Rétrospective 2018

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Le récit bouleversant d’un deuil, un premier roman virtuose, une œuvre autobiographique composée en pentamètres iambiques, deux recueils de poésie, un chef-d’œuvre de la littérature nord-américaine (selon Philip Roth), un roman-labyrinthe, le Prix Goncourt, le Médicis, un autoportrait désespéré, un roman d’espionnage « ellroyien », un chef-d’œuvre eschatologique, un beau-livre rock… Cette rétrospective n’est pas un énième classement des meilleurs livres parus en 2018 (plusieurs titres ici mentionnés ont été publiés il y a plusieurs années), mais une sélection personnelle d’œuvres qui ont laissé leur empreinte longtemps après leur lecture.

Plusieurs livres ont été chroniqués dans ce blog et j’ai eu le plaisir de m’entretenir avec les autrices et auteurs de certains d’entre eux. Les Imposteurs est un site où nous nous efforçons de mettre littérature contemporaine et écriture en perspective, loin du bruit et de la fureur des polémiques.

2018 aura également été marquée par la disparition des écrivains Tom Wolfe et Philip Roth, des romanciers et poètes Aharon Appelfeld et Amos Oz, du critique et théoricien littéraire Gérard Genette, du poète Franck Venaille, du critique littéraire spécialiste du roman policier Claude Mesplède, du philosophe Clément Rosset et de l’éditeur Paul Otchakovsky-Laurens.

Retour sur nos lectures les plus marquantes de l’année 2018.

 


La Première annéeLa Première année de Jean-Michel Espitallier, éditions Inculte, août 2018

«  On n’écrit jamais que contre la mort, ou disons contre le temps, qui est une histoire de mort. »

[Entretien à lire ici]


Ca raconte Sarah

Ça raconte Sarah de Pauline Delabroy-Allard, éditions de Minuit, septembre 2018

Récit bref, dépouillé, construit avec un art consommé de la composition, d’une rare intensité et interprété avec virtuosité par une brillante jeune styliste de la langue française : avec ce premier roman, Pauline Delabroy-Allard montre qu’elle a l’étoffe d’une grande écrivaine.

[Recension à lire ici et entretien avec l’autrice là]

 


ConfiteorConfiteor de Jaume Cabré, traduit du catalan par Edmond Raillard, Actes Sud, septembre 2013

« Confiteor est une admirable méditation morale et métaphysique, une géniale nébuleuse d’histoires qui fait s’entrecroiser un nombre sidérant d’intrigues à travers l’espace et le temps. » Baptiste Liger, Lire« Si Confiteor surpasse les précédents romans de Jaume Cabré, c’est que cet ouvrage est aussi et surtout un fascinant terrain d’expérimentation narratif. » Ariane Singer, Transfuge Magazine

« Confiteor, c’est peut-être d’abord cela : une expérience en matière de lecture (laquelle devient vite jubilatoire pour peu qu’on se laisse aspirer), ainsi qu’un tour de force romanesque. » Didier Garcia, Le Matricule des Anges

 


Le TonneauLe Tonneau magique (The Magic Barrel), de Bernard Malamud, traduit de l’anglais (États-Unis) par Josée Kamoun, éditions Rivages, mars 2018

À travers ces treize incantations aux vivants et aux morts, Bernard Malamud interroge l’altérité, nous tendant un miroir qui nous renvoie l’image de notre plus grande terreur : notre humanité.

[Recension à lire ici]

 


L'AppartementL’Appartement d’André Markowicz, photographies de Bérangère Jannelle, éditions Inculte, mars 2018

« Si j’écris, c’est aussi que j’ai l’impression que cette histoire intime — et c’est la première fois que je parle de moi de cette façon, que je parle réellement de moi, — peut être, d’une façon ou d’une autre, comprise par n’importe qui, et qu’il s’agit quand même d’un peu autre chose que d’écrire un fragment d’autobiographie à usage interne. Les impressions de l’enfance, de la mémoire, du lieu physique et du lieu mental, ce n’est pas que pour moi seul. »

[Entretien à lire ici]

 


L_Avancee_de_la_nuitL’Avancée de la nuit de Jakuta Alikavazovic, éditions de l’Olivier, août 2017 ; éditions Points, août 2018

« Grand roman d’amour et d’épuisement, L’Avancée de la nuit est, surtout, hanté par le souvenir de la guerre en Bosnie. » Nils C. Ahl, Le Monde des Livres

« Au chaos, cette romancière […] oppose un verbe élégant pour raconter l’amour qui chemine à travers les conflits, la douleur, la brutalité du siècle. Et c’est sublime. » Amandine Schmitt, L’Obs

« Jakuta Alikavazovic brasse mille thèmes à la fois, dans un récit sur le fil du rasoir, en étincelles, expérimental jusqu’à devenir parfois casse-cou, captivant de mystère. » Marine Landrot, Télérama

 


G01145_Simeon_lettre-femme-aimee.inddLettre à la femme aimée au sujet de la mort, précédé de Le Bois de hêtres et de Fresque peinte sur un mur obscur de Jean-Pierre Siméon, préface de Jean-Marie Barnaud, collection Poésie/Gallimard, Gallimard, novembre 2017

« J’ai la conviction que cet exercice de l’intelligence par la lecture du poème qui est exercice du doute, passion de l’hypothèse, alacrité de la perception, goût de la nuance, et qui rend à la conscience son autonomie et sa responsabilité, trouve son emploi dans la lecture du monde. S’adonner à la lecture des poèmes, c’est restaurer en soi les moyens perdus de l’intelligence, se donner à une compréhension courageuse du monde. »

Jean-Pierre Siméon, La Poésie sauvera le monde

 


A43713_2666.indd2666 de Roberto Bolaño, traduit de l’espagnol (Chili) par Robert Amutio, Folio, Gallimard, mars 2011

« Je savais déjà qu’écrire était inutile. Ou que cela ne valait la peine que si l’on était disposé à écrire une œuvre maîtresse. La plus grande partie des écrivains se trompe, ou bien joue. Peut-être que se tromper ou jouer, c’est la même chose, les deux côtés de la même pièce de monnaie. En réalité, nous ne cessons d’être des enfants, des enfants monstrueux pleins de boutons de fièvre, de varices, de tumeurs et de taches cutanées, mais des enfants en fin de compte, c’est-à-dire que nous ne cessons jamais de nous accrocher à la vie, puisque nous sommes vie. On pourrait aussi dire : nous sommes théâtre, nous sommes musique. De la même manière, ils sont nombreux les écrivains qui renoncent. Nous jouons à nous croire immortels. Nous nous trompons en jugeant nos propres œuvres et en jugeant, toujours de manière imprécise, les œuvres des autres. Rendez-vous au Nobel, disent les écrivains, comme qui dirait : Rendez-vous en enfer. »

 


Leurs enfants après euxLeurs enfants après eux de Nicolas Mathieu, Actes Sud, août 2018

« J’écris à la place de mon père. J’écris pour celui que j’étais à chaque fois qu’on m’a humilié. J’écris pour les esclaves dont je suis, et qu’on trouve dans le RER, à Châtelet, dans les usines, les open spaces, ceux dont le temps est dévoré par une mécanique sans queue ni tête qui produit de la bêtise et dévore la terre sous nos pieds. J’écris pour tous ceux qui pourraient se dire en contemplant leur vie : est-ce tout ? »

[Entretien à lire ici]

 


La NébuleuseLa Nébuleuse de l’insomnie (O Arquipélago da insónia) d’António Lobo Antunes, traduit du portugais par Dominique Nédellec, Christian Bourgois éditeur, mai 2012 ; éditions Points, mars 2016

« La Nébuleuse de l’insomnie tient de la tentative d’épuisement par le langage des obsessions d’un malade. Sa lecture est une plongée in vivo dans un imaginaire qui souvent se questionne, se reprend, corrige ce qu’il vient de raconter. Qu’a-t-il inventé ? Mystère. Concernant Lobo Antunes, la réponse est acquise depuis Le Cul de Judas, qui l’a fait connaître au Portugal en 1979 : il donne une langue sensorielle et une épaisseur mémorielle aux cauchemars. D’un même souffle, il fait palpiter mots et émotions, les cousant dans le bruit et la fureur. » Le Monde des Livres

 


G00345_Tango_de_Satan.inddTango de Satan (Sátántangó) de László Krasznahorkai, traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly, Folio, Gallimard, mars 2017

L’œuvre n’est pas exempte d’ironie : tendez l’oreille et vous entendrez – non pas les cloches que fait sonner le vieux fou dans la chapelle en ruines d’Hochmeiss -, mais le rire de László Krasznahorkai. Car Tango de Satan est une farce. Macabre. Cruelle. Féroce. Le chef-d’œuvre eschatologique d’un immense écrivain.

[Recension à lire ici]

 


Lettres à la bien aiméeLettres à la Bien-aimée de Thierry Metz, collection L’Arpenteur, Gallimard, janvier 1995

« J’ai écrit ces lettres à Périgueux, pendant un stage de maçonnerie qui a duré neuf mois. Des passages plus que des lettres : la journée à l’atelier, la soirée dans la chambre, à cinq ou plus, les couloirs, les portes, un cahier sur une table.

Un cahier que je donne à la Bien-aimée. Et à Vincent, notre fils, qui a été tué par une voiture le 20 mai 1988, dans ses huit ans. »

 


L'AngoisseL’Angoisse du gardien de but au moment du penalty (Die Angst des Tormanns beim Elfmeter) de Peter Handke, traduit de l’allemand (Autriche) par Anne Gaudu, Folio, Gallimard, octobre 1982

Un texte-manifeste dans lequel Peter Handke exprime avec férocité son scepticisme à l’égard du langage. Son écriture est réflexive : se reflète dans le texte l’écrivain en train d’écrire. Ce livre est son autoportrait désespéré.

[Recension à lire ici]

 


Un privéUn privé à Tanger d’Emmanuel Hocquard, éditions P.O.L., mai 1987 ; éditions Points, mai 2014

Un privé à Tanger d’Emmanuel Hocquard est un livre indispensable pour tous les amoureux de la littérature.

[Note de lecture à lire ici]

 

 


animaAnima de Wajdi Mouawad, Actes Sud, septembre 2012

« Tant qu’il n’est pas conjugué, un verbe reste un infinitif. Seule sa fusion avec un sujet précis dans un temps donné le rend actif. Ainsi, ce roman me demandait de conjuguer un infinitif enfoui quelque part en moi. Il m’encourageait à marier entre elles les lignes de crête qui séparent et délimitent les mondes qui me portent : l’animal et l’humain, l’ici et l’ailleurs, les guerres d’aujourd’hui et celles d’hier, et la géographie nouvelle qui me renvoie sans cesse vers une autre géographie, terrible, effroyable. » Wajdi Mouawad

« Un long poème de bruit et de fureur. » Le Monde des Livres

 


La guerre est une ruseLa Guerre est une ruse de Frédéric Paulin, éditions Agullo, septembre 2018

« Un roman remarquable. » Abel Mestre, Le Monde des Livres

 

 

 


La Maison des feuillesLa Maison des feuilles (House of Leaves) par Zampanò, de Mark Z. Danielewski, traduit de l’anglais (États-Unis) par Claro, avec une introduction et des notes de Johnny Errand, Denoël, septembre 2013 ; éditions Points, février 2015

La Maison des feuilles pose la question du sens, dans son acception première : la question n’est pas « où sommes-nous ? », mais « que cherchons-nous ? ». Question que Mark Z. Danielewski, l’auteurMinotaure laisse en suspens dans le vide vertigineux tracé par ce roman sans limites magnifiquement traduit par Claro.

[Recension à lire ici]

 


Rock FictionsRock fictions de Carole Épinette, le cherche-midi éditeur, novembre 2018

Un ouvrage auquel j’ai eu le plaisir de contribuer en signant l’une des nouvelles inspirée de photographies d’Anna Calvi.

[Grand entretien à lire ici]

 


Le choix d’Ève Guerra :

DésintégrationDésintégration d’Emmanuelle Richard, éditions de l’Olivier, août 2018

« Je ne sais plus quand la seule pensée articulée qui m’est restée en me réveillant le matin n’a plus été que cette phrase de Don Carpenter : « Tout ça sert tellement à rien, putain. Quand on a pas l’amour », superposée à des guirlandes de piscines désaffectées comme autant de choses vides et mélancoliques impossibles à combler dans l’enfer de mon crâne, par ailleurs atrocement mnésique, derrière une porte de bar ouverte sur la mer en été qui claque. »

« […] refusant de se laisser assigner aux clichés de la féminité, [La narratrice] assume un désir qui réifie les hommes, à rebours de ce que la littérature donne habituellement à lire. » Eric Loret, Le Monde des Livres

« […] un puissant cri du cœur. Il sent bon l’urgence, la fougue, la lucidité politique. Certains s’agaceront de tant de virulence. Il y a le sel de l’insoumission et la ténacité. » Estelle Lenartowicz, L’Express

« Un troisième roman magistral qui nous plonge dans une France paupérisée, à travers le destin d’une jeune femme. » Thierry Clermont, Le Figaro

 


IdiotieIdiotie de Pierre Guyotat, Grasset, août 2018

« La poésie dit la difficulté à toucher le monde et [à] être sensuellement touché par lui. » (Christian Prigent, L’Incontenable, P.O.L.) Idiotie de Pierre Guyotat met en scène cette difficulté du corps sensible face au monde avec la conscience aiguë que le rapport à la poésie est nécessairement et salutairement aussi un rapport à la vie telle qu’elle peut être organique (la pisse d’un ami, les excréments du Christ) contingente et matérielle – la politique et la famille étant autant d’entraves entre le jeune homme et ses aspirations, mais aussi et surtout le lieu d’une révélation de l’être à soi : c’est la quête du réel permettant de rompre avec l’esprit d’enfance (l’idiotie).

 


Ce dernier article de l’année est l’occasion pour moi de remercier les lectrices et les lecteurs de plus en plus nombreux (plus de 6 100 à ce jour), ainsi qu’Ève Guerra [vous retrouverez ses articles ici, et encore ici) et David pour sa recension de L’Héritage des espions de John le Carré [à lire ici], sans oublier toutes celles et tous ceux avec lesquels j’ai eu le plaisir de m’entretenir durant cette année [vous accéderez aux entretiens en cliquant sur leur nom] : Valerio Varesi, Sébastien Wespiser, André Markowicz, Emmanuelle Lambert, Carine Chichereau, Aminata Aidara, Marie-Fleur Albecker, Pauline Delabroy-Allard, Maria Raluca Hanea, Carole Épinette et seize autrices et auteurs de Rock fictions [1], Hala Mohammad, Jean-Michel Espitallier, Carole Fives et le lauréat du Prix Goncourt 2018 Nicolas Mathieu.

Nous nous retrouverons dès le mois de janvier 2019 pour de nouveaux entretiens avec Yves Sente et Teun Berserik pour le dernier album des aventures de Blake & Mortimer, Flora Bonfanti, André Markowicz, Julia Kerninon, Céline Minard, Valérie Zenatti, Emmanuelle Richard, Nathalie Yot, Maylis de Kerangal, Ingrid Balazard et Marie Hermann, Alexandra Badea, Jean-Marie Barnaud, Marcel Moreau, Frédéric Paulin, Antoine Wauters, Lionel-Édouard Martin, Pascal Arnaud, Olivier Bruneau, Hans Limon, Jakuta Alikavazovic, David Vann…

Bonnes lectures à toutes et à tous !

 


[1] Jean-Luc Bizien, Émilie Blon-Metzinger, Xavier Bonnet, Franck Bouysse, Sonja Delzongle, Benoit Deschodt, Manon Fargetton, Erwan Larher, Nicolas Lebel, Gilles Marchand, Agnès Mathieu-Daudé, Olivier Rogez, Cédric Sire, Thomas VDB, Thomas Vinau et Sigolène Vinson.

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