La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski

DSC_0003

La Maison des feuilles (1) peut se résumer ainsi : À Los Angeles, Johnny Errand découvre chez Zampanò, un vieil aveugle qui vient de mourir, un étrange manuscrit composé de divers fragments, manuscrit qu’Errand lit, annote à son tour et envoie à une maison d’édition qui le publie sous le titre de La Maison des feuilles.

Les notes d’Errand relatent tout autant sa propre vie (sa relation amoureuse avec Pan-pan la strip-teaseuse, son enfance, etc.) qu’elles ne sont une exégèse des textes de Zampanò. En plus des notes de bas de pages, Errand et les éditeurs (qui interviennent également par notes interposées) ont augmenté le manuscrit original en y ajoutant plusieurs pièces présentées en annexes. Le texte de Zampanò est un essai sur le Navidson Record, un film documentaire culte de Will Navidson, célèbre photographe qui a obtenu le Prix Pulitzer.

Installée depuis peu dans la maison d’Ash Treen Lane, une petite maison perdue en Virginie construite en 1720 et dans laquelle Navidson a installé des caméras équipées de détecteurs de mouvement, la famille composée de Will, sa femme Karen Green, leurs enfants Chad et Daisy (sans oublier le chien Hillary et le chat Mallory !) est témoin de phénomènes étranges.  Un couloir « sombre et sans porte surgi de nulle part sur le mur ouest » (page 57) de leur salon va précipiter les Navidson dans l’horreur.

Lorsque Will Navidson explore le couloir, il découvre un labyrinthe sombre et glacé  comprenant une infinité de pièces vides sans fenêtres ni décorations (p. 64 sq). Le Navidson Record décrit le quotidien de la famille, ainsi que les différentes expéditions menées dans ce dédale et l’Escalier en Spirale (2) découvert par l’équipe d’explorateurs menée par Holloway qui se lance à l’aventure à la demande de Navidson.

Le livre se compose donc des textes de Zampanò, avec ses notes de bas de pages et celles d’Errand (qui peuvent s’étaler sur plusieurs pages), et plus rarement celles des éditeurs et de Claro, le traducteur (p. 4).

Les nombreuses annotations d’Errand introduisent parfois une touche d’humour qui permet de ne pas trop prendre au sérieux l’imposant apparat critique qui peut paraître fastidieux : « Comme quoi le crack existait déjà au début du vingtième siècle », écrit-il en commentaire d’une citation absconse du philosophe Heidegger (p. 25).

Des passages entiers du livre pourraient être considérés comme des digressions, sauf à reconsidérer la question du sujet du livre, car La Maison des feuilles est autant l’histoire de Zampanò et d’Errand que celle de la famille Navidson et de leur maison.

Toutefois, l’histoire de La Maison des feuilles n’est pas racontée par un ou plusieurs narrateurs de façon « classique » : la narration est en fait composée par les différents textes eux-mêmes, superposés ou juxtaposés, et le nom même de l’auteur, Mark Z. Danielewski, disparaît du livre :

DSC_0009

Mark Z. Danielewski joue sans cesse sur la vérité et le mensonge, interrogeant ainsi la notion même de fiction. Si Zampanò, Errand et Navidson sont des personnages fictifs, l’écrivain mentionne également des personnes réelles telles que Stephen King ou Stanley Kubrick (qui commentent le film de Karen Green), ou encore les frères Weinstein, producteurs du Navidson Record.

De même, à plusieurs reprises Errand émet des doutes quant à la véracité de certains passages du texte, comme dans sa note 68 (p. 57) au sujet de l’emplacement du mur qui contredit ce que Zampanò a écrit dans les pages qui précèdent ; ou plus loin, la longue énumération de noms (pp.65-67), balayée d’une phrase : « ‘‘[…] cette liste-là n’a jamais été rédigée.’’ », avoue une lectrice de Zampanò interrogée par Errand (p. 68). Doute revendiqué par Errand dans son introduction :

« L’ironie, n’est-ce pas, c’est que le fait que le documentaire au cœur de ce livre soit une fiction ne change rien. Zampanò savait d’entrée de jeu qu’ici, ce qui est réel ou ce qui ne l’est pas importe peu. Les conséquences sont les mêmes. » (p. XXV)

Cette esthétique du doute conduit Mark Z. Danielewski à rendre plus énigmatique l’énigme même, comme lorsque l’authenticité de la 12ème partie de la cassette de Holloway (reproduite dans le Navidson Record) est mise en doute (p. 342 note 292) ; ou encore dans les passages biffés ou brûlés par Zampanò (note 276 p. 330), ou ceux qu’Errand a fait lui-même disparaître pour une raison inconnue (note 349 p. 387).

Le titre de ce livre-labyrinthe est lui-même mis en abîme : c’est à la fois le titre sous lequel sont édités les textes de Zampanò avec les notes d’Errand et les annexes (p. 530), mais aussi le titre du livre que Navidson va brûler (p. 479). La locution « Maison des feuilles » est également mentionnée dans un poème de Zampanò présenté en annexe (p. 581).

L’apparat critique n’éclaire souvent pas plus le texte que les fusées lancées par les explorateurs ne parviennent à illuminer l’Escalier en Spirale de la maison. La note 109 (p. 96), par exemple, renvoie à la pièce Quatre (p. 551) qui est… manquante !

Les notes sont souvent parodiques, comme par exemple la note 114 (p. 100) qui mentionne le débat portant sur le titre du livre que lisent les enfants ! Parfois elles sont reproduites barrées :

DSC_0010

D’une manière générale, Mark Z. Danielewski se montre ironique à l’égard de l’exégèse, notamment quand Zampanò fait référence à la Bible (pp. 124 et 253) comme s’il s’agissait du texte de référence absolu pouvant éclaircir tous les mystères de l’œuvre. L’ironie est évidente, la Bible étant l’un des textes les plus commentés de l’Histoire. Les notes 242, 243 et 244 indiquent d’ailleurs que les références de Zampanò et d’Errand sont erronées.

Noyées dans la masse, certaines analyses compilées par Zampanò se révèlent cependant pertinentes, éclairant plus le roman lui-même que le Navidson Record sur lequel elles sont censées porter, comme par exemple lorsque est évoquée l’hypothèse selon laquelle la maison d’Ash Treen Lane reflèterait la psychologie des protagonistes qui s’y aventurent (p. 171), ceci pouvant être transposé à l’expérience à laquelle le lecteur est confronté face à ce livre : la réception de l’œuvre reflétant la capacité du lecteur à l’appréhender.

Il s’agit donc tout autant de repousser les limites du roman « classique » que celles du lecteur, les frontières entre sujet et objet de l’expérience devenant de plus en plus floues : après disparition de l’auteur, n’est-ce pas finalement le lecteur qui devient le sujet de cette expérience qu’est la lecture de La Maison des feuilles ?

Toutes les références renvoient à des ouvrages ou des articles fictifs. Le lien Internet mentionné dans la note 380 (p. 410) renvoie par exemple vers un site sans aucun rapport avec la Théorie de Haven-Slocum évoquée dans le passage.

Les notes font partie intégrante de l’œuvre et les circonvolutions qu’elles dessinent dans l’esprit du lecteur rappellent l’errance des explorateurs perdus dans le labyrinthe : la note 135 (p. 116) est elle-même annotée, et sur la même page la note K renvoie à la page 111, tandis que les notes 137 et 139 renvoient respectivement aux notes 134 et 135 (3)

À partir de la page 121, les notes sont encadrées de bleu et reproduites inversées au recto :

DSC_0013

Grâce à ce procédé, Mark Z. Danielewski expérimente de façon graphique la profondeur de champ, créant un effet de perspective qui rappelle les couloirs dont les limites sont sans cesse repoussées à mesure qu’un explorateur s’y avance. Ainsi le lecteur, à mesure qu’il progresse dans sa lecture, a l’impression que le point de fuite recule.

L’auteur explore d’ailleurs d’autres possibilités offertes par la typographie, et notamment le calligramme :

DSC_0016

DSC_0021

Des compositions qui rappellent La Maison des escaliers d’Escher (œuvre citée p. 455)

621ba1c3d776bfd46e6b2ae750d3307f

obligeant le lecteur à trouver le sens de lecture en tournant le livre, comme Navidson doit trouver son chemin, sans savoir lui-même s’il est à l’endroit, à l’envers, ou sur le côté (p. 479).

Car au final La Maison des feuilles pose, plus fondamentalement, la question du sens, dans son acception première : la question n’est pas « où sommes-nous ? », mais « que cherchons-nous ? ». Question que Mark Z. Danielewski, l’auteurMinotaure laisse en suspens dans le vide vertigineux tracé par ce roman sans limites magnifiquement traduit par Claro.

« ‘‘Je sais que je tombe et que je vais bientôt m’écraser en bas. Je le sens, ça fonce vers moi. [ …] Je ne saurai même pas quand je heurterai le fond. Je serai mort avant de comprendre ce qui s’est passé. Donc il n’y a pas de fond. Ça n’existe pas pour moi. Seule ma fin existe. […] C’est peut-être ça ici le quelque chose. La seule chose ici. Ma fin.’’ » (p. 486)


La Maison des feuilles (House of Leaves) par Zampanò, de Mark Z. Danielewski, traduit de l’anglais (États-Unis) par Claro, avec une introduction et des notes de Johnny Errand, Denoël, septembre 2013, pour le grand format, Points, février 2015, pour le format poche.

(1) Dans le livre le mot maison est en bleu.

(2) Les différentes zones explorées ont donné lieu à la topographie suivante : le Couloir Infini, l’Antichambre, le Grand Vestibule et l’Escalier en Spirale.

(3) De même, la note 175 qui vient annoter la 171 renvoie à une pièce annexée manquante (p. 574). La note 174, qui annote elle aussi la 171, renvoie quant à elle la 176 qui renvoie à son tour à l’annexe B (p. 560). Certains renvois de notes, se répondant les unes aux autres, ont un effet comique (notes 323 et 324 p. 361).


4 réflexions sur “La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s