Entretien avec Valerio Varesi

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Valerio Varesi est l’auteur d’une série de romans au héros récurrent, le commissaire Soneri, dont Le Fleuve des brumes, le premier roman publié en France en 2016 chez Agullo, a été nominé pour le prix Strega en Italie, ainsi qu’au Gold Dagger Award en Grande-Bretagne. Les éditions Agullo ont également fait paraître La Pension de la Via Saffi (2017), et plus récemment Les Ombres de Montelupo (2018). Après avoir découvert Le Fleuve des brumes, roman tout en atmosphère, je souhaitais mieux connaître cet écrivain italien à travers un entretien placé sous le signe du temps, entre les heures sombres du passé et l’angoisse du présent.

Lorsque vous avez écrit Ultime notizie di una fuga saviez-vous déjà que le commissaire Soneri deviendrait le héros récurrent d’une série de romans ?

Non, j’avais suivi une affaire de disparition pour le journal pour lequel je travaillais à ce moment-là. Je voulais raconter cette histoire en la romançant et pour cela il me fallait un personnage d’enquêteur. Soneri est né ainsi. Mais je n’imaginais pas alors qu’il pourrait avoir autant de succès. C’est seulement après avoir eu des retours positifs de la part de plusieurs personnes du milieu de l’édition que j’ai pensé lui faire vivre d’autres enquêtes.

Du Hercule Poirot d’Agatha Christie, au Harry Bosch de Michaël Connelly, en passant par le commissaire Brunetti de Donna Leon, ou encore l’inspecteur Wallander d’Henning Mankell, on ne compte plus les personnages récurrents dans la littérature policière. Pourquoi avoir choisi vous aussi de créer un tel héros ?

On s’attache à ses personnages et le public, à son tour, en tombe amoureux. Moi, je prends tout de même beaucoup de liberté vis-à-vis de l’écriture d’une série puisque j’écris aussi des ouvrages historiques et politiques et des romans qui n’ont rien à voir avec le genre policier. Après avoir inventé Soneri, je me suis senti comme Pirandello qui était obsédé par ses personnages anxieux de vivre d’autres histoires.

Vous êtes diplômé en philosophie de l’Université de Bologne où vous avez soutenu une thèse sur Kierkegaard. Pour Kierkegaard seul un être libre peut faire l’expérience de l’angoisse, expérience de la liberté vécue comme fardeau, l’angoisse étant ce « vertige du possible » que l’on ressent lorsque l’on est confronté à une infinité de possibilités et qu’il faut faire un choix. Dans les enquêtes que mène le commissaire Soneri votre personnage ne ressent-il pas cette angoisse existentielle ?

Absolument. Une enquête qui fait face au mystère et qui n’offre aucune certitude laisse toutes les voies possibles. Soneri doit choisir et chaque choix signifie éliminer d’autres possibilités. Il sait qu’un mauvais choix pourrait le conduire à une impasse et cela signifie l’échec. Évidemment, ce n’est pas une angoisse existentielle profonde comme celle de Kierkegaard, mais elle concerne tout de même la sphère de l’intime. Également parce que Soneri trouve dans le brouillard le reflet de son état d’âme : un homme sans certitudes, et pour cela ouvert aux possibles, aux combinaisons infinies de la vie.

Dans quelle mesure peut-on dire que le personnage du commissaire Soneri est un héros kierkegaardien ?

Il l’est, en partie, comme tous ceux qui cherchent désespérément un appui existentiel. C’est une âme flottante [un’anima fluttuante]. D’une certaine manière il est orphelin d’un sens dans une société qui a perdu ses points de repères puisqu’elle a brûlé toutes ses valeurs. Le comportement de Soneri dans son travail de policier est celui, donc, de la science expérimentale : il a des hypothèses et il va les vérifier. Il possède son éthique propre mais il est en altérité avec le réel et par conséquent il vit la frustration du contraste.

À ce jour, vingt-deux romans ont été publiés en Italie. Vous êtes-vous déjà fixé un nombre de romans à ne pas dépasser pour cette série ?

Non. Je déciderai d’abandonner ce personnage seulement quand je m’en serai lassé. Ou bien j’inventerai quelque chose d’autre. Peut-être que je choisirai un protagoniste que vivra les histoires du côté du « mal », comme dans la tradition de certains romans noirs.

Avez-vous envie de faire une pause dans la série pour vous consacrer à un one shot ?

J’ai déjà effectué différentes pauses vis-à-vis du polar. J’ai écrit trois romans sur l’Histoire italienne de l’après-guerre, de la résistance à Berlusconi, un autre sur la condition du travail précaire, un roman psychologique, et j’ai aussi écrit des nouvelles pour des anthologies. J’aime être éclectique.

Depuis 1998, vous publiez en moyenne un roman par an. C’est un rythme de travail soutenu. Comment naît chacun de ces romans dans votre esprit ?

J’utilise le polar pour raconter l’actualité et pour affronter les thèmes que je rencontre dans mon métier de journaliste. Quand je trouve des personnages et des histoires qui peuvent être emblématiques d’une certaine situation ou condition, je me mets à écrire. Je m’intéresse aux raisons qui conduisent quelqu’un à choisir le mal et ce que je raconte doit contenir un sens implicite. Je me comporte comme un médecin qui à partir des symptômes remonte à la maladie. Et le délit, bien souvent, est la manifestation d’une pathologie sociale. Je crois que c’est en ce sens que le polar est un roman social.

Quel est le point de départ de chaque nouvel épisode ?

Un flash, une scène ou une histoire qui est riche de sens et riche d’un point de vue esthétique. Ce peut-être un fait divers, quelque chose que j’ai vu, ou le récit d’autres personnes.

Gay Talese, fondateur avec Tom Wolfe du Nouveau journalisme, expliquait récemment dans une interview (1) que « l’objectif premier de cette forme de journalisme n’est pas d’informer ». Et de préciser: « Le journalisme que nous pratiquons consiste à élaborer un récit à partir d’une information vraie, c’est-à-dire vérifiée. Cela suppose trois choses: se documenter, d’abord ; enquêter ensuite ; mettre en scène l’histoire que l’on raconte, enfin. » Vous êtes journaliste à La Repubblica, est-ce que cette démarche du Nouveau journalisme a un sens pour vous ?

Moi je pense que le journalisme a encore le devoir d’informer, à la lumière de la transformation irrépressible qui se produit avec les réseaux sociaux et l’information sur le Net. Il est de plus en plus difficile de distinguer les nouvelles vraies des fausses. Donc le journalisme sérieux a aujourd’hui le devoir de certifier ce qui est présenté au lecteur. Je tiens toujours bien distincts le journalisme de la fiction romanesque parce qu’ils ont des fonctions différentes. Il est tout de même possible que d’un fait divers réel naisse un grand roman. C’est le cas du magnifique De sang froid de Truman Capote.

Votre écriture romanesque et votre activité de journaliste ont-elles des influences l’une sur l’autre ?

Le point de rencontre est la réalité et ce qui se passe. Le journalisme me fournit la matière qui alimente mon écriture romanesque. Mais pour le reste, ce sont des points de vue très différents. Si le journalisme informe, le narrateur déforme.

Pourriez-vous nous décrire la pièce dans laquelle vous écrivez ?

J’écris partout. Je vis à Parme et je travaille à Bologne. À Bologne, j’ai un studio où j’écris le soir et le matin tôt. Je me lève à 7 heures, je travaille jusqu’à 10 heures, puis je vais au journal. Le soir je rentre à 21 heures et je me rassieds devant mon bureau jusqu’à minuit. Quand j’ai un jour de libre j’écris à la maison, mais je n’ai pas de bureau. Je suis un écrivain nomade [zingaro].

Entassez-vous votre documentation sur votre bureau, ou bien tout est dans votre esprit, déjà en place, lorsque vous commencez à écrire ?

Quand je commence à écrire, j’ai en tête les points principaux de mon histoire : je sais d’où je pars et où je finirai, mais je ne connais pas les segments qui unissent les points saillants que je vais aborder. Je les invente en route.

Vous fixez-vous un certain nombre de pages à produire chaque jour ?

Non, je laisse faire l’histoire et tant que je ne la considère pas terminée, je continue. J’ai écrit des livres de 150 pages et d’autres de 580 comme le roman historique Il rivoluzionario.

Quand vous êtes en phase de relecture, est-ce que vous appliquez le conseil de Stephen King qui recommande de supprimer au moins 10 % du texte ?

Supprimer est un bon conseil, sans arriver au minimalisme de Carver. Mais tous les écrivains  que je connais et moi-même nous avons du mal à supprimer parce que nous sommes amoureux du texte. C’est pour cela que le rôle de l’éditeur est primordial. Il sait conseiller, la tête froide, comment utiliser le bistouri. Moi par contre, j’ai pour précepte de concentrer le maximun de sens en très peu de mots.

Quand vous terminez un manuscrit, avez-vous un rituel, comme Paul Sheldon dans le  roman Misery, qui s’accorde une cigarette ?

Quand je termine, j’éprouve une grande sensation de soulagement. Semblable à celle que je ressentais pendant les compétitions de course en athlétisme : je franchissais la ligne d’arrivée épuisé, exténué et essoufflé, mais avec une grande et apaisante sensation de satisfaction.

Réservez-vous la première lecture de votre manuscrit à votre éditeur ou le soumettez-vous d’abord à un proche pour recueillir ses conseils ?

L’éditeur n’a pas toujours la primauté de la lecture. J’ai un groupe de lecteurs privilégiés à qui je me fie et auxquels je fais lire le texte. De plus, j’ai des amis policiers et gendarmes à qui je demande si les procédures utilisées par mon personnage sont correctes ou erronées.

Vous   participez   à   de   nombreuses   rencontres   en   librairies,   ainsi   qu’à   des salons littéraires, y compris en France. Comment conciliez-vous ce temps dévolu à la promotion de vos romans, votre activité professionnelle de journaliste et l’écriture ?

C’est un jeu d’acrobates [trapezisti]. Je fais en moyenne environ soixante-dix rencontres par an entre les librairies, les clubs de lecture, les salons littéraires et les écoles. J’essaie d’utiliser au maximum le temps que j’ai mais je n’en ai jamais assez. Je sacrifie mon temps libre et aussi ma famille, mais je considère qu’un auteur a le devoir de faire la promotion de la lecture. Particulièrement dans un pays comme l’Italie où on lit peu.

Lors de rencontres en librairies vous avez eu l’occasion d’échanger avec le public français. Quelle est la particularité de ce lectorat par rapport aux lecteurs italiens ? Les attentes sont-elles différentes ?

Le vrai lecteur est partout le même, mais il existe des différences dans le comportement et dans l’attention. En France, il me semble qu’il y a plus de curiosité pour la nouveauté et plus d’attention portée à la découverte d’auteurs inconnus. Parfois, les auteurs italiens sont perçus comme porteurs d’un monde mystérieux et par certains aspects primitifs. Je parle des auteurs du Sud qui parlent de la mafia et de la criminalité sur fond de soleil et de mer ou de villages sous-développés. En Allemagne, le public peut écouter pendant vingt minutes une lecture. En Italie c’est impensable. En Angleterre, il y a une grande sensibilité au paysage qui sert de décor à l’histoire.

Vos romans ont inspiré une série diffusée de 2005 à 2009 en Italie sur la chaîne de télévision Rai 2. Avez-vous été associé à cette adaptation télévisée ?

Ils n’ont pas voulu que je participe au scénario. La rai est très prudente dans ses productions car il y a un contrôle politique sur ce qui est diffusé.

C’est l’acteur Luca Barbareschi qui a interprété le rôle du commissaire Soneri dans cette série télévisée. Est-ce que de voir le personnage que vous avez créé incarné à l’écran a eu par la suite une influence sur votre travail dans votre conception du personnage ?

Non, je n’arrive pas à écrire si je suis influencé. J’ai reçu des pressions pour écrire des histoires plus télévisuelles et adaptables au petit écran, mais je ne supporte pas les contraintes et les pressions. Ce sont plutôt mes lecteurs qui, parfois, ont été irrités car ils aimaient pouvoir se représenter Soneri à leur manière, mais après la série télévisée ils se sentaient contraints de penser à l’acteur.

Quels sont les écrivains qui vous ont le plus profondément marqué ?

Les français Simenon, Izzo, Manchette et Malet, les italiens Sciascia, Scerbanenco, Gadda et Fenoglio, les américains Chandler, Hammett et McCarthy, du moins en ce qui concerne le polar. Puis il y a tant d’autres grands auteurs qui m’ont influencé en dehors de ce genre littéraire.

Quel est l’auteur français vivant que vous appréciez le plus ?

J’aime beaucoup Carrère.

Le Fleuve des brumes a été publié en France en 2016. Comment s’est faite la rencontre avec l’équipe des éditions Agullo ?

Florence Rigollet et Sarah Amrani, mes traductrices, se sont donné beaucoup de mal pour me trouver un éditeur français. La France a été le dernier grand pays européen où j’ai été traduit, mais celui, avec l’Angleterre, où j’ai eu le plus de satisfactions. Puis mon éditeur italien a rencontré l’équipe d’Agullo et leur enthousiasme a été contagieux. Aujourd’hui je peux dire que j’ai été très chanceux de rencontrer cet éditeur et ces personnes fantastiques que sont Nadège Agullo et Sébastien Wespiser.

Avez-vous lu la traduction en français de votre roman ? Et dans l’affirmative, y avez-vous apporté des modifications ?

Je l’ai lu, avec les limites de mon français élémentaire. Je ne me permettrais pas d’y apporter de modifications puisque je ne connais pas bien la langue.

Dans le dernier chapitre du Fleuve des brumes, vous écrivez : « Soneri eut l’impression de replonger dans les discussions à l’université. C’étaient des mots qu’il avait entendu répéter mille fois lors des assemblées, dans les gymnases et les cinémas. Ils suscitaient en lui un sentiment amer de nostalgie et de passions qui s’étaient délitées dans le bien-être clinquant de la société actuelle. On aurait dit qu’un siècle d’histoire était passé et pourtant seulement quelques années le séparaient de sa jeunesse. » Dans vos trois romans publiés en France, le passé tient une grande place, qu’il s’agisse de l’Histoire de votre pays ou du passé de votre héros, alors que nombre de romans policiers se veulent plutôt ancrés dans l’actualité. Pour quelle raison accordez-vous une telle importance au passé dans vos romans ?

L’Italie est un pays qui n’a jamais fait face à son propre passé à partir du fascisme. C’est la raison pour laquelle le passé ne passe pas, mais replonge dans le présent continuellement. Même l’histoire récente, la période des massacres et des attentats, n’a pas été analysée, tout comme l’histoire du meurtre d’Aldo Moro en 1978 qui a mis fin à un projet politique qui aurait changé le pays. Le passé est un enchevêtrement qui continue à projeter son ricanement sur le présent [Il passato è un groviglio che continua a proiettare il suo ghigno sul presente].

Deux mois après les élections législatives dans votre pays, qui ont vu une coalition de droite arriver en tête avec 37% des voix, emmenée par le parti d’extrême-droite la Ligue, avec à ses côtés Fratelli d’Italia et Forza Italia de Silvio Berlusconi, ainsi que le Mouvement 5 étoiles, premier parti avec plus de 32%, quel regard portez-vous sur la situation politique de votre pays ?

Je pense que cela va très mal. Je suis convaincu que l’Italie est en majorité de droite depuis toujours, pas de droite constitutionnelle, mais plutôt canaille et populiste comme l’a été en partie le fascisme. Voilà le passé qui ne passe pas. Le Mouvement 5 étoiles a eu le mérite de donner une forme politique à une protestation virulente qui secoue toute l’Europe en réaction à la mondialisation qui a apporté des avantages à très peu de personnes tout en rendant les gens plus pauvres et en détruisant la classe moyenne. Ce qui est grave c’est que les partis gagnants, de droite et du Mouvement 5 étoiles, n’ont pas de dirigeants à la hauteur. Macron est certainement un homme qui représente la finance, les banques et les grandes entreprises, associé à une bonne dose de gaullisme, mais il est sorti de l’ENA. Le leader des 5 étoiles ne sait pas conjuguer correctement, parle un mauvais italien, croit que Pinochet était vénézuélien, et il était agent de sécurité au stade San Paolo de Naples. J’ai tout dit.

Entretien réalisé par courrier électronique le 10 mai 2018. Propos recueillis par Guillaume Richez et traduits de l’italien par Marion Buccella-Richez.


(1) Interview de Gay Talese et Tom Wolfe, publiée dans le n°4 de la revue America, hiver 2018.


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