Quel soulagement : se dire « j’ai terminé » de Virginia Woolf

A Room of One's Own, by Virginia Woolf
Page tirée du manuscrit d’A Room of One’s Own publié en français dans une nouvelle traduction de Marie Darrieussecq sous le titre Un lieu à soi, éditions Denoël, 2016 © The Fitzwilliam Museum, Cambridge

« […] j’essaie plusieurs versions de la même phrase, je transige ; je me trompe ; je cherche encore ; jusqu’à ce que mon cahier ressemble au rêve d’un fou. » (26 décembre 1929, page 99)

Virginia Woolf a tenu un journal dès l’âge de quinze ans, et ce, jusqu’à sa mort survenue en 1941. Les éditions Stock ont publié l’intégralité de son Journal en deux volumes, le premier étant consacré à ses années d’adolescence (1897-1909), tandis que le second retrace les années 1915-1941 [1].

Durant toute sa vie l’écrivaine note avec finesse et humour ses sentiments, ses joies, ses angoisses. Réagissant à un « témoignage de sympathie » au sujet de Nuit et jour (Night and Day), dans lequel un admirateur la compare à Jane Austen, Woolf a ce trait d’humour : « je préférerais de beaucoup écrire sur les tea parties et les escargots que d’être Jane Austen. » (Lettre du 16 novembre 1919, p. 29)

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Portrait restauré de Virginia Woolf âgée de 20 ans
par George Charles Beresford, 1902

Dans les moments de doute profond, le Journal devient un « confident impartial et bienveillant » auquel la romancière confie être « un écrivain raté » (8 avril 1921, page 32). Évoquant son roman Nuit et jour elle écrit le 11 septembre 1919 : « Si l’on en parle comme d’un échec, je ne vois pas pourquoi je continuerais à écrire des romans. » (p. 24)

Sa plus grande crainte est que les idées restent inaccessibles : « Je pense qu’on ne parvient à la beauté […] que si l’on n’a pas cherché à l’atteindre ; en frottant les silex les uns contre les autres ; en faisant face à cette humiliation : être incapable d’avancer. Si l’on a pour objectif d’atteindre la beauté délibérément, sans ce combat en apparence insensé, je crois que l’on obtient que des pâquerettes et des myosotis – des minauderies doucereuses – des nœuds d’amour », écrit-elle le 25 décembre 1922.

Deux ans plus tard, elle note : « je suis aussi proche que possible de mes idées & […] je vais trouver la forme la plus adéquate pour les retranscrire. » (21 décembre 1924, p. 50) Et le 20 avril 1925 : « J’ai au moins six histoires prêtes à jaillir de moi, enfin je sens que je peux mettre en mots toutes mes pensées. » (p. 54)

Elle confie également à ses carnets ses ambitions : « tout capter du cœur humain » (26 janvier 1920, p. 30) ou encore « inventer une nouvelle appellation pour [ses] livres – autre chose que ‘‘roman’’ » (27 juin 1925, p. 58).

Mrs Dalloway
Couverture de l’édition originale de Mrs Dalloway illustrée par Vanessa Bell, Hogarth Press, 1925

Ses cahiers la suivent partout. Son journal lui permet de consigner à la fois des indications matérielles, telles que des problèmes de fuites d’eau ou les détails des repas, mais surtout de recueillir ses précieuses notes de travail, sorte d’aide-mémoire. Car Virginia Woolf utilise ses carnets comme un véritable livre de bord, y inscrivant ses projets littéraires, ses réflexions sur l’écriture, les critiques des journaux et les commentaires de ses proches sur son œuvre, ainsi que certaines idées, certains projets qui sont évoqués comme s’ils naissaient sous nos yeux au moment où Woolf écrit.

Écrire, note-t-elle le 20 avril 1925, c’est « jeter à toute allure une phrase sur le papier, puis taper, retaper à la machine – recommencer, le geste d’écrire n’étant rien de plus que de larges coups de pinceau » (p. 54).

« Je ne peux écrire sur des proches ; de même que je ne peux écrire sur un lieu avant de l’avoir complètement oublié. […] À l’origine, il y a peut-être eu de vraies personnes à la base de Mrs Dalloway, mais c’était il y a longtemps […]. Voilà ceux sur lesquels j’aime écrire. » (Lettre du 27 juillet 1925, p. 59)

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Portrait de l’autrice par Lady Ottoline Morrell, juin 1926 © National Portrait Gallery, London

« […] dans un roman, les personnages ne sont pas si importants, c’est le monde qui l’est. Et une fois qu’on a imaginé le monde, voilà que les personnages arrivent. » (Lettre à Vita Sackville-West [2] du 3 février 1926, p. 62)

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Page extraite du carnet de Mrs Dalloway (The Hours étant le titre initial du roman) © The Society of Authors as the Literary Representative of the Estate of Virginia Woolf.

« Le style est quelque chose de très simple ; tout est dans le rythme. Une fois qu’on l’a compris, on ne peut plus utiliser un seul mot à la place d’un autre. […] Un spectacle, une émotion donnent naissance à une vague dans l’esprit, bien avant qu’y naissent les mots pour les dire, c’est en écrivant […] qu’on reproduit, qu’on reconstitue cet élan […] et c’est seulement là qu’il crée les mots. » (Lettre du 16 mars 1926, p. 63)

La présente édition, que l’ont doit à Micha Venaille (préface et traduction), se compose de quelques extraits du Journal et d’une sélection de lettres dont certaines inédites [2]. En cela, ce petit livre d’à peine plus de 200 pages constitue une bonne introduction, très accessible, à l’œuvre de l’une des plus grandes écrivaines du XXème siècle.

Journal
Édition posthume du Journal d’un écrivain établie et préfacée par Leonard Woolf, publiée en 1954 à la Hogarth Press.

Les lectrices et les lecteurs suivent ainsi, jour après jour, une existence tout entière consacrée à la création littéraire : la genèse du livre, en premier lieu, − très peu de mots, parfois juste une image ou une sensation ; puis l’écriture, cette « terrible bataille » (mais aussi « fureur créatrice ») : « J’ai terminé hier la première partie de Vers le Phare et commencé la deuxième aujourd’hui. Je ne m’en sors pas – c’est un passage abstrait, des plus difficile à écrire – je dois rendre le vide d’une maison, l’absence de personnages, le passage du temps, pas un regard, pas un trait de visage, rien à quoi se raccrocher […]. » (18 avril 1926, p. 64)

Durant la lecture des épreuves, Woolf réécrit presque tout pendant des mois : « J’ai revu Mrs Dalloway. C’est la partie du métier la plus glaçante, la plus déprimante, la plus exigeante. » (6 janvier 1925, p. 53). Et ce conseil : « La seule chose qui compte est de ne jamais s’ennuyer en se relisant. » (9 février 1924, p. 45)

« Je suis en train de galoper à travers Mrs Dalloway, je retape tout à la machine depuis le début, […] une bonne méthode, à mon avis, on passe une brosse humide sur l’ensemble, ce qui réunit des parties jusque-là séparées, & on laisse sécher. » (13 décembre 1924, p. 49)

À propos d’Orlando, elle écrit le 20 mars 1928 : « Chaque mot va être réécrit, et je n’envisage même pas d’avoir terminé avant septembre – l’ensemble est sens dessus dessous, incohérent, insupportable, impossible – et j’en suis malade. » (p. 85)

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Édition originale du recueil de nouvelles Lundi ou mardi (Monday or Tuesday), Hogarth Press, 1921, illustrée de gravures de Vanessa Bell.

« Oui. Ce matin, je peux dire que j’ai terminé. Ce qui signifie que j’ai, une fois de plus, pour la 18ème fois, repris les premières phrases », note-t-elle à propos des Vagues (The Waves) le 17 juillet 1931 (p. 115).

Ses carnets font partie de l’œuvre de Virginia Woolf. Il ne s’agit pas ici d’un simple témoignage sur la vie quotidienne de la romancière. Son Journal fait partie intégrante du processus créatif à l’œuvre. Il est l’empreinte laissée par ses livres dans sa vie obscurcie par le soleil noir de la maladie, traces ô combien précieuses pour toutes celles et tous ceux qui s’intéressent à l’œuvre de l’écrivaine et qui viennent éclairer cette part d’ombre qui dévorent ses textes.

«  […] la vie tout entière est belle, à mon âge. Je suppose qu’il ne me reste plus beaucoup à vivre. Et de l’autre côté de la colline, il n’y aura pas de neige rosée, bleue, rouge », écrit-elle le 9 janvier 1941 (p. 183).

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Portraits de l’écrivaine par Lady Ottoline Morrell © Estate of Lady Ottoline Morrell

Le 26 février, Woolf vient de terminer Entre les actes (Between The Acts), elle éprouve alors le sentiment qu’elle ne pourra plus jamais écrire. Elle se suicide le 28 mars, en se noyant, après avoir lesté ses poches de pierres. Ses cendres sont enterrées après incinération dans le jardin de Monk’s House, au pied d’un orme qui porte les dernières paroles de Bernard dans Les Vagues : « Invaincue, indomptable, c’est contre toi, ô mort, que je m’élance. »


Quel soulagement : se dire « j’ai terminé » de Virginia Woolf, préface et traduction de Micha Venaille, collection Le Goût des idées, Les Belles Lettres, septembre 2018

[1] Journal d’adolescence (1897-1909) et Journal intégral (1915-1941), traduits de l’anglais par Colette-Marie Huet et Marie-Ange Dutartre, collection La Cosmopolite, Stock, avril 2008 

[2] Les éditions Stock ont publié en 2010 un volume de Correspondance (1923-1941) de Vita Sackville-West et Virginia Woolf, traduit de l’anglais par Raymond Las Vergnas, présenté et annoté par Louise A. DeSalvo et Mitchell A. Leaska (le livre est également disponible en format poche chez Le Livre de Poche, mai 2013). Comme le rappelle Micha Venaille dans sa note p. 198, Vita Sackville-West (1892-1962), romancière et poétesse, fut l’amante de Virginia Woolf avec laquelle elle correspondit pendant plus de dix-huit ans. Vita Sackville-West inspira à Woolf son personnage d’Orlando.


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