Ça raconte Sarah de Pauline Delabroy-Allard

DSC_0008

« Ça raconte Sarah, sa beauté inédite, son nez abrupt d’oiseau rare, ses yeux d’une couleur inouïe, rocailleuse, verte, mais non, pas verte, ses yeux absinthe, malachite, vert-gris rabattu, ses yeux de serpent aux paupières tombantes. Ça raconte le printemps où elle est entrée dans ma vie comme on entre en scène, pleine d’allant, conquérante. Victorieuse. » (page 15)

Ça raconte ça.

« Ça raconte Sarah la fougue, Sarah la passion, Sarah le soufre, ça raconte le moment précis où l’allumette craque […]. » (p. 31) « Ça raconte ça, le silence tonitruant et les jours cotonneux dans lesquels on flotte, quand on offre la vérité. » (p. 32)

Comme dans une partition, ce premier roman de Pauline Delabroy-Allard se compose de leitmotive, des thèmes qui reviennent en boucle, chargés d’une signification propre, annonciateurs du dénouement tragique (divulgué dès les premières pages du texte).

Cette composition savante reflète également, symétriquement, la psychologie de la narratrice lorsque la passion amoureuse devient une véritable obsession de l’objet aimé, les leitmotive constituant dès lors la représentation exacte de la part obsessionnelle de cette relation destructrice.

« Je voudrais me souvenir toujours de ces moments juste avant que je comprenne que tu existes, et ce qui allait nous arriver. » (p. 152)

Ça raconte Sarah est composé en deux parties distinctes, en chiffres romains, – I et II -, comme les mouvements d’une partition musicale : le premier est un allegro (de même que le premier mouvement de La Jeune Fille et la Mort mentionné dans le texte) ; le second un andante : Pauline Delabroy-Allard donne ainsi au lecteur le tempo de son texte, – comme Duras, avant elle, dans son roman Moderato cantabile.

Le temps est d’ailleurs primordial dans Ça raconte Sarah, – le tempo donc, mais aussi le jeu des temps verbaux (je dis jeu comme l’on parle d’un musicien qui joue d’un instrument) : « Pourquoi, ici, c’est le temps retrouvé ? » se demande la narratrice qui s’est installée à Trieste (p. 169), parlant de son temps à elle, – tempo plus lent, qui lui appartient, après l’accélération fougueuse, meurtrière, du premier mouvement qui l’aura épuisée.

« Je n’entends plus que les battements de mon cœur, sur un rythme que je n’ai jamais senti, un tempo qui va très vite, con fuoco. Ça bat à mes oreilles, à mes poignets, ça bat dans mon sexe et au fond de ma gorge. Je ne suis plus qu’une pulsation, mon corps entier bat la mesure, une cadence affolée, un truc virtuose. » (p. 188-189)

Il est certainement des romanciers qui ont effectué des recherches savantes sur la passion amoureuse pour construire leurs personnages. Pauline Delabroy-Allard atteint, elle, une bien plus grande vérité psychologique par le seul truchement de l’écriture, une écriture blanche, éblouissante, viscérale, qui ne vient jamais étouffer l’émotion, dépouillée de tout artifice mélodramatique grossier, sans effet pathétique appuyé, l’autrice parvient à rendre sensible la douleur même, tangible, de son personnage qui écoute en boucle des disques (1), – boucle obsessionnelle qui est inscrite en filigrane dans le titre même de l’œuvre : Ça raconte Sarah : Sarah conte Sarah. Une boucle, donc, – un cercle, celui de l’enfer de la passion amoureuse.

« L’intensité entre nous est trop forte, des orages éclatent. Elle devient mauvaise, elle crie à en faire trembler les murs, elle tombe à genoux pleine de sanglots déchirant. Elle se relève, titube, vient se nicher entre mes bras, demande pardon. »  (p. 63)

Ça raconte Sarah, un titre qui énonce également une des composantes majeures de l’esthétique romanesque de Pauline Delabroy-Allard : l’objetisation du sujet (Je devenant ça), saisi – mais jamais figé (d’où le travail sur le rythme pour éviter toute pétrification) dans la langue, une langue qui retrouve ici, pleinement, sa pulsation première, irriguée par un sang neuf qui vient du cœur, de l’âme, sans aucune fausse note. Rarement approche intellectuelle et écriture viscérale n’auront atteint un accord aussi parfait dans un roman contemporain.

Corollaire : l’effacement de la narratrice qui n’est jamais nommée. Le « moi » n’apparaît, de manière très symptomatique, que lorsque la narratrice évoque la séparation à la gare (p. 60) : le mot moi  est ici répété, comme une anaphore, pour mieux montrer l’arrachement de son être à Sarah. Notons également qu’aucun autre personnage du roman n’est nommé dans la partie I du texte (même la fille de la narratrice n’a pas de prénom). Ce n’est que dans la partie II que deux protagonistes ont un prénom (Isabella p. 118, et Lisa p. 127). (3)

« C’est ce que j’imagine et c’est ce que je retiens. » (p. 24) dit la narratrice qui recompose les souvenirs de Sarah, invente, comme un romancier crée son personnage, jusqu’au doute, à cette folie qui peut s’emparer d’un écrivain pris de vertige lorsqu’il se perd dans le labyrinthe de sa fiction : « Il me semble, d’un coup, impossible que cette histoire existe. Je me demande même si elle existe, elle, Sarah, si ce n’est pas le fruit de mon imagination. « (p. 38)

Il n’est pas de vérité romanesque sans mensonge inhérent à la fiction : pour qu’un personnage devienne réel dans un roman, pour qu’il atteigne cette épaisseur presque palpable, il doit être le pur produit d’une métamorphose, – celle de l’écriture. Une pure invention donc : « Elle ressemble à un personnage de roman. Elle ne se rend pas compte que c’est douloureux, pour les autres qui l’entourent. Elle est vivante. » (p. 86)

Et plus loin cette citation de Hiroshima mon amour :

« Elle : Je n’ai rien inventé.

Lui : Tu as tout inventé. » (p. 82)

Pour raccrocher cette fable aux récifs du réel, la narratrice parsème son texte de « blocs » prélevés dans ce qu’il y a de plus réel dans le domaine de l’écrit, l’article de dictionnaire : « Je farfouille dans ma bibliothèque, déniche enfin le dictionnaire, tourne fébrilement les pages, et, un peu gênée, je trouve enfin et lis, à haute voix, pour moi-même, la définition du mot passion. » (p. 48)

Le lecteur lit ainsi la définition de mots (soufre pp. 31-32, passion p. 53, latence p. 44 et p. 98, bora pp. 182-183), mais aussi des brèves notices relatives à des œuvres : Le Songe d’une nuit d’été p. 55, le quatuor à cordes n°13 de Beethoven p. 63, Les Quatre Saisons de Vivaldi p. 72, Domicile conjugal de Truffaut p. 78, Hiroshima mon amour d’Alain Resnais pp. 80-81, Mon manège à moi de Norbert Glanzberg p. 93 et La Jeune Fille et la Mort de Schubert p. 186.

L’emploi du présent de la narration dans le roman ne témoigne pas seulement du refus de la narratrice de conjuguer cette histoire au passé (2), il lui permet de restituer ses souvenirs dans l’éclat de leurs couleurs vives, à travers le filtre de la mémoire, dans toutes leurs douleurs, saisis sur le vif, dans le vif, dans la blessure même, mais aussi dans le plaisir, dans la chair, car l’écriture de Pauline Delabroy-Allard rend merveilleusement la charge érotique des scènes de sexe entre les deux femmes :

« Elle se dresse au-dessus de moi, les seins nus et fiers, belle, tragiquement belle. Le temps s’étire, s’arrête presque. Tout devient lent et long. Mon cœur caracole dans ma poitrine, dans mes veines, dans mes tempes. À genoux près de moi, on dirait une icône, une image religieuse. Pour un peu, on pourrait croire qu’elle prie. Elle ne me touche pas. Elle me caresse du regard. Instant de grâce. Moment sacré. Silence. Puis elle me regarde dans les yeux et elle enfonce ses doigts en moi, loin, très loin, si loin que ça me fait tourner la tête, baisser les paupières. » (pp. 48-49)

La structure fragmentée du roman renforce l’intensité de ces souvenirs retrouvés, comme de vieilles photos aux couleurs passées de personnes disparues.

Ça raconte Sarah est un récit bref (un peu moins de 190 pages), dépouillé, construit avec un art consommé de la composition, d’une rare intensité et interprété avec virtuosité par une brillante jeune styliste de la langue française : avec ce premier roman, Pauline Delabroy-Allard montre qu’elle a l’étoffe d’une grande écrivaine.


 Ça raconte Sarah de Pauline Delabroy-Allard, éditions de Minuit, septembre 2018

(1) « Dans la maison désertée, j’écoute le treizième quatuor de Beethoven, opus 130. » (p. 62) « Elle ne sait pas que j’écoute en boucle l’octuor de Mendelssohn. » (p. 77)

(2) Les temps verbaux du futur et du passé font leur apparition dans la deuxième partie du roman.

(3) « Toutes les vendeuses des boutiques de l’aéroport, toutes les hôtesses de l’air, tous les passagers de sexe féminin s’appellent Sarah. Je m’appelle sûrement Sarah aussi […]. » (p. 112)

Publicités

4 réflexions sur “Ça raconte Sarah de Pauline Delabroy-Allard

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s