Seewald qui élague, mais nous sommes bien loin des 10% !

 

Lilas Seewald, ta « fée de plume » comme tu la surnommes, est-elle une éditrice impitoyable armée d’un stylo ?

Oui, impitoyable ! Et c’est pour ça que je l’aime !

 

Tu cites souvent Stéphane Bourgoin, notre spécialiste des tueurs en série made in France. Stéphane est une sorte de mentor pour toi ?

C’est à travers sa plume, ses entretiens et ses récits que j’ai découvert les tueurs en série et le profilage, lorsque j’étais ado. Ce qui a certainement décidé de l’ancrage de mes romans dans le serial crime

 

Quand tu termines un manuscrit, as-tu un rituel comme Paul Sheldon dans Misery qui fume une cigarette ?

Pour célébrer le point final, nous ouvrons une bouteille de vin (rouge) avec mon mari. Mais le scénario est toujours le même : épuisée, je n’ai même pas le temps d’en siroter la moitié que je tombe de fatigue en bavant sur l’épaule de mon viking ! Charmant.

 

En parlant de Misery, tu n’as pas peur de tomber un jour sur un fan aussi cinglé qu’Annie Wilkes ?

Bon sang, quelle angoisse ! Je n’y pensais pas avant ta question !

 

Tu participes à de nombreuses rencontres en librairie et à des salons littéraires. Comment parviens-tu à concilier ce temps dévolu à la promotion de tes romans, ta vie de famille (sur le point de s’agrandir !) et ton travail ?

Ooooh ! Eh bien la clé est de réaliser que le temps que l’on a pour soi est celui que l’on passe à écrire, ce qui est déjà formidable. Après, je jongle avec les emplois du temps (mon mari voyage autant que moi pour le travail) et les susceptibilités (mon cœur de fils me fait bien sentir son mécontentement, pour être polie, lorsque je n’ai pas été à la maison depuis trois weekends) ; bref je cours et jongle, comme tous les parents.

 

Au cours de tes rencontres avec les lecteurs, es-tu surprise par les questions que l’on te pose ?

J’avais énormément ri lorsque lors d’une de mes premières signatures, un lecteur ne me croyait pas lorsque je lui disais que j’étais Johana Gustawsson, il pensait que j’étais l’attachée de presse ! Il riait en me répondant que Johana était blonde et bien plus vieille que moi !

 

As-tu une question pour laquelle tu as préparé une magnifique réponse et qu’on ne t’a jamais posée ?

Mon Dieu non. Peut-être devrais-je y songer !

 

Comme dans Block 46, la plupart des chapitres de Mör sont très courts (parfois seulement deux pages). Est-ce pour maintenir un rythme de lecture soutenu sans que l’intérêt du lecteur ne se relâche ?

En me lançant dans l’écriture de Block 46, je me suis découverte en tant qu’auteur. La forme de mes romans n’a pas été pensée, elle a plus été vécue, elle est venue en écrivant. L’action et les personnages ont quelque part déterminé le rythme de Block 46 et de Mör, un peu malgré moi.

 

L’histoire des lésions buccales de Benjamin dans Mör c’est une private joke ?

Ah ah ah ! Pas du tout ! ça m’est venu en l’écrivant !

 

Comme dans Block 46, tu situes l’action de ce nouveau roman à la fois à Londres et en Suède, deux endroits où tu vis. Comment ces lieux se sont-ils imposés à toi ?

Ces lieux font maintenant parti de moi, de la femme que je suis : Marseillaise et fière de l’être, certes, mais aussi Londonienne et Suédoise débutante. Bref, européenne et fière de l’être !

 

As-tu envisagé d’écrire un roman dont l’action se déroulerait en France ?

Pas pour l’instant…

 

Tu lis tous les jours. Que lis-tu en ce moment ?

Des livres de témoignages sur les femmes emprisonnées sous le franquisme.

 

Tu as un très jeune fils qui n’est pas encore en âge de lire tes thrillers. Il te pose des questions sur tes romans ?

Non, il a tout juste trois ans et me pose en ce moment beaucoup de questions (« Maman, c’est fait de quoi les cheveux ? Maman, ça va où l’eau des toilettes ? Maman, il y a quoi à l’intérieur du soleil ? ») mais pas sur mes livres, et je serai bien embêtée quand il le fera !

 

Avant de nous quitter, peux-tu nous dire quelques mots sur ton prochain roman ?

Cette fois je vous emmène en Espagne, après la deuxième guerre mondiale, en plein franquisme. Toujours avec Emily et Alexis aux commandes !

 

Entretien réalisé par courrier électronique le 24 mars 2017.

Retrouvez mes chroniques de Block 46 et de Mör ici et


(1) http://www.concierge-masque.com/2017/03/09/mme-johana-gustawsson-pour-son-roman-mor-chez-bragelonne-thriller/

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3 réflexions sur “Interview de Johana Gustawsson

    1. Je préfère de plus en plus proposer, comme tu le fais toi aussi régulièrement d’ailleurs, des entretiens pour laisser parler les auteurs de leur travail. C’est souvent plus enrichissant que de proposer une énième chronique.

      Aimé par 1 personne

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