Rock Fictions, le grand entretien

AffichePhotographe depuis plus de vingt ans, Carole Épinette a saisi sur le vif, en coulisses et sur scène, pour Libération, Le Monde, Rolling Stone et Rock & Folk, les plus grandes légendes du rock : AC/DC, Amy Winehouse, Alain Bashung, David Bowie, Iggy Pop, Marilyn Manson, les Stones, Coldplay, Sex Pistols, Anna Calvi, Metallica, Arthur H, Motörhead, James Brown, The Cure, Pete Doherty, Louis Bertignac…

Son esthétique puise sa force dans la tension dramatique entre la fluidité harmonique et la dissonance, entre une vivacité expressionniste et un modelé chatoyant. Ses clichés ont ce charme propre aux artistes qui savent mettre toute leur violence et leur tendresse dans leur palette où dominent des gris et des noirs flamboyants, sans oublier ses blancs dont elle tire toutes les nuances du sel de la tristesse et la beauté mémorielle du masque grimaçant.

Son livre Rock Fictions vient de paraître chez Le Cherche midi. Vingt-et-un auteurs et autrices, – écrivains, poètes, journalistes (et surfeuse) -, ont choisi une photographie pour composer une nouvelle : Jérôme Attal, Jean-Luc Bizien, Émilie Blon-Metzinger, Xavier Bonnet, Franck Bouysse, Sonja Delzongle, Benoit Deschodt, Manon Fargetton, Erwan Larher, Nicolas Lebel, Gilles Marchand, Agnès Mathieu-Daudé, Bernard Minier, Amélie Nothomb, Guillaume Richez, Olivier Rogez, Cédric Sire, Adrien Tomas, Thomas VDB, Thomas Vinau et Sigolène Vinson.

Rencontre placée sous le signe du rock avec la talentueuse photographe portraitiste et seize autrices et auteurs de Rock Fictions.

Parmi les photographes spécialisés dans le rock on peut citer Pennie Smith, Anton Corbijn, Ethan Russell, Richard Bellia ou encore Lynn Goldsmith. Qu’est-ce qui t’a amenée à devenir photographe de rock ?

1Carole Épinette : Ce ne sont pas les photographes de rock qui m’ont amenée à en devenir une. C’est plutôt la musique, cette musique que j’écoutais depuis mon adolescence et qui était si présente dans ma vie. Je trainais avec des potes musiciens, j’allais danser au Gibus, au Saint, au Caméléon, je passais mes week-ends aux Puces de Saint-Ouen, je connaissais toutes les fringues de la fameuse boutique L’Indien ! Cet univers dans lequel je baignais m’a donné envie de devenir photographe rock.

Quelles sont tes photographes de référence et quelles influences te reconnais-tu ?

C. Épinette : Sebastião Salgado est le photographe qui m’émeut le plus. Il révèle, il ressent, il témoigne. J’aime intensément son travail, il me remue, me fait écho. Jeanloup Sieff travaille lui aussi en noir et blanc. J’aime ses noirs, j’aime ses blancs, j’aime les contrastes qu’il travaille. Ses nus sont touchants, magiques, poétiques. Ses portraits sont vibrants. Mark Seliger, – il se passe quelque chose de particulier dans ses portraits. Il y a une intensité, de l’émotion brute. C’est l’expression qu’il travaille, un peu moins la lumière. Je pense pouvoir dire que leur travail m’a influencée mais c’est difficile pour moi d’avoir ce recul-là.

Ethan Russell regrette aujourd’hui le star system contemporain et les « photographies de surface » qui ne creusent pas dans les relations humaines. Est-ce que tu souscris à ces propos ?

C. Épinette : Oui, complètement. Tout va vite, tout presse. Le temps imparti pour une séance photo s’émiette, se consume de plus en plus rapidement. Comment avoir le temps de révéler une personne, d’être alignée, d’être à l’écoute de ce qu’elle est profondément en 10 minutes ? Parfois cela est possible mais c’est rare.

 As-tu des anecdotes à partager à propos de tes séances photos ? Par exemple, celle de Lemmy Kilmister, que tu as photographié en 2004 à Berlin, photo que Libé a publié en une de son édition du 30 décembre 2015 avec le titre « Fuck ! », et pour laquelle Jean-Luc Bizien a écrit un texte dans Rock Fictions dans lequel il clame son admiration pour le très charismatique leader du groupe Motörhead.

Une LibéC. Épinette : Ah ! Lemmy ! Je me souviens très bien de ce voyage à Berlin pour photographier Motörhead. J’y suis allée avec Virginie Despentes qui travaillait pour Rock & Folk à l’époque. Ce n’était pas la première fois que je faisais une séance avec le groupe ou avec Lemmy seul. Quand je suis arrivée dans sa loge, il lisait son journal. Je l’ai interrompu. Il a souri et s’est tapé sur les cuisses pour me proposer de venir m’y asseoir. J’ai décliné l’invitation en riant et lui ai répondu : « Peut-être après la séance photo ! ». Puis nous sommes sortis pour commencer la séance. Comme à son habitude, il s’est plié à mes demandes. Et puis d’un coup, comme ça, sans prévenir, il m’a montré son téton. Éclat de rire des deux côtés. Mon cœur s’est fendillé quand j’ai appris sa mort. J’étais à un concert en Irlande quand je l’ai su. Sur Facebook, en « preview », la couv de Libération s’est affichée. FUCK !

Tu as collaboré notamment avec Le Monde, Libération, Rock & Folk, Hard N’Heavy, Classic Rock ou encore Rolling Stone. Ton travail a-t-il été différent selon le média ?

C. Épinette : Absolument pas. Rien ne change en fonction du magazine. Ce qui peut évoluer c’est de savoir si c’est pour une couverture, car dans ce cas il faut penser aux cadrages parfois un peu différemment pour laisser de la place au titre, aux accroches… ou s’il faudra penser à une double page (donc un cadrage horizontal).

Je me souviens du magazine de musique urbaine Radikal dont le rédacteur en chef, Olivier Cachin, me faisait travailler de temps en temps car il me disait que ma vision « rock » d’une séance permettait de changer un peu les standards photos des prises de vues de groupes Hip Hop.

Comment prépares-tu tes séances de photos ? Arrives-tu sur place avec des idées de mise en scène ? Choisis-tu le lieu ? Évoques-tu préalablement avec les artistes tes intentions ?

3C. Épinette : Chaque séance est différente et je dois m’adapter. Oui, parfois j’arrive avec des idées de mise en scène. Comme par exemple la photo de Nicola Sirkis du groupe Indochine, nu avec des ailes d’ange. Cette idée, je lui avais exposée avant. Je n’imaginais pas arriver et lui dire : « Bon OK, alors déshabilles-toi ! » Et puis pour d’autres séances, tu te retrouves dans un hôtel, un café, un bureau, et tu dois trouver quelque chose qui te convienne et qui ressemble au groupe… Pas simple parfois.

C’est pour cette raison que j’ai toujours travaillé avec des flashs fonctionnant sur batterie pour que je puisse filer dans la rue rapidement, là où la vie grouille et où je trouve toujours un petit bout de décor ou d’atmosphère qui me parle… Il est indispensable pour moi de garder ma liberté de bouger et de ne pas être tributaire d’une prise de courant.

Anna Calvi

Les photos d’Anna Calvi, présentes dans Rock Fictions sont un parfait exemple de cela : 15 minutes de séance photo avec elle près de la Maison de la Radio à Paris. Le rendez-vous est pris dans un café, mais rien ne me touche dans cet endroit. À 50 mètres, je repère un bout de mur en brique. Avec sa gabardine serrée et ses boucles blondes, je pense avoir trouvé le décor qui lui convient, j’installe mon flash sur pied rapidement, je lui demande de tenir quelques poses… J’ai trouvé une atmosphère qui, je pense, lui ressemble.

Il faut s’adapter tout en respectant son ressenti.

On trouve dans ton livre Rock Fictions de beaux portraits de Shane MacGowan, Arthur H, John Lydon, Alice Cooper, ou encore Deborah Dyer. À propos du visage, le philosophe Emmanuel Levinas parle de pure nudité et de vulnérabilité : pour lui, le visage est sens à lui seul. Avec le portrait, tu touches finalement autant à l’intime qu’avec un nu. Quel regard portes-tu sur l’art du portrait ?

4C. Épinette : Je suis totalement d’accord avec lui ! Il y a tout dans un portrait. La façon dont la tête se positionne, l’expression du regard, l’intensité qu’on y met (ou pas !), la confiance que l’on ressent pour la personne en face de vous. Dans un regard il y a tout ce qu’on est profondément. La sensibilité se dévoile, le monde intérieur se dessine avec ses lumières et ses ombres. La vulnérabilité s’affiche. Et moi, ce que je souhaite en tant que photographe portraitiste, est de révéler cela. Regardez la photo de Shane Mc Gowan de The Pogues (texte de Benoit Deschodt) vous y verrez ce dont je parle.

Est-ce que tu t’interdis certaines choses ? Est-ce que certains artistes ou leur agent ont voulu t’imposer leurs conditions pour un shooting ?

C. Épinette : Je me souviens de la seule fois où j’ai arrêté une séance photo parce que le musicien était parfaitement insupportable, irrespectueux. Alors oui, je crois que je peux dire que je m’interdis des choses… En même temps, une seule fois en 24 ans de carrière cela reste anecdotique. Mais c’est vrai que ce fut ma dernière séance photo avec le monde du Hip Hop !

Est-ce qu’il t’est arrivé de redouter une séance de photos, d’avoir le trac ?

5C. Épinette : Bien sûr, j’ai le trac très souvent… C’est toujours impressionnant d’être si proche de quelqu’un. Parfois je me demande si je vais ressentir quelque chose de la personne, ce qu’elle va être en capacité de m’offrir, ou si je vais devoir enclencher le « pilotage automatique », à savoir faire une belle lumière mais ne pas rechercher l’intense, l’émotion furtive, l’être. 

Qui rêves-tu de photographier et qui regrettes-tu de ne pas avoir eu devant ton objectif ?

C. Épinette : Mes regrets : Elliot Smith, Jeff Buckley, Kurt Cobain. Je ne parle que de ces trois-là parce que, concrètement, j’aurais pu les rencontrer alors que j’étais déjà photographe. Il s’en est fallu de peu pour certains. Quant à celles et ceux que j’aimerais photographier, je dirais Tom Waits, Tom Yorke et Tori Amos. Vous pouvez leur parler de moi ?!

Que ressens-tu au moment du déclic ?

C. Épinette : Je ressens de l’excitation mélangée à une certaine paix…

Tu travailles presque exclusivement en noir et blanc. Peux-tu nous expliquer pourquoi ?

6C. Épinette : Travailler en noir et blanc n’est pas forcément le cas dans ma carrière de photographe. Il me faut me plier aux envies de certains magazines, labels ou management qui souhaitent de la couleur. Mais pour moi, avec le noir et blanc on va directement dans l’être. L’œil n’est pas attiré par autre chose, il s’accroche à l’expression, au ressenti. Nous sommes directement à l’intérieur.

Ton esthétique est très éloignée de l’objectivisme. On est plus dans une démarche de poétique de l’accidentel. À quel moment décides-tu d’appuyer sur le déclencheur ? Est-ce l’émotion qui prévaut ? La composition ? La lumière ? L’énergie qui émane du sujet à un instant précis ?

C. Épinette : Je crois que c’est un doux mélange de tout ça. Il y a une conscience inconsciente de ce mélange. Le ressenti, l’intuition de savoir que c’est ce moment. Cela ne s’explique pas techniquement je crois. Il faut être à l’écoute et se faire confiance, même si on n’arrive pas à expliquer le processus.

 Est-ce que tu retravailles tes photos ?

C. Épinette : Je retravaille très peu mes photos pour la simple raison que je déteste être bloquée derrière un ordinateur. Je pense tout lors de la prise de vue en ce qui concerne le cadrage et la lumière. Derrière l’ordi, je touche simplement au contraste et je passe ma photo en noir et blanc par un filtre que j’ai déjà programmé. Je fais simple.

La photo parfaite pour toi, ce serait quoi ?

C. Épinette : Je ne crois pas qu’il y ait une photo « parfaite. » La photo qui touche, qui résonne dans l’autre, ce serait ça, pour moi, la photo idéale.

La photographie est à la fois empreinte du réel mais aussi image construite, – une fiction donc. On peut même dire avec Clément Rosset que « l’imaginaire est un mode de préhension du réel » (Fantasmagories). Dans Rock Fictions tu publies des photographies de Jack White, Robert Smith, Alain Bashung, PJ Harvey, AC/DC, Zack de la Rocha et James Brown en concert. Il y a une part de théâtralité, de dramaturgie. Et lorsque tu composes les portraits d’Arthur H, de Louis Bertignac, de System of a Down, d’Anna Calvi, ou de Franck Black, il y a une part de mise en scène et donc de fiction. Est-ce que tes photographies racontent une histoire ?

C. Épinette : Oui, bien sûr, il y a une part de mise en scène dans une séance. Le cadrage, la construction de la lumière, les lignes graphiques, les postures. Tout cela participe d’une mise en scène. Une photo est un instantané d’un moment précis, d’un moment fugace. Elle est l’histoire de ce moment présent.

Au cours des années 2000, avec l’arrivée d’Internet et du numérique, un flot d’images est venu court-circuiter le travail des photographes professionnels, entraînant une banalisation de l’image et une expropriation de son auteur, avec pour conséquence une paupérisation de la profession. Aujourd’hui un photographe professionnel peut-il encore vivre de son métier ?

C. Épinette : Certains le peuvent mais ce n’est pas la majorité des photographes. Dans l’inconscient collectif l’image est devenue gratuite. On télécharge des images sans se poser de questions sur la propriété intellectuelle et les droits d’auteur. Quand vous demandez aux visiteurs de votre expo de ne pas prendre de photos des photos exposées, ils ne comprennent pas pourquoi. La semaine dernière une grande maison de disques proposait à un collègue de lui envoyer un CD dédicacé en guise de paiement pour l’utilisation d’une de ses photos. Il y a quelque chose de cassé dans la société qui est dangereux pour le travail des artistes.

Comment est né le projet Rock Fictions ?

C. Épinette : Rien de mieux pour répondre à cette question que de te donner le texte de la préface :

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Tu as réuni pour ton livre des autrices et des auteurs issus du polar, poètes, romanciers, journalistes, comédiens… Comment les as-tu choisis ?

C. Épinette : Pour certains je connaissais leur travail. Je connaissais aussi personnellement quelques auteurs comme Erwan Larher par exemple. Je suis allée voir Erwan à la Foire du Livre de Brive l’année dernière. Là-bas, il m’a présenté Gilles Marchand, Sigolène Vinson et Manon Fargetton. Et puis sur place, j’ai rencontré Bernard Minier, Sonja Delzongle, Nicolas Lebel, Cédric Sire, Franck Bouysse… Des auteurs m’ont recommandé d’autres auteurs… et hop Rock Fictions est né !

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À l’exception du nombre de signes qui était défini, chaque auteur avait carte blanche. As-tu été surprise par leurs textes ?

C. Épinette : Je tenais beaucoup à laisser une totale liberté aux auteurs. Pour laisser les univers se créer, l’imagination gambader. J’ai éprouvé un immense plaisir à récupérer les textes petit à petit et à voir la diversité des mondes, des histoires, des émotions. J’ai pleuré, j’ai ri, j’ai frissonné. Certains textes sont restés longtemps sur ma peau.

Qu’est-ce qui vous a séduit dans le projet de Carole Épinette ?

Xavier Bonnet : D’une certaine manière, Rock Fictions est l’ultime développement d’un projet plus vaste avec les différentes expos qui l’ont précédé et c’en était une formidable conclusion. De plus, « l’alliance » d’un texte et d’une photo était un moyen assez excitant de donner une vie supplémentaire à chacune des photos sélectionnées par tel ou tel auteur. Mais ce qui m’a surtout séduit, c’est Carole elle-même et sa confiance en me demandant de faire partie de cette aventure Rock Fictions !

8Cédric Sire : J’ai pour habitude de laisser les évidences dicter mes choix. Or la musique et la littérature sont mes deux grandes passions. Elles ont toujours rythmé et façonné ma vie, l’une autant que l’autre. Je ne pouvais refuser l’invitation de Carole pour un projet liant ces deux médias !

Thomas Vinau : D’abord sa demande délicate. Et puis j’ai vu son boulot. Je venais de finir le tome 2 de mes Clochards célestes, des portraits d’artistes qui comptent pour moi. Il y en avait plein qu’elle avait photographiés. Je me suis dit on se comprend, y’a une famille. Let’s go !

Franck Bouysse : J’ai pris cela comme une nouvelle expérience, quelque chose que je n’avais encore jamais fait, écrire à partir d’une photo, et quelle photo !

Émilie Blon-Metzinger : La générosité et la liberté. Imaginer une histoire. Tirer le fil de sa pensée avec un cadre photographique. J’ai aimé l’idée d’un imaginaire à plusieurs têtes sur un seul corps. Ou l’inverse !

Thomas VDB : Carole est une amie de longue date et quand j’étais journaliste on a fait beaucoup de reportages ensemble. J’étais ravi et flatté d’être associé à son projet de livre.

Gilles Marchand : Carole a utilisé deux mots pour me convaincre : rock et nouvelle. J’aime les deux. Et pour achever de me convaincre, elle m’a présenté ses photographies.

Sonja Delzongle : Son projet en lui-même. Associer des arts ou expressions artistiques, photographie, écriture et musique pour réaliser un bel objet qui restera. Les photos m’ont tout de suite transportée dans le monde du rock et inspirée.

Sigolène Vinson : De devoir écrire sur un inconnu, car je n’ai reconnu quasiment aucun des musiciens ou des chanteurs en photo, mais dont le portrait m’aurait troublée. Ma culture musicale est quasi-nulle et Carole me proposait de l’étendre ou de la transformer. Quand j’ai choisi la photo de John Lydon, j’étais persuadée qu’il s’agissait de Daniel Darc…

Olivier Rogez : Tout d’abord, l’idée d’inventer une histoire à partir d’une simple photo, d’un indice, d’une petite trace. C’est assez formidable comme défi et très excitant. Ensuite, la liberté. Nous avions carte blanche pour choisir, notre photo et notre thème, ce qui est assez génial. Sans contraintes et avec juste un nombre de signes imposés. C’est un peu comme sauter dans le vide de la carlingue d’un avion ! Très audacieux et très dangereux. On n’a pas droit à l’erreur. 

Erwan Larher : Je trouvais très satisfaisant pour mon ego, (d’autant qu’une place au Paradis se joue peut-être sur ce genre de bonne action), d’aider une jeune photographe débutante à percer. Et puis mazette ! Vous avez vu la force de ses images ? Leur puissance évocatrice ? Leur indomptable beauté ? Bien sûr, mes agents et avocats ont négocié pour moi une totale liberté d’écriture — le pouvoir de séduction de la liberté est au moins aussi intense que le sourire de Carole.

Manon Fargetton : Erwan Larher m’a présenté Carole à Brive l’an dernier. Ils étaient en train de discuter de ce projet, Carole cherchait des auteurs, et Erwan a lancé : « Voilà ! Manon, par exemple ! » J’avais un planning de dingue, des deadlines à n’en plus finir, mais j’ai senti que le feeling passait avec Carole, et je lui ai tout de suite demandé : « Tu as une photo de PJ Harvey ? ». Elle m’a répondu qu’elle en avait une, oui. Alors j’ai accepté de participer au projet, à condition d’écrire à partir cette photo-là. Il faut dire que j’écris beaucoup en musique, et qu’en plus de m’accompagner dans ma vie depuis des années, PJ était la bande-son du roman en cours…

PJ Harvey

9Benoit Deschodt : Je connais le travail de Carole depuis plus de dix ans… En fait, nous avons travaillé ensemble pendant quelques années en presse et ses photos ont toujours eu un supplément d’âme. Lorsqu’elle m’a proposé de participer au projet, j’ai tout de suite dit oui. C’était un honneur et une responsabilité, car on ne s’attaque pas à des photos de ce calibre avec une plume en papier crépon. Ce qui m’a séduit avant tout, je crois, c’est ce souffle de liberté. Liberté qui enjoint à aller puiser dans mes propres retranchements. J’aime aussi l’idée que l’image et le texte sont des expressions différentes d’une sensibilité universelle.

10Nicolas Lebel : C’est d’abord le côté rock du projet qui m’a intrigué. Carole ne s’y est pas trompée en venant me rencontrer à la Foire de Brive, l’année dernière, pour me demander de but en blanc si, comme on le lui avait dit, j’écoutais du rock. Une sacrée accroche ! Amateur de métal et batteur raté, j’écoute depuis mes 12 ans des groupes de hard rock tels qu’AC/DC, Maiden, Scorpions (on est en 80-82). La découverte d’AC/DC (avec Bon Scott, on est d’accord…) a été une révélation, le métal une passion qui n’a jamais fané. C’est ensuite le mariage photo-fiction, véritable contrainte de l’ouvrage, qui était plaisant. Partir d’une photo réelle (et elles sont magnifiques !) pour construire une fiction autour de celle-ci, avec celle-ci, jusqu’à ce que la photo devienne un personnage de l’histoire. Le défi était galvanisant !

11Jean-Luc Bizien : J’avais été bouleversé par la mort de Lemmy… et doublement ému en découvrant la photo de Carole en une de Libé. Cette photo, pour moi, capturait la vérité du leader de Motörhead : humour, autodérision et attitude purement, essentiellement rock’n roll. C’est Nicolas lebel qui m’a parlé du projet. J’ai contacté Carole, qui m’a donné un lien pour découvrir son travail, et j’ai été bluffé une fois de plus. J’aurais aimé écrire sur Bertignac, sur les Stones, sur tous ces musiciens qui m’ont aidé à me construire, qui ont jalonné mon parcours jusqu’ici. C’est au final Lemmy qui s’est imposé comme une évidence – les portraits étaient si puissants, si intenses, si proches de ce que l’on devine être « sa » vérité… J’espère juste ne pas avoir trahi le remarquable travail de l’artiste.

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Agnès Mathieu-Daudé : J’aime beaucoup écrire sous contrainte pour un texte court, ce n’est pas du tout le même travail que l’écriture d’un roman. La contrainte limite les possibles, et c’est quelque chose dont j’ai parfois besoin. On m’avait seulement parlé d’écrire d’après photo quand j’ai accepté l’idée, mais écrire d’après un portrait, c’est encore autre chose et j’ai trouvé cela stimulant. Puis j’ai vu les photos de Carole, j’en connaissais déjà certaines, j’ai aimé ce qu’elles racontaient – de façon très différente entre elles.

Est-ce l’artiste pris en photo ou les photographies elles-mêmes qui ont déterminé votre choix ?

F. Bouysse : Je suis un inconditionnel de l’œuvre de Baschung, il m’accompagne presque chaque jour. Dès que j’ai vu la magnifique photo de Carole, c’est devenu une évidence, il fallait que j’écrive ce que je ressentais.

Bashung

S. Vinson : Du coup, l’artiste que je croyais avoir reconnu (que visiblement je ne devais pas connaître tant que ça…). Mais aussi et bien sûr, la photo. J’ai été attirée par les boucles d’oreille. Parce que j’ai toujours trouvé qu’elles allaient mieux aux hommes qu’aux femmes.

G. Marchand: Il y a plein de photos incroyables. Mais je voulais un artiste que je connaissais bien, un dont la musique m’avait bercé et me berce encore. Je lui ai tout de suite demandé si elle avait une photo des Pixies. J’avoue que j’étais content qu’il ne s’agisse pas d’une photo de scène. Franck Black est dans une cage d’escalier…. la photo raconte déjà quelque chose, l’atmosphère est déjà là, je n’avais plus qu’à broder.

É. Blon-Metzinger : Il y a forcément un peu des deux. Carole m’a directement proposé d’écrire autour de la figure de Louis Bertignac. Mais la photo me plaisait beaucoup. Et j’avais eu l’occasion de découvrir les autres photos de Carole dont je suis tombée assez raide dingue donc… il était évident pour moi d’accepter avec GRANDE joie cette jolie proposition.

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J.-L. Bizien : Les deux, pour toutes les raisons que j’ai évoquées plus haut. D’autres musiciens me sont importants (je suis un « die hard fan » de Bruce Springsteen, de Bowie, des Stones, de Bertignac…). Mais la disparition de Lemmy, comme celle de Joe Strummer il y a quelques années, m’a laissé groggy et j’éprouvais le besoin d’écrire quelques lignes à son propos.

T. VDB : Rage Against the Machine est un groupe que j’ai énormément écouté, c’est probablement celui de la liste qui m’inspirait le plus, d’autant que j’avais des choses à raconter sur un truc qui m’étais arrivé récemment, et figurez-vous, si ça vous intéresse de le savoir, que « j’écris beaucoup sur le vécu ».

13S. Delzongle : J’ai demandé à Carole si elle avait des photos de Skin (du groupe Skunk Anansie). C’est tombé à merveille et les deux photos de la chanteuse sont entrées en résonance avec mon univers et ma sensibilité d’auteur ou d’écrivain.

T. Vinau : Les photos sont toutes belles, vivantes, avec un angle. Moi je ne peux pas écrire sur quelqu’un que je n’aime pas ou un artiste qui n’a pas compté pour moi. J’ai choisi Arthur H. Je l’écoute depuis toujours. Et puis son visage et son regard ouvraient pas mal de perspectives poétiques et narratives.

Arthur H

B. Deschodt : Réponse tranchée impossible ! L’artiste, la photo de Shane McGowan et l’histoire se sont imposés à moi d’un bloc alors même que je ne suis pas un fan des Pogues… Mais il y avait cette errance si douloureuse dans les yeux de Shane McGowan, parfaitement transcrite dans l’image de Carole… Cette douleur qu’on perçoit dans les célébrations faussement enjouées des Pogues.

The Pogues

E. Larher : Le choix a été tellement compliqué à faire ! Dans la sélection se trouvent tant d’artistes qui m’ont accompagné, et continuent pour certains de le faire. Pour vous parler franc, l’image que j’ai choisie n’est pas ma préférée parmi celles qui composent l’ouvrage. Ce n’est pas la plus spectaculaire — Robert Smith l’a-t-il jamais été ? Mais Amy, Kurt, Janis, Jimi et tous les autres dieux et demi-dieux qui nous observent en buvant du nectar au goulot là-haut sur l’Olympe du rock ne m’auraient jamais pardonné de ne pas choisir celui qui a été, pendant quelques années et sans le savoir, mon jumeau cosmique, la preuve qu’ils surveillent (bien sûr que les dieux et les morts sont là, tout autour, vous croyez quoi ?), c’est qu’au moment où j’écris ces lignes, dans le bus qui me mène vers l’aéroport, la playlist en mode aléatoire de mon iPhone m’envoie « Birdmad Girl » dans les esgourdes.

C. Sire : La question ne s’est plus posée dès que j’ai su qu’Alice Cooper était présent parmi les artistes. Mon admiration pour Vincent Furnier est totale. Mon premier livre publié s’ouvrait sur une citation d’un de ses textes. Même ma sonnerie de téléphone est un de ses morceaux !

X. Bonnet : Un mélange de plusieurs choses. L’idée d’imaginer une histoire autour d’une photo correspondant à une séance à laquelle j’avais assistée en « direct live » avait aussi quelque chose d’assez succulent. Comme cela aurait pu être le cas pour celle de Marilyn Manson, Cradle of Filth, Korn ou Rammstein. Mais disons que le choix de James Hetfield et Metallica s’est imposé de lui-même, ainsi que l’histoire qui irait avec – et le tout pendant la conversation avec Carole me proposant « d’en être » !

Metallica

15A. Mathieu-Daudé : Les photographies. Le choix était restreint de toute façon par les auteurs qui s’étaient déjà exprimés, mais j’aurais, je crois, trouvé plus inconfortable d’écrire sur un artiste que j’aime vraiment (trop). J’ai choisi une photographie qui m’intéressait d’un point de vue narratif – en l’occurrence ce costume blanc de Jack White, en mouvement, et ce personnage de Jack White tel qu’il apparaît sur la photographie. Parce qu’il est déjà un personnage (c’est le cas de quasiment tous les artistes photographiés par Carole, mais ce personnage m’intéresse, notamment pour ce qu’il apporte à la musique dans ses groupes parallèles, comme en solo ou en tant que producteur, et aussi à cause de ces mythologies Detroit ou Nashville qu’il convoque). J’aime beaucoup l’approche de Levinas sur le visage mais cette photographie ignorait justement le visage tout en restant un portrait. Je n’aime pas trop la musique des White Stripes, je suis peut-être passée à côté, mais cela m’intéressait justement de ne pas spécialement l’avoir en tête en écrivant. Et je n’aime pas quand la construction d’image d’un groupe prime à ce point, c’est pourquoi j’ai choisi dans la nouvelle de parler d’un fan que ce rouge et blanc obsède jusqu’à rejoindre sa propre folie. Mais je suis par ailleurs fascinée de les entendre dans des stades de foot en même temps que Shakira. Je trouve drôle qu’ils aient réussi à infiltrer la culture populaire. Les enfants chantent Seven Nation Army en cours de récré sans savoir de quoi il s’agit. Par ailleurs, ils sont apparus à quelques moments clefs de ma vie. Donc tout cela a dû jouer, finalement…

O. Rogez : Davantage l’artiste [James Brown, ndlr], car j’ai d’abord choisi dans une liste de noms, mais, en même temps, il est difficile de dissocier les deux. Car c’est la photo qui a totalement inspiré mon texte ! Une autre photo aurait probablement engendré un texte différent. C’est ainsi que fonctionne l’inspiration, une image entraîne un début d’idée, etc.

James Brown

N. Lebel : Je dois avouer que j’ai tout de suite voulu savoir s’il y avait une photo de Chris Cornell (chanteur des Temple of the Dog, de Soundgarden et d’Audioslave) dans le projet, artiste dont je suis un adorateur ; et c’était bien le cas ! Mais j’ai demandé à Carole de m’envoyer le book des photos avant d’arrêter mon choix. Ce qui n’était pas une bonne idée, en fait : quand j’ai vu la puissance qui se dégageait de certaines, je me suis vite retrouvé dans l’incapacité d’en sélectionner une, hésitant tout à coup entre Cornell, Shane McGowann (de The Pogues), Angus Young (AC/DC), Rage Against the Machine… Alors, je suis revenu à mon choix initial, le seul, l’unique Chris Cornell qui s’était donné la mort quelques mois plus tôt. Parce que j’avais des choses à lui dire. Le projet de Carole et sa photo m’ont permis ce dernier moment d’intimité (plutôt barré, je vous l’accorde…).

Dans quelle mesure la musique nourrit-elle votre univers et votre écriture ?

X. Bonnet : Vu qu’elle constitue mon quotidien professionnel et personnel, elle est permanente ! (Rires)

S. Delzongle : Les frontières entre les arts sont poreuses. Je suis sortie de l’École Nationale des Beaux-Arts de Dijon et, depuis toujours, peinture, musique et écriture ont fait partie de moi et interagissent. La musique, comme la peinture, est une écriture, raconte une histoire et l’écriture, tout comme la peinture peut être une musique et une partition. Dans chacun de mes romans (noirs, thrillers), il y a des références musicales.

16F. Bouysse : Un immense rôle, d’abord parce que j’écris la plupart du temps en musique et ensuite parce que, même si je ne suis pas musicien, il me semble en écrire avec des mots, en tout cas, c’est mon ambition. Le rythme, la musicalité de la phrase sont fondamentaux pour moi, ils représentent ma voix, ma singularité de romancier.

S. Vinson : Elle ne nourrit quasiment pas mon écriture. En revanche, je peux soudainement aimer follement un artiste, un musicien ou un chanteur, et de cette passion amoureuse pourra naître un état qui me pousse à écrire. J’ai besoin d’être groupie pour écrire, comme si mes romans étaient des lettres d’amour, alors qu’ils n’en donnent pas du tout l’air, adressées à ma lubie du moment.

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T. Vinau : Je n’écris jamais en musique mais j’en écoute depuis toujours. Ce fut, je crois, mon premier rapport aux mots, aux textes, à la poésie. Et puis l’expression émotionnelle de mon adolescence, la rage, la colère, le désir, la mélancolie, ce qui nous chauffe quand on a plus l’usage des mots. Peut-être que je me suis mis à écrire parce que je ne savais pas jouer ou composer, ni dessiner. J’avais mon peu de mot, j’ai fait avec ça. Dans la création il y a une vraie connexion entre écriture et musique. Ce sont les mêmes nécessités, les mêmes questions. L’équilibre, la justesse, le souffle, le rythme, l’émotion et la remise en cause de toutes ces notions.

O. Rogez : La musique est sans doute la forme d’art dont je me sens le plus proche et je ne peux pas concevoir la vie sans musique, ce qui ne veut pas dire que la musique doit pour autant être envahissante. J’écoute souvent de la musique avant et après avoir écrit, c’est une porte vers un monde apaisé ou l’esprit se repose et se laisse divaguer, et ces instants musicaux, ces plages musicales, favorisent l’émergence d’une pensée inspirée. 

T. VDB : J’écoute de la musique tout le temps. Je passe également beaucoup de temps à chercher de la nouvelle musique. J’ai beaucoup d’idées qui me viennent en écoutant de la musique. J’écris beaucoup de blagues ou de choses « qui se veulent drôles », même si je ne prétends pas toujours parvenir à l’être, mais beaucoup de blagues sont autour de l’univers de la musique. Même si je m’auto-saoûle énormément aussi quand je parle de musique ! Surtout de musique que j’aime.

18.pngG. Marchand : Au même titre que la littérature, la peinture ou le cinéma. La musique est un bain permanent, j’ai écouté dans ma vie plus de musiques que je n’ai lu de livres… J’imagine donc que j’en suis bien plus imprégné. Je ne conçois pas écrire un jour un livre où la musique ne serait pas présente d’une manière ou d’une autre.

M. Fargetton : Elle en est indissociable. Je suis venue à l’écriture par la musique, très jeune, avant même de savoir écrire, j’inventais des chansons. Et puis je les ai écrites, et je me suis rendu compte que ça me permettait non seulement de les retenir, mais aussi de les retravailler, les améliorer. Ces formes très courtes, ces univers miniatures, ont été mon mode d’écriture durant des années, toujours liés à des mélodies. Et puis comme je le disais, j’écris en musique. Au départ, je l’utilisais pour faire ma bulle, parce que je travaillais beaucoup dans des lieux publics et parfois bruyants – cafés, gares, trains… Elle m’est peu à peu devenue indispensable. Parce que mon écriture est de fait morcelée, que je peux rarement écrire plusieurs jours d’affilés sans interruption, la musique me permet de garder le fil. Je lance l’album sur lequel j’écris mon roman en cours, et il me replonge immédiatement dans l’univers du texte, il me reconnecte à mes personnages. Évidemment, la musique transpire entre les mots, même si je dévoile rarement la bande-son de mes romans.

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E. Larher : On peut former l’hypothèse que l’écoute assidue depuis l’enfance de musique en général, et de rock en particulier, n’a pas été pour rien dans la construction de l’homme que je suis devenu — donc de l’écrivain en moi. On peut aussi imaginer des accointances ou capillarités rythmiques. Les exégètes les plus pointus relèveront l’importance du punk dans mon troisième roman, L’Abandon du mâle en milieu hostile. Toutefois, j’ai bien peur d’être au regret de devoir répondre : « Aucunement » à cette question — et je fais de plus partie de ceux qui ne peuvent écouter de musique lorsqu’ils écrivent.

N. Lebel : J’écoute de la musique tous les jours mais jamais en écrivant. Je suis sensible aux inflexions, aux rythmes, aux voix. La musique finit par diriger ce que j’écris, en le teintant d’émotions étrangères à l’atmosphère de l’histoire. Alors il n’y a pas de musique quand j’écris. Jamais. Je tiens à rester le seul maître à bord ! Mais je parle de musique, je cite des paroles de chansons. La musique est bien présente dans mes écrits parce qu’il serait irréaliste que des gens, quand bien même seraient-ils des personnages de papier, n’en écoutent jamais.

C. Sire : J’ai besoin de musique au quotidien. Que je me sente fatigué ou triste, j’allume la stéréo, je monte le volume, et mon moral fait de même ! Pour l’écriture, c’est la même chose. La musique est un langage universel, une forme de magie qui va chercher l’énergie tout au fond de mon âme. Quand j’écoute de la musique, les idées me viennent beaucoup plus naturellement, le rythme de mes phrases s’équilibre, mon fléchage mental est plus fluide et plus ludique.

B. Deschodt : La musique, l’écriture et l’image sont trois aspects fondamentaux et indissociables de mon rapport à l’art. Je pratique les trois à des degrés divers. Mais la musique, que j’en sois le compositeur besogneux ou l’amoureux auditeur, est une bande son de mon existence. Jazz, métal, folk… Suivant les périodes de ma vie, la couleur de la musique change, faisant varier celle de mes mots, leur rythme, leur violence ou au contraire leur douceur…

J.-L. Bizien : Je n’écris jamais sans musique, j’en ai besoin. Je me nourris du rythme, de la puissance des compositions, des textes. Quand je travaille sur un roman, mon rituel du matin est toujours le même : j’entre dans mon bureau avec un mug de café et je sélectionne avec soin les albums (j’appartiens à cette génération qui a connu les vinyles et les CDs, il faudra bientôt me dater au carbone 14) qui vont m’accompagner tout au long de la journée. J’ai une vague idée de ce que je veux écrire, des ambiances particulières que je souhaite développer. Je me mets au clavier et j’écoute les albums sélectionnés, j’y puise l’énergie et le tempo dont j’ai besoin. Je travaille vite, avec plaisir, grâce à eux.

21.pngA. Mathieu-Daudé : Difficile de répondre – la musique nous nourrit, tout court… J’ai écrit deux romans dans lesquels je ne parlais quasiment pas de musique, comme si elle allait donner trop d’indications sur le contexte et enfermer les personnages. Je crois que la musique nous définit. J’ai des goûts très éclectiques peut-être d’ailleurs pour ne pas me laisser enfermer, et j’ai du mal à « limiter » la musique en la faisant ainsi intervenir dans la fiction. Ceci dit, je suis encore débutante en écriture, et je change vite… Et il y a des bandes-son quand j’écris, à fond dans un casque, en général soit un album entier soit une chanson que je peux écouter en boucle deux cents fois (et ça sera un jour un tango, un jour Alice Cooper… et souvent pas de la musique que j’écoute quand j’ai envie d’écouter de la musique sans écrire), comme si cela permettait à mon cerveau de se débarrasser d’une certaine tension dans mon rapport au monde – la musique étant alors paradoxalement un degré de plus dans le silence, faisant taire quelque chose de parasite en moi.

É. Blon-Metzinger : La musique est partout. Elle est fondamentale. Chez moi, parfois, lorsque les mots ne viennent pas, j’écoute justement ceux des autres. Et les mélodies. Par essence la musique a le pouvoir de convoquer l’imaginaire. J’aime écrire en respectant un rythme ou une allitération qui pourraient être musicaux. D’ailleurs j’aime souvent les textes qui sont faits pour être entendus. Plus que lus parfois. Cette lecture à voix haute doit être l’analogie de l’accordage du musicien. Et pour l’équilibre j’aime aussi beaucoup le silence !

En 2016, le prix Nobel de littérature était décerné à Bob Dylan « pour avoir créé de nouvelles expressions poétiques ». En septembre dernier, l’intégralité des chansons d’Arthur H (dont deux photos sont publiées dans Rock Fictions avec un texte signé par Thomas Vinau) paraissait dans la collection « Poésie » des éditions Points. Quel rapport existe-t-il selon vous entre la folk, le rock et la littérature ?

G. Marchand : J’ai le droit d’ajouter le blues ? Je pense que le rapport est tout bête : il s’agit de raconter des histoires, des peines, des révoltes, des amours. Et puis il y a le rythme des mots, des phrases. La construction de certaines parties…

E. Larher : C’est un sujet de thèse, votre question, cher ami. Le rapport entre toutes les formes de création « artistique » (guillemets de rigueur), c’est (du moins cela devrait être) de questionner l’humain et le monde, l’humain dans le monde, en inventant des formes et des langages singuliers. Folk, rock et littérature n’échappent pas à la règle. Il existe à l’évidence des liens historiques, des interpénétrations entre ces trois aires de création, mais laissons cela aux érudits et aux anthropologues de la modernité.

22.pngX. Bonnet : Le lien est qu’ils racontent tous des histoires, quelle que soit la forme choisie. Par définition, la folk narre et accompagne le quotidien des gens, en relate le contexte social. Le rock est né d’une volonté de se libérer de carcans avant de devenir protestataire, il exprime une volonté de se construire différemment, même si on pourrait lui reprocher aujourd’hui d’être rentré dans une forme de moule. Folk et rock ont été et restent une autre forme de littérature.

23.pngT. VDB : Honnêtement je ne sais pas. Dès lors qu’on est parolier on est forcément obligé d’être un peu littéraire, mais tout le monde dans l’histoire de la musique ne s’en est pas sorti avec le même brio. Mais un beau texte ne fait pas une bonne chanson et il y a des chansons géniales avec des textes nuls. Le folk, le rock et la littérature se sont certainement nourris les uns les autres mais je ne saurais dire dans quelles proportions. Même si je suis fan absolu par exemple des textes de Ron Mael pour Sparks (un de mes groupes préférés). Ce sont des petites nouvelles à chaque fois, un peu comme le faisaient les Kinks.

É. Blon-Metzinger : Vous citez deux exemples poétiques. Je pense une fois encore que tout est lié. Il existe une interdépendance entre la musique et les mots. Tout est rythme. Seules la forme et sans doute l’universalité changent. Et le socle qui les lie est de toujours raconter une histoire, voyager, embarquer.

24.pngT. Vinau : Dans la création il y a une vraie connexion entre écriture et musique. Ce sont les mêmes nécessités, les mêmes questions. L’équilibre, la justesse, le souffle, le rythme, l’émotion et la remise en cause de toutes ces notions. Ce qu’on raconte et comment on le raconte. La tête, le cœur et le ventre. L’urgence et la brûlure. La consolation. Deux façons de faire le même boulot. C’est pareil pour tous les arts d’ailleurs je pense. Et puis il y a les mots. Le reste c’est juste des cases, c’est pour les marchands. Pour ce qui est de la poésie par exemple, je pense que le rap est la chose la plus importante qui soit arrivée à l’écriture depuis quelques années. Et je pense aussi qu’il n’y a qu’en chanson que la rime peut encore exister.

J.-L. Bizien : Les grands musiciens – quelle que soit la catégorie dans laquelle on cherche à les enfermer – sont comme les grands écrivains : ils nous offrent des portraits, des instantanés de la vie. Un album, c’est comme un livre. On nous y parle de ce que nous sommes, de ce que nous vivons, du monde qui nous entoure…

25.pngM. Fargetton : Une bonne chanson, comme un bon roman, c’est un rayon de lumière. De lumière noire parfois, certes, mais vive, éblouissante. Et qu’elle soit d’un ambre chaud ou d’un vert crado, elle creuse l’âme. Il est là le rapport. On explore l’humain, on jette un peu de clarté à la face du monde, on lui dessine des ombres.

C. Sire : Il y a un lien évident entre la fiction et le rock. Chaque forme d’expression s’est nourrie de l’autre pour évoluer et, souvent, se transcender. La littérature a nourri la musique avec ses thématiques, son regard sur la société, son approche de la narration pour raconter une histoire. Et en retour, le langage littéraire s’est métissé, s’est élevé, a osé de nouvelles variations rythmiques, a trouvé de nouveaux accords pour mieux représenter le réel en s’inspirant du rock. Dissocier l’œuvre de Stephen King du rock ? Impossible. Ou celle d’Iron Maiden de la littérature ? Impensable.

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F. Bouysse : Je suis ravi que Bob Dylan ait obtenu cette distinction, mais il me semble que la littérature est ailleurs, qu’elle déploie un univers sur la distance ; c’est peut-être aussi sa faiblesse face à la musique, qui n’a pas forcément besoin de beaucoup de mots pour provoquer l’émotion, et parfois même d’aucun.

27.pngS. Vinson : Il y en sûrement un, puisque j’ai toujours une photo de Dylan, de Springsteen ou de George Harrison qui traînent sur mon bureau quand j’écris. Mais j’en ai aussi plusieurs de Louis Jouvet… Une partition musicale ou un livret d’opéra sont un genre de littérature, comme le roman d’anticipation ou le roman policier. Même pas un genre. De la littérature.

N. Lebel : Mais l’émotion ! N’est-ce pas le propre des arts que de véhiculer, susciter, engendrer de l’émotion ? Des émotions ? Quels que soient les supports, que ce soit à travers la pierre d’une sculpture, les couleurs d’une toile, les notes d’une musique, les mots d’un texte, les contrastes d’une photo ! Bien sûr, un certain académisme tend à hiérarchiser ces modes d’expression, reléguant au bas de la liste des formes plus populaires telle que la chanson. L’œuvre de Dylan est un monument de poésie, de lyrisme en plus d’être un marqueur historique et un témoignage politique. L’écriture d’une chanson est un acte littéraire, souvent poétique. La musique qui accompagne ensuite le texte écrit ne l’avilit pas, au contraire : elle le sublime.

B. Deschodt : En France, la poésie entretient un rapport consubstantiel avec la musique. Cela tient à notre tradition de troubadours, de trouvères, elle-même héritée de la tradition grecque des aèdes de l’Antiquité. Le mot est un concentré de vibrations et d’émotions, tout comme la musique, et, lorsque les deux entrent fusion, c’est de l’ordre de la magie, au sens de l’âme qui agit. Le dépouillement de la folk par exemple, est un écrin fabuleux pour laisser émerger la puissance des mots… C’est ce qu’on ressent à l’écoute de Bob Dylan, mais aussi de Cat Stevens, Kansas, Jim Croce ou bien sûr Leonard Cohen. Aujourd’hui Arthur H ou encore la rappeuse Casey ont des textes qui me bouleversent… Quant à la littérature et au roman, j’aime penser que les écrivains sont des musiciens aussi, à leur façon, même si je peine à percevoir un lien aussi organique qu’avec la poésie.

A. Mathieu-Daudé : Tout ce qui utilise les mots contribue d’une certaine façon à la littérature, j’en suis persuadée. Après, on crée des catégories pour guider les lecteurs… Plus sérieusement, c’est peut-être l’intention qui fait la littérature. Le folk, le rock veulent raconter des histoires avec des mots, la pop aussi (des histoires plus courtes, peut-être…). Mais une chanson est conçue avec de la musique, et pour moi cela la différencie tout de même de la poésie ou de la littérature en général (si l’on s’aventure déjà à différencier ces deux dernières…). Si une poésie « fonctionne » elle n’a d’ailleurs que faire de la mise en musique. Quand Leonard Cohen publiait ses recueils de poésie, il ne s’agissait pas alors de chansons. Je trouve bien qu’on imprime des paroles de chansons, mais pour moi l’idéal ce sont les paroles sur les pochettes d’album. Mais qui achète encore des albums… Je ne vois pas pourquoi il faut donner ce nom « poésie » à ces paroles,  il faudrait créer des collections dédiées. Quant à Dylan… Dans la mesure où il se fichait du Nobel et surtout où il y avait des prétendants très valables, sans être contre (ne serait-ce que parce que les arguments des « contre » me désolent) je n’en vois pas non plus l’intérêt. Ce Nobel ne me semble pas avoir ouvert davantage d’yeux à la qualité des paroles des chansons de Dylan… Et je n’ai pas envie de les lire sans musique, d’ailleurs.

28.pngO. Rogez : Les textes de chansons sont pour moi des formes littéraires et poétiques très inspirantes, car, à la fois denses et précises. J’apprends beaucoup à simplifier mon écriture en écoutant certains textes de Bashung ou de Brel ou de Brassens. Il y a davantage de poésie dans une chanson de Bob Dylan que dans bien des romans.

S. Delzongle : Dans la musique et la chanson, la part d’écriture est importante, aussi essentielle que la partition musicale et l’air. La littérature est une culture, un art et un état d’esprit au même titre que la folk et le rock. Tous les trois racontent des histoires universelles qui s’adressent à l’âme. Tous les trois sont des arts engagés, des manières de penser, d’être. C’est sans doute pourquoi d’ailleurs c’est un chanteur rock qui a reçu le prix Nobel de littérature.

AC:DC

Quelles écrivaines et quels écrivains représentent le mieux l’esprit rock pour vous de nos jours ?

S. Vinson : Ben, Virginie Despentes, non ? Tous les auteurs tatoués sinon… et ceux qui jouent de la guitare avec les dents.

C. Sire : J’ai cité Stephen King. Deux autres personnes qui me viennent immédiatement à l’esprit seraient, en France, Virginie Despentes et Amélie Nothomb.

T. Vinau : Shakespeare ?

X. Bonnet : Virginie Despentes est celle qui vient à l’esprit naturellement, par le côté souvent rentre-dedans de son style d’écriture qui en attire certains autant qu’elle en énerve d’autres ! L’auteur de polars Caryl Ferey pourrait aussi intégrer cette catégorie. Bien d’autres. J’ai six heures devant moi ? (Rires)

T. VDB : Très honnêtement je ne sais plus très bien ce que c’est l’esprit rock. Franchement, je vous jure ! Et je crois que si je ne sais plus bien ce que c’est l’esprit rock, c’est parce que je crois que je m’en fous légèrement. Ne prenez pas mal ce que je vous dis, d’ailleurs j’écoute toujours beaucoup de musiques et beaucoup assimilables au genre « rock » mais alors là, l’esprit rock, je ne sais pas trop. Je n’utilise plus l’adjectif « rock » que pour définir de la musique. D’ailleurs est ce que ça se dit encore beaucoup « Ton pantalon est TROP ROCK ! » ou « Lis cet auteur il est rock » ? Pardon, mais moi, ça y est, c’est une question que je ne me pose plus trop.

G. Marchand : Virginie Despentes est le premier nom qui me vient à l’esprit. Je citerais David Peace : ses livres sont comme des albums rock : un sens du rythme incroyable, il hypnotise ses lecteurs avec des paragraphes qui reviennent comme des refrains. Tu m’aurais demandé le jazz, j’aurais répondu Christian Gailly. Quel écrivain !

F. Bouysse : Virginie Despentes est la seule romancière qui me vient à l’esprit.

J.-L. Bizien : Philippe Djian, Virginie Despentes, Henri Lœvenbruck… Ils sont trop nombreux pour tous les citer. Nous sommes toute une génération à avoir grandi et vécu avec le rock, avec ce rock-là. Avec ces rocks-là – des grands anciens, jusqu’aux punks – et avec tout ce qui est arrivé depuis.

29.pngE. Larher : Ah, l’esprit rock… ! Est-il le même chez les Forbans et les Wampas ? Chez Henry Rollins et Courtney Love ? Michiro Endo et Chuck Berry ? Iggy Pop, Mick Jagger ont-ils toujours l’esprit rock ? L’esprit rock, c’est comme le centrisme, on voit à peu près ce que c’est, il a ses grandes figures, mais quand il faut le définir, tout le monde sèche. Peut-on dire qu’un esprit rock perdurera tant que vivront des révoltés, des iconoclastes, des (jeunes) gens en colère ? Allez, je me prête au jeu, je suis un garçon poli : je trouve Michel Houellebecq très rock.

S. Delzongle : En France, Virginie Despentes, Caryl Férey, même Amélie Nothomb, à sa façon. À l’étranger, j’ai un peu de mal à citer des auteurs actuels, pour moi, Kerouac, Bukowski, William S. Burroughs et, dans un autre genre, Truman Capote, faisant partie des écrivains ayant un certain esprit rock, lequel s’est perdu, je trouve, aujourd’hui en littérature où même là, on voit un certain lissage, un conformisme et un formatage bien regrettables.

B. Deschodt : Amélie Nothomb et Erwan Larher qui participent à ce livre sont scandaleusement rock & roll selon moi… Le cas d’Éric Zemmour, en revanche, est plus complexe… En fait, il me fait penser à un groupe à mi-chemin entre Jul et les Shaggs (écoutez le titre My pal foot foot). Mais pourquoi je parle de lui ? C’était quoi la question ?

N. Lebel : Je serais bien en peine de donner des noms, et ne veut chagriner personne. Mais je crois que dans le polar, on trouve beaucoup d’exemples de ce que peut être l’esprit rock aujourd’hui, parce que le genre met en scène des personnages qui souvent vivent à la périphérie de la norme, voire en franche rébellion vis-à-vis de celle-ci, pour le meilleur et pour le pire. Il y souffle un vent d’émeute, un grondement de révolte et un espoir de liberté et d’amour. Je crois que c’est ça, l’esprit rock.

M. Fargetton : J’ai une tendresse particulière pour Maylis de Kerangal (Dans les rapides, en particulier) et Virginie Despentes.

O. Rogez : C’est quoi l’esprit rock ? L’esprit rebelle ? Si c’est cela, alors tous les écrivains anticonformistes, Houellebecq, par exemple. 

A. Mathieu-Daudé : Si le rock est vraiment mort, ce n’est pas très gentil pour eux… L’esprit rock correspond à un temps d’opposition, de changements, de révoltes. Aujourd’hui, on essaie davantage de faire avec le monde tel qu’il est, c’est déjà assez dur, la révolte est permanente, omniprésente, mais peut-être plus sourde parce que sinon nous deviendrions tous fous. Alors, oui, on peut écrire des textes qui s’opposent, qui dénoncent, puisque les combats sont partout, mais ce qui pèse sur nous limite peut-être ce côté je-m’en-foutiste qui transparaissait aussi dans le rock. Une fois qu’on s’est bien énervé, on ne peut presque rien au changement inéluctable des biotopes autour de soi, et je crois que cela opère un vrai changement de paradigme pour toutes les formes créatives. Mais y a-t-il jamais eu une littérature rock (au-delà des quelques écrivains qui gravitaient autour et font état d’un « mode de vie » rock) ? Écrire un livre et donner un concert, même si cela peut être deux façons différentes de se mettre à poil, ce n’est pas tout à fait la même chose.

É. Blon-Metzinger : De nos jours ? Je sèche. Peut-être Houellebecq. Mais immortellement, Georges Perec qui écrit sans E et Samuel Beckett.

L’exposition de Carole Épinette à la galerie Stardust à Paris en 2017 s’intitulait Rock is Dead. La disparition de Lemmy Kilmister en 2015 et celle de David Bowie en 2016 marquent-elles selon vous la fin d’un certain âge d’or du rock ?

C. Sire : Et n’oublions pas Ronnie James Dio, le plus important de tous à mes yeux, qui est parti en 2010 ! L’âge d’or est achevé, les batailles depuis longtemps remportées. Les géants du rock n’ont été remplacés par aucun nouveau venu capable de transformer le monde comme ils l’ont fait, avec désinvolture et abandon total. Selon moi, pourtant, ce n’est pas bien grave. Leur ADN demeure, au plus profond de la société. Le rock fait désormais partie de notre histoire, de notre culture, de notre inconscient collectif. Nous sommes ses enfants.

G. Marchand : Le rock passe son temps à mourir, il va finir par fatiguer. Plus sérieusement, je suis plutôt optimiste, il reste encore pas mal de groupes à découvrir. Tant que nous aurons besoin de rester debout il y aura du rock. Et s’il n’y a plus rien à se mettre sous la dent, nous reviendrons aux fondamentaux.

M. Fargetton : J’appartiens à cette génération qui écoute un peu de tout et de toutes les époques sans discrimination. On s’en fout qu’un morceau date, du moment qu’il nous touche. La fin d’un âge d’or ? Peut-être. Mais ce n’est pas parce qu’un artiste meurt que sa musique disparait. Cet âge d’or est toujours vivant, vivace, d’une autre manière.

O. Rogez : La fin d’une génération peut-être mais quelque chose ne disparaîtra pas, c’est cette envie, intimement liée à la jeunesse de briser la guitare sur scène (symboliquement) et de réinventer le monde. Ça, je ne pense pas que cela disparaisse, le reste n’est que contingences liées à une époque.

F. Bouysse : Je ne suis pas un spécialiste de l’univers rock pour tirer une telle conclusion, mais cela paraît probable. Je ne développerai pas plus pour ne pas jouer les anciens combattants.

É. Blon-Metzinger : J’ai été et continue d’être absolument altérée par la disparition de David Bowie. Le monde ne sera plus jamais tout à fait comme avant avec la béance qu’il laisse derrière lui. Mais j’ai une certaine foi en l’avenir. En des artistes que je ne connais peut-être pas encore mais qui sauront investir de nouvelles histoires et créer, souhaitons-le, une nouvelle ère du rock. Ça y est, je fais partie de toutes ces générations qui pensent que c’était mieux avant ! Merci !

B. Deschodt : Ce serait comme dire : « Jésus ayant été crucifié, pensez-vous que le christianisme est mort ? ». C’est peut-être justement le contraire. Le rock revient aux origines du sens de sa création : la contestation, la résistance… Ce n’est pas la fin d’un âge d’or, non, c’est plutôt la fin d’une ère « putes, whisky, coke et mise à sac de l’hôtel ». Mais pas plus. Le rock est increvable. Le rock est teigneux… C’est un art de la vie, une célébration, une échappatoire essentielle pour ne pas crever des errements de notre humanité et des mutilations que l’on fait subir à notre monde ! Le rock est une religion qui n’a rien à envier aux autres dans son aspect spirituel et temporel, il est puissant, symbolique, libre et vivant. Il a ses messes tous les jours dans les salles de concerts, ses prophètes avec BB King, Robert Johnson… Ses papes que sont les Stones, les Beatles ; ses églises et ses querelles : le hard rock, le métal, le djent… Et même ses martyrs ! La figure christique de Kurt Cobain, mais aussi Jimi Hendrix, Keith Moon, Bon Scott… En vérité je vous le dis, le rock restera collé aux vivants comme un vermicelle de soupe dans la barbe des ZZ Top. Ou un morpion aux poils de Lemmy. Choisissez. Et vive le treizième dièse.

N. Lebel : À chaque fois qu’un pilier du rock meurt, on dit la même chose ! Cela reviendrait à dire que le rock est mort avec Elvis, avec la séparation des Beatles, au décès de Jimi Hendrix, de Jim Morrison, Curt Cobain, Lemmy Kilmister… et qu’il mourra encore avec Mick Jagger, Eric Clapton, David Gilmour… Non, le rock est immortel. C’est une route pavée des plus grands gratteux, braillards, batteurs, et bassistes, dont Lemmy et Bowie ! Et cette route est encore longue puisque le genre se réinvente sans cesse. On entend aujourd’hui les Red Fang, les Deftones, Alter Bridge, Black Peaks…, autant de groupes qui continuent de faire vivre le rock. Pour tout dire, le rock vivra tant qu’il y aura quelqu’un pour tenir une guitare. La drogue (ou l’alcool), le sexe (ou l’amour) pourront aider… 

E. Larher : Quel mythe fascinant à étudier que celui de l’Âge d’Or (qui nourrit nombre de fantasmes réactionnaires) ! Ah, la pureté originelle ! Peut-être que le rock, en effet, c’était mieux avant, que tout est plus romantique au début, que l’idéalisme s’accommode mal de l’âge adulte. Sans doute que comme nombre de révoltes, le rock a été édenté, castré, ingéré et recyclé par la société du spectacle, qui ne tolère la subversion qu’entrecoupée de spots publicitaires. Mais ce n’est pas la mort de tel ou tel artiste qui marque le début ou la fin d’une ère ; ce qui compte, c’est le jour de leur compromission, le jour du « Pourquoi pas, après tout ? », le jour du « De toute façon, tout le monde le fait », le jour du « Si je refuse, c’est un autre qui en profitera. » Le jour où l’on accepte que telle banque sponsorise la tournée. Le jour où l’on accepte de vendre son nom et son image à telle marque de soda obésifiant. Le Velvet, les Stones, Black Sabbath, les Clash ou Nirvana en bande-son de pubs pour des bagnoles, du parfum ou des burgers, cela mine plus la culture rock que la mort de n’importe quel chanteur.

T. VDB : Ce sont probablement deux légendes du rock qui ont le mieux vieilli et qui ont réussi à rester mythiques longtemps de leur vivant. Ce qui n’est pas rien, quand on pense au fait que la plupart du temps il faut mourir jeune pour devenir mythique. C’est triste à dire s’il y a des jeunes qui nous lisent mais c’est comme ça !

S. Delzongle : C’est sûr qu’il y a un avant et un après Bowie. Tout comme un avant et un après Michael Jackson pour la pop. Tout du moins est-ce comme ça que je le ressens. Même si, d’une certaine façon, cet âge d’or a touché à sa fin bien avant celle de Bowie ou de Lemmy Kilmister. En plus de la mort du fondateur du groupe Motörhead, il y a eu celle de Dolores O’Riordan, chanteuse des Cranberries, le 15 janvier 2018. N’oublions pas les femmes dans le rock. Elles y ont une place très importante aussi. Et il y en a eu de très grandes. La plus grande, pour moi, étant Janis Joplin. On a en effet dépassé cet âge d’or du rock dont vous parlez, même si de grands groupes comme U2, les Rolling Stones, Texas et des chanteurs comme Sting tournent toujours. Ou encore des refontes, comme pour Axl Rose des Guns N’ Roses en heavy metal. Mais on a malgré tout l’impression d’îlots, de morceaux vainement recomposés d’un temps révolu. Alors on se replonge dans les vinyles et les souvenirs, ou on va voir sur scène des restes des Pink Floyd, histoire de faire revivre ce passé le temps d’une soirée. Je n’ai aucun complexe à mentionner et rendre hommage à Johnny Hallyday qui, je pense, fait lui aussi partie de cet âge d’or du rock et qui a réussi le tour de force incroyable de ne pas sombrer dans l’oubli comme tant d’autres, depuis ses débuts.

J.-L. Bizien : Les décès de ces colosses du genre sont des cataclysmes, mais ils ne signifient pas pour autant que le rock est fini. Cette musique est toujours là, elle se réinvente en permanence. D’autres sont encore là – Steve Earle, Bruce Springsteen, les Stones… – et de nouveaux talents émergent chaque jour. La disparition de Lemmy Kilmister, comme celle de David Bowie signifient seulement pour moi que je vieillis et que chaque année quelques géants qui m’ont accompagné depuis si longtemps vont s’en aller. Je ne m’en plains pas : j’ai eu la chance de les apprécier de leur vivant, de les voir sur scène, de découvrir leurs nouveautés. Plus que tout, leurs enregistrements sont toujours là, avec moi. On peut même s’interroger, au vu de leurs choix de vie et de leurs excès : comment ont-ils vécu aussi longtemps ? Il faut croire qu’ils étaient protégés par une étoile car, pour la plupart d’entre nous, se soumettre à un tel régime serait résumé par… Rock is Death !

A. Mathieu-Daudé : Je ne crois pas que ce soit la mort des uns ou des autres qui signe la mort d’un mouvement musical. Évidemment, cela parle de l’âge dudit mouvement. Mais quand Bowie est mort, ce n’est plus lui qui représentait le rock. D’ailleurs Bowie ne représentait pas vraiment le rock pour moi. Le jour où Iggy Pop mourra, je pense que je constaterai bien une fin, comme un acte symbolique marque la fin de quelque chose qui est de toute façon fini. Et pourtant Iggy Pop est devenu un spot publicitaire à lui tout seul. Pour prendre une image assez moche mais efficace, le 21 septembre marque la fin de l’été, mais en général pour beaucoup il finit avant, au moment où on se colle un cartable sur le dos ou une mallette à la main… Avant Marylin Manson, les Rubettes chantaient « Rock is Dead, but it won’t lie down », ça veut dire qu’on peut toujours essayer de construire le prochain été…

X. Bonnet : Elles marquent surtout la disparition de deux personnalités hors du commun qui, chacune à leur façon, ont défini une… norme, la leur ! Des âges d’or, le rock en a connu plusieurs et a été déclaré mort à peu près tous les quatre ou cinq ans depuis qu’Elvis Presley est parti faire son service militaire… en 1958 ! La disparition progressive de certaines figures du rock nous rappelle juste à chaque fois, mais de manière cinglante, que ceux qui l’ont construit, écrit, transcendé ne sont pas éternels. C’est notre fantasme à en avoir fait des « icônes », des « êtres supérieurs », qui en prend un coup à chaque fois. Et comme la grande majorité de ces icônes affiche ou approche les 70 ans, le mouvement est inéluctable. Parler d’âge d’or, que ce soit pour le rock ou le cinéma – ou toute autre forme artistique -,  c’est vouloir y intégrer une dimension nostalgique, refuser leur évolution d’une certaine façon. Que le souvenir reste impérissable, oui ; qu’il cloisonne, non ! (Rires)

T. Vinau : Les bonnes fins sont souvent des débuts…


Entretien réalisé par courrier électronique en octobre 2018. Propos recueillis par Guillaume Richez. Photographies © Carole Épinette.


Une réflexion sur “Rock Fictions, le grand entretien

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