« Le ciel est un mirador » par Eve Guerra

51shjURH-pL

        Évoquant le mythe de Narcisse, Mallarmé invite plutôt à se mirer dans l’œuvre d’art, afin que le miroir devienne le lieu d’un déplacement et non d’un écart. C’est ce déplacement, semble-t-il, qu’Alexis Gallissaires met en scène dans Jour blanc, blanc comme blanc de lumière, blanc de neige, blanc comme le ciel lumineux et oppressant, blanc dont la nuit ne triomphera jamais et qu’il faudra fuir dans l’obscurité d’une chambre ou le rêve éveillé des drogues.

        Jour blanc est fait de texte et de dessins, une longue fresque de 16,5 mètres où le dessin prolonge et fait écho au texte, de telle sorte qu’il en devient le commentaire ou l’autre texte. À deux endroits au moins, cette hypothèse du dessin comme autre texte ou surtexte, est validée. La première, lorsque Paul, le narrateur, prétend que le monde entier sort d’un ventre de poisson et qu’il est donc par essence « sale ». À ce moment précis, le dessin donne à voir des rats, à la suite du texte, comme pour commenter ce qui a été dit, précédemment, mais surtout signifier que, peut-être, à l’instant où il parle, Paul vit dans la saleté. La deuxième, lorsqu’il évoque le souvenir d’une tempête de neige – la neige ayant une importance fondamentale, car elle est le lieu d’une épiphanie, d’une révélation du personnage à sa toute puissance dans l’enfance et à l’âge adulte avec l’expérience des drogues– le souvenir d’une tempête de neige après quoi il prétend que tout « [son] monde est mort ».

        Cette phrase déchirante laisse place aux portraits d’un jeune homme, blond, ressemblant étrangement à l’auteur, et qui pourrait aussi, dans la cohérence du livre, évoquer le narrateur, Paul. Les portraits mettent en scène un jeune homme qui crie et dont la bouche s’ouvre si fort qu’on voit ses dents et le fond de sa gorge, dépeignant en quelque sorte un cri venu des entrailles. Ce cri, supporté par le dessin et non par le langage, se trouve coincé entre deux moments de pause et de contemplation : le souvenir de la tempête de neige vécue dans l’enfance et le moment où il sort à peine de son sommeil, qui correspond au temps du récit, de la diégèse, un sommeil dit-il qui ressemble à la mort et n’est en fait que le seuil, le moment du déplacement attendu et recherché par Paul, soit par la mort, soit par une forme de renaissance. Dès le début, le personnage est dans cet entre-deux, chancelant, passif et contemplatif : quelque chose pourrait advenir qui peut-être ne se passera jamais.

Jour blanc débute ainsi :

Je me souviens du parfum de géranium.

Je me souviens des effluves rugueuses, éraillées, en haut de ma gorge.

Je me souviens de l’étrange goût de malaise qu’elles y ont laissé.

Je n’ai jamais compris cette odeur. Elle semble inachevée.

Ici, dans cette chambre, entre le jour et la nuit, la seule chose qui persiste

en moi, l’unique évidence, c’est le parfum de géranium.

Dehors les lampadaires douchent le parking d’une épaisse lumière orange. Sur les toits émaciés d’ombre, le matin prend son élan. Au bout de la nuit déjà marbrée de clartés en devenir, tout est calme, traversé de force et de sérénité.

Moi, dans ma chambre, à cette heure suspendue comme l’asphyxie entre l’inspiration et le souffle, je suis allongé.

J’attends les yeux grands ouverts.

        Le style de Gallissaires est poétique. Son objectif premier n’est pas de raconter, mais de rendre compte d’expériences sensibles. C’est du moins ce que trahit l’occurrence du mot « parfum », comme la description précise des lieux, à la fois ténue et sèche, procédant par déplacement de sens, mise en relation de mots contraires, et parfois synesthésiques, « les effluves rugueuses » où, comme le prétend Pierre Reverdy dans la définition qu’il donne de la poésie, l’image naît de l’association d’éléments contraires et improbables. C’est le monde pris comme miroir, et le ciel réverbère, mirador, de cet état d’effondrement, de déflagration : le ciel comme la chambre, et ce Canada perdu où l’avenir n’est plus qu’un souvenir, le paysage est un miroir qui ne produit pas un écart, mais un déplacement, déplacement qui court tout au long du texte et trouvera peut-être sa résolution à la dernière phrase.

Le but du lecteur, dans ce texte où il ne se passe presque rien, sera de savoir si ce déplacement donnera lieu à une renaissance ou à une mort, ou, encore mieux, à une renaissance par la mort.

Un indice peut-être :

de quoi est fait le pétrole ?


Jour blanc d’Alexis Gallissaires, éditions Allia, mars 2018


Une réflexion sur “« Le ciel est un mirador » par Eve Guerra

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s