Le Nord du Monde de Nathalie Yot

Untitled-2« C’est courir qu’il faudrait. Avancer vite. Même si c’est vers le Nord. »

La fuite imprimée dès la première ligne. Commencer in medias res donc. Au plutôt d’un nulle part vers un ailleurs, le Nord. Une fugue, – car tout dans le texte tient dans cette rythmique, dans ce phrasé si particulier que Nathalie Yot impulse, des phrases aussi courtes que la foulée de sa narratrice : « Elle gagne du terrain, la ville. Autour de moi, ce soir, c’est évident. Elle s’élance. Je n’aurais pas cru ça d’elle. » (page 8) « Le Nord vraiment. L’élan devient quête. Avec des bris de verres dans les yeux. Foncer. Il n’y a que ça. Éblouie par ma fuite, je souris. Je sais que je vais grandir, me lever, décoller. » (p. 14)

Avec comme point de fuite non pas la ligne droite d’un horizon lointain mais le Nord du Monde avec ces deux majuscules, N et M, qui tracent des sommets à gravir, les reliefs d’une vie d’errance faite de rencontres (Monsieur Pierre, Madame Flaisch, Andrée, Didier, Les Polonais Elan, Vince et Piotr, Gus Rommetweit et Isaac…), des rencontres comme autant de points d’ancrage, encrage de points en suspension, suspension du jugement pour lire la déraison et la dérive, dans ce court récit dérangeant de cent quarante-cinq pages qui fait corps avec la voix de la narratrice, premier roman de Nathalie Yot, chanteuse, performeuse et écrivaine, qui fait son entrée dans le très beau catalogue des éditions La Contre Allée.

Récit ramassé sur lui-même car il faut fuir, fuir l’homme, « l’homme chien ». Le chien ne cherche pas le Nord, lui traque sa proie à l’odeur : « Je sais qu’il peut me retrouver à l’odeur de mes chairs. » (p. 9). Et pour lui échapper, la narratrice trotte à l’allure d’un poulain (p. 8) : femme jument. Que lui veut-il ? « Il veut me parler et m’offrir quelque chose pour en finir. Un cadeau de finissage. » (pp. 7-8) Une rupture amoureuse. Fuir comme si sa vie en dépendait.

Nathalie Yot brise parfois cette ligne de fuite de façon graphique, épousant la divagation :

« du blanc                   là-bas                   à la fin » (p. 42)

Ou encore :

« je me sens mieux

je vais revenir

me retrouver

moi

ma place

c’est possible

encore

peut-être

y croire

j’y crois

c’est si simple

parfais » (p. 112)

Mais la condition première de son récit reste le son, la scansion, le rythme. Composer le texte à l’oreille. Dans cette partition même le silence a sa note, et quelle note, le si (évidemment), deuxième degré de l’échelle fondamentale, septième son de la gamme naturelle, et, par homonymie, conjonction marquant l’hypothèse, la clé de tout récit de fiction : « Le bruit du silence est pénible. Il prend toute la place. Avec cette note, toujours la même note, précise et constante, un si je crois. Le si du silence. Un si que je chante en essayant de tenir le plus longtemps possible. Siiiiiiiiiiiiiiiiii. Pour prendre le dessus. Et entendre la présence de ma voix, encore. Fendre cette absolue négation de vie est réellement délectable. » (pp. 33-34)

Le Nord du Monde est souvent traversé de belles fulgurances, par cette voix qui dissone et nous fait réentendre l’essentiel, ajustant notre diapason intérieur :

« Jusqu’ici, je n’avais jamais rien voulu apprendre des autres. Des paquets de gens, c’est tout ce que je voyais. Des paquets à vivre, à marcher dans le même sens, à être dans le rang, à m’encombrer. Je n’ai jamais pu voir leur détérioration, ni la crasse accumulée, celle qui légitime la mienne à présent. Je ne remarquais pas toutes ces faiblesses. L’immensité des faiblesses. Il n’y a que ça. Comme si on était construits de ça. À la fois affaiblis, mais faits de cette matière-là. Seules les faiblesses. À ne pas pouvoir s’en défaire. Sinon on n’est rien. Sinon on se trompe. Seules les faiblesses. Et puisqu’on n’en parle pas, puisqu’on les dissimule, je n’ai rien vu, rien de cet amoncellement de défaillances qui fait l’intérieur des hommes, qui bâtit la statue du dedans. » (p. 36)

« Elle me dit que les femmes sont toujours extrêmes, toujours à croire. Les femmes se mettent dans des états hors limites, des états qui les avalent, les saccagent dans la poitrine. Elles s’esquintent définitivement les femmes, à finir inutiles, inutilisables, les larmes sur la langue. Et les hommes voient les femmes quand elles sont foutues, ils ne veulent plus y toucher après, ils les laissent ». (p. 37)

« Tous les jours, les mains. Tous les jours, les rires. On ne peut pas s’en passer. J’ai sauvage maintenant. J’ai sauvage. Dans cet échange sans promesse et sans certitude, la peur se retire dans mes flancs. Tout disparaît dans le fatras charnel. Je bloque le souvenir de l’exclusivité jusque dans l’irritation de mon col ». (p. 54)

« La limite ? Entre quoi et quoi ? Je ne comprends pas. Je cherche la limite, toutes les limites. Celles qui partagent, celles qui disent de quel côté je suis l’étrangère, où je mets les pieds, où je dépasse, à quoi m’attendre de si étrange. Je ne vois pas. Je peux marcher dans l’entre-deux et me perdre parce que je ne sais pas de quel côté je suis. Je peux tourner la têt d’un côté puis de l’autre et ne rien voir. Rien d’évident. Les limites, on ne sait pas toujours quand on les passe, de quel côté de la limite on se sent le mieux. Chaque côté est territoire. » (p. 85)

Paradoxe que ce récit qui relate la fuite de la narratrice, égarée, déboussolée, tout en traçant sur la page l’empreinte à l’encre noire de ses pas, la carte mentale de son errance, de sa faute. Car ce ne sont pas seulement les frontières que la narratrice aura franchies, mais aussi les lois, qu’elle aura transgressées dans l’amour interdit qu’elle voue à l’enfant, Issac : « Je fais des petits pas d’inconsciente dans la tragédie grecque », dit-elle (p. 91).

Le galop de la femme jument (« J’ai sauvage maintenant. J’ai sauvage. ») la conduira jusqu’au box, non pas celui de l’écurie, mais celui des accusés, dans un épilogue aussi abrupt qu’une chute. Depuis les sommets du Nord du Monde.


Le Nord du Monde de Nathalie Yot, collection La Sentinelle, éditions La Contre Allée, août 2018


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