Helena de Jérémy Fel

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« Il ne faut pas sous-estimer la force qu’on en en nous, Hayley, ce que l’on peut faire pour protéger nos enfants. Personne ne peut me juger. Et je ne laisserais pas tomber mon fils une nouvelle fois. » (p. 192)

À dix-sept ans, Hayley Hives rêve de devenir golfeuse professionnelle pour échapper à la monotonie de son existence de teenager cocaïnée à Wichita, Kansas. Alors qu’elle se rend chez sa tante dans le Missouri, trois semaines avant le tournoi qui doit décider de son avenir, sa voiture tombe en panne en pleine rase campagne quelque part au Kansas. Norma Hewitt, qui vit seule depuis la mort de son mari avec ses trois enfants, Graham, Tommy et Cindy, héberge la jeune fille dans sa maison perdue au milieu des champs pour la nuit. Une nuit où tout va basculer…

Thriller psychologique ou roman de littérature générale ? Les éditions Rivages jouent sur les deux tableaux : Helena est présenté en librairie sous une jaquette dont l’illustration rappelle l’affiche d’un thriller horrifique, tandis que la couverture du livre (ci-dessus) est celle de la collection de littérature et non celle des livres publiés dans la collection Rivages/Noir.

Choix éminemment stratégique de Rivages donc qui espère sans doute reproduire la trajectoire de romans tels que L’Affaire Léon Sadorski de Romain Slocombe (La Bête Noire) et La Serpe de Philippe Jaenada (Julliard), deux livres sélectionnés pour le prix Goncourt tout en jouant dans la catégorie « polar », permettant ainsi aux auteurs de participer notamment au festival Quais du polar à Lyon, grande messe annuelle des polardeux.

Mais revenons à Helena. Jérémy Fel a visiblement pris grand plaisir à planter son décor, celui des films et des séries télévisées américaines dont son imaginaire est nourri : l’auteur veut que le lecteur en visualise chaque détail, recourant à cette fin à l’hypotypose, cette figure de style qui consiste à décrire de façon réaliste et animée une scène afin que le lecteur puisse la « voir ».

Il y a donc forcément un diner (page 46 sq) avec sa serveuse à l’uniforme rose qui vient à table verser du café dans une tasse ébréchée, tout en s’épanchant sur sa triste vie ; sans oublier un juke-box, un flic qui mange un bagel, ou encore un client portant une chemise à carreaux…

Pour accentuer encore cet aspect cinématographique, Jérémy Fel détaille, dans les parties dialoguées, l’attitude ou le geste du locuteur de manière à ce que le lecteur puisse « voir » le personnage en train de s’exprimer : « Salut Tommy ! Qu’est-ce que tu deviens ? demanda Rodney en s’essuyant le front avec le poignet. » (p. 71)

Cette littéralité cinématographique conduit parfois l’auteur à (d)écrire des plans-séquences d’une à deux pages, superflus d’un point de vue strictement narratif, comme par exemple, lorsqu’il décrit Tommy en train de nager (p. 65).

Jérémy Fel élargit considérablement le casting de son thriller en multipliant les personnages plus que secondaires, comme pour donner plus d’authenticité à l’univers ainsi (re)créé : sur deux pages sont mentionnés, par exemple, une Betsy Bloomberg, femme du maire (p. 56), puis un Vernon Leary, ami d’Harlan (p. 57), personnages que le lecteur ne croisera plus par la suite.

Les personnages portent des prénoms de protagonistes de séries télévisées (Britany, Lindsay, Amber, Sydney, etc.) : on pense à la Norma de Twin Peaks ou à la Bree de Desperate Housewifes. La plupart sont réduits au rôle de simples figurants hypertextuels, rappelant des références télévisuelles ou cinématographiques, plus que romanesques, qui font système dans l’univers felien.

La mise en place, sur plus de 200 pages (sur les 732 au total que compte l’ouvrage), est assez longue, Jérémy Fel ne distillant qu’avec une extrême parcimonie quelques rares indices récurrents de l’horreur passée, prémices de celle à venir, pour tenir le lecteur en haleine, lorsque la figure de Harlan est évoquée, par exemple (p. 58), ou en recourant aux italiques, procédé banalisé depuis Stephen King, et qui sert à exprimer les pensées inquiétantes des protagonistes, l’italique venant souligner visuellement l’anormalité des propos : « Il ne t’aimait pas, Hayley, il ne peut pas t’avoir aimée et t’avoir fait ça. », peut-on lire page 61 lorsque est évoqué le personnage de Neil qui a trompé sa petite-amie Hayley.

Le plus souvent les pensées des personnages sont en italiques lorsqu’il s’agit de prendre une décision, comme page 295 où l’on surprend Graham en plein dilemme d’ordre moral quant à la conduite à tenir.

« Bourré de clichés réjouissants et de personnages caricaturaux », comme l’écrit Christine Ferniot dans Télérama, Helena accumule en effet les topoi et son auteur en joue à la façon du Quentin Tarantino de Boulevard de la mort signant un vrai-faux film de série Z. Jérémy Fel ne s’en cache pas : « Ne me sors pas ce genre de phrase apprise dans un mauvais film », répond Norma à Hayley (p. 191), Hayley qui a « l’impression de retrouver dans une mauvaise série B » (p. 194).

Comme pour mieux montrer la superficialité de Hayley, Jérémy Fel la décrit en utilisant une sorte de filtre sur son objectif, adoptant un style impersonnel et passe-partout, enfermant son personnage dans son propre cliché :

« Sur son visage ne subsistait plus aucune trace de tout ce qu’elle avait vécu à peine une semaine plus tôt.

Hayley finit de se maquiller au son du dernier tube d’Azealia Banks, que diffusait l’enceinte Bose fixée au mur de la salle de bains. La robe argentée qu’elle portait, si moulante qu’elle paraissait cousue à même sa peau, mettait parfaitement sa silhouette en valeur. Et le nouvel éclat de ses cheveux, décolorés dans un blond plus clair, se mariait à merveille avec le bronzage qu’elle avait obtenu en à peine quelques jours. » (p. 500)

Cette volonté de dépersonnaliser son style n’est pas sans rappeler la démarche des réalisateurs qui se succèdent pour le tournage des différents épisodes d’une même série télévisé, optant ainsi pour une esthétique commune, neutre, propre à la série.

« Je n’ai pas écrit un roman américain, plutôt une fiction française qui se passe aux États-Unis », déclarait Jérémy Fel à propos de son premier roman Les Loups à leur porte (1). De fait, Johan Faerber a pu dire que l’auteur a « fabriqué » un « roman atlantiste », à savoir « une parodie qui s’ignore de roman américain » (2). Le risque de tomber dans son propre piège est bien réel : à trop vouloir dépersonnaliser son style pour n’en faire qu’un très fin vernis et révéler ainsi au lecteur le Mal qui se cache sous la surface, l’auteur risquerait de basculer dans une sorte d’auto-parodie, le procédé venant à se retourner contre lui.

Les références hypertextuelles sont nombreuses. Jérémy Fel en indique lui-même un certain nombre dans le roman même (notamment Lovecraft p. 447). On pense cependant parfois plus à Stephen King (le King cruel des années 80) ou à un Jack Ketchum.

Toutefois, comme nous l’avons déjà évoqué, les plus importantes références sont télévisuelles et cinématographiques. À l’évidence, l’imaginaire felien est tout entier imprégné de l’univers du cinéaste David Lynch qui lui sert de matrice, que ce soit la personnification du Mal (Bob dans la série Twin Peaks), ou encore les nombreuses références au Magicien d’Oz qui renvoient plus aux citations de cette œuvre dans Sailor et Lula qu’au film de Victor Fleming lui-même, sans oublier cette vision hallucinée d’envers du décor, omniprésente dans l’œuvre du cinéaste américain.

Pensons notamment à ce que Michel Chion écrivait à propos de la rencontre des deux mondes au début de Blue Velvet (3), lorsque sous un ciel aussi bleu que « le ciel du Tennessee » (p. 367), dans une herbe bien verte de maison pavillonnaire (cliché qui symbolise la vie idyllique de la famille américaine de la middle class), Jeffrey découvre une oreille coupée infestée d’insectes, signe de la présence du Mal et de l’existence d’un autre monde (« […] les ombres environnantes se mêlant dans l’espoir d’affaiblir les frontières entre les deux mondes. » p. 598).

Plus personnelle, la figure du corbeau, si souvent évoquée dans l’œuvre, constitue un véritable mythème dans l’univers felien (4). Le corbeau symbolise à chaque fois l’existence du Mal et la menace de sa manifestation.

Comme nous l’avons écrit plus haut, l’action du roman est ralentie à l’extrême comme dans une séquence onirique lynchienne, l’auteur multipliant les scènes inutiles du point de vue du récit, soulignant de la sorte la vacuité de l’existence de ses personnages et la médiocrité de leurs rêves, à commencer par la jeune Hayley.

C’est un véritable tour force auquel se livre Jérémy Fel : alors que le genre du thriller impose un rythme de lecture très rapide (le fameux page-turner), l’auteur étire le récit jusqu’au point de rupture, ralentissant sans cesse l’action.

Si l’on a pu écrire que Psychose d’Alfred Hitchcock était une œuvre structurellement perverse (en raison de la disparition du personnage principal en plein milieu du film), on peut affirmer qu’Helena est une œuvre narrativement subversive si l’on classe le roman dans la catégorie du thriller.

Helena vaut en premier lieu pour la qualité de ses personnages (ce qui est essentiel pour un thriller psychologique) et ses qualités scénaristiques. Jérémy Fel ne joue jamais la carte bien trop usée des rebondissements en série (souvent à la limite de la vraisemblance dans bien des thrillers), préférant suivre la logique implacable induite par le comportement de ses protagonistes.

Helena est un drame de la filiation, une variation sur la malédiction du sang qui semble frapper Jonathan Jessup, Daryl Greer et Tommy, cette « infâme lignée » (p. 698), entre Atrides modernes et figure de Médée, offrant une vision terrifiante de la maternité à visage inhumain, un stabat mater dolorosa monstrueux.

À contre-courant d’une tendance affichée par de trop nombreux auteurs de thrillers ces dernières années, Jérémy Fel ne se complaît à aucun moment dans des descriptions de sévices ad nauseam. La démarche esthétique de l’auteur répond à un impératif éthique qui place son roman très au-dessus des productions actuelles du genre. Espérons que le succès attendu pour ce thriller cruel et intelligent infléchira la tendance.


Helena de Jérémy Fel, éditions Rivages, août 2018

(1) https://www.telerama.fr/livre/jeremy-fel-un-auteur-qui-regarde-l-amerique-du-cote-sauvage,131844.php

(2) https://diacritik.com/2018/08/21/johan-faerber-le-contemporain-nest-ni-une-licorne-ni-un-elephant-rose-apres-la-litterature/

(3) David Lynch de Michel Chion, éditions Cahiers du Cinéma, 1992.

(4) Parmi les très nombreuses occurrences dans le texte, on peut citer celles des pages 400, 446, 492, 601, 672, 684 et 702.


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