Entretien avec Frédéric Paulin (deuxième partie)

Couv PrémicesComment faites-vous pour qu’on ne sente pas dans votre écriture le poids des documents que vous avez consultés ?

Je suis un très mauvais théoricien de ma propre écriture (de celle des autres aussi, d’ailleurs), je ne peux donc pas vraiment l’expliquer. Sans doute faut-il avoir quelques dons de synthèse. Peut-être que j’arrive à intégrer la documentation, à la synthétiser et à la retranscrire sans faire œuvre professorale.

Saviez-vous dans quelle direction orienter vos recherches en ayant déjà une idée précise de l’histoire que vous alliez raconter avant même de commencer vos investigations ?

J’avais l’envie d’expliquer, comme le disait Jean-Patrick Manchette, « comment en est-on arrivé là ? ». Comment en est-on arrivé à un état d’urgence permanent ? Comment en est-on arrivé à apprendre qu’un attentat a fait des dizaines de morts et, quasiment, accepter ça comme une « normalité » ? Plus encore, lors des attentats de 2015 (Charlie Hebdo, l’Hyper Casher et le 13-Novembre), j’ai entendu beaucoup de « C’est nouveau ça, des gamins qui tirent dans la foule et se font exploser ! ». Non, ce n’est pas nouveau, moi, je me souvenais de Khaled Kelkal, du GIA. Tout n’a pas commencé le 13 novembre 2015. L’histoire a une valeur explicative. D’où mon envie de remonter ces trente années qui ont précédé 2015.

Êtes-vous de ces écrivains qui préfèrent écrire sans plan pour découvrir au fur et à mesure ce qui va advenir ?

2Je n’ai pas vraiment de plan. C’est peut-être un tort, et de plus en plus j’essaye de « chronologiser » mon roman pour éviter les erreurs. Mais je ne suis pas vraiment un écrivain qui travaille à partir d’un plan qu’il détaillerait de plus en plus, jusqu’à aboutir à son manuscrit final.

Comment travaillez-vous au quotidien ? À quoi ressemble votre table de travail ?

Mon bureau est de plus en plus en bordel. Les papiers, les journaux et les livres s’entassent. L’écriture de ce triptyque me demande de sans cesse vérifier les faits historiques, d’où le besoin de sources documentaires. Mon quotidien de travail est d’ailleurs aussi foutraque : je ne m’impose pas des horaires fixes. J’ai une compagne et deux enfants, j’essaye de ne pas trop leur imposer de longues séances enfermé dans mon bureau. Et puis, je n’ai jamais vraiment été salarié à plein temps, alors ce n’est pas maintenant que je vais m’y mettre. J’écris quand je le sens. Mais je le sens souvent !

Avez-vous besoin de visualiser ce que vous voulez écrire pour pouvoir l’écrire ?

J’essaye plutôt de rendre visuel ce que j’écris.

Vous fixez-vous un certain nombre de pages à produire chaque jour ?

Non. Mais lorsque je suis en phase de correction, ou que la « dead line » approche, je me force à écrire. Je peux écrire vite et beaucoup. Il m’est arrivé d’écrire deux livres en même temps (un sous mon nom, un autre sous pseudo). En vieillissant, je m’aperçois que c’est étonnant le nombre de tâches que l’on peut accomplir dans une journée, en fait.

3Quand vous êtes en phase de relecture, est-ce que vous appliquez le conseil de Stephen King qui recommande de supprimer au moins 10 % du texte ?

Voire plus. Pour les deux premiers opus du triptyque, je pense qu’un quart du texte est passé à la trappe. Un texte, c’est comme un arbre, il faut savoir étayer pour que la floraison soit plus belle. Il y a chez l’écrivain une nécessaire « constance de jardinier ».

En lisant La Guerre est une ruse et Les Prémices de la chute, on sent le savoir-faire d’un auteur de romans de gare du genre des SAS de Gérard de Villiers, mais aussi l’ambition d’un véritable écrivain qui veut rivaliser avec un Don Winslow. Avez-vous le sentiment de vous inscrire dans une certaine tradition du roman noir ?

4Par vraiment. Me comparer à Don Winslow, c’est gratifiant : La Griffe du chien est pour moi un immense bouquin. Mais je ne m’inscris pas vraiment dans un courant. Les lecteurs peuvent m’y inscrire, eux. Moi, je fais ce que j’ai envie de faire, du roman noir, historique, de l’espionnage, du polar, oui, mais en essayant de ne pas m’enfermer dans un genre.

Vous citez parmi vos livres favoris Pas d’orchidées pour Miss Blandish de James Hadley Chase, Le Désert des Tartares de Dino Buzzati et Voyage au bout de la nuit de Céline. Quels sont vos écrivains contemporains préférés ?

5Je n’ai pas vraiment de figure tutélaire en littérature. Il n’y a pas de romancier dont je sois inconditionnel. Certains livres peuvent me transporter, je peux les relire mais je ne crois pas que l’œuvre entière d’un auteur me transporte. Mais c’est peut-être une méconnaissance de ma part. Vous avez cité Winslow, on a parlé d’Ellroy. En France, j’aime beaucoup Hervé Commère ou François Médéline, pour des raisons différentes.

6La Grande peur du petit blanc est l’histoire d’une vengeance consécutive à la guerre d’Algérie. 600 coups par minute raconte le trafic d’armes en Europe à partir de l’effondrement de l’ex-Yougoslavie. Le Monde est notre patrie traite des sociétés militaires privées engagées dans les conflits internationaux. Dans La Peste soit des mangeurs de viande vous évoquez la maltraitance animale dans les abattoirs industriels. Dans Les Cancrelats à coups de machette vous parlez du Rwanda et du rôle joué par la France dans le génocide. Êtes-vous, comme Emmanuel Carrère,  un écrivain « à sujet » ?

Oui, j’espère. Et j’espère que tout écrivain est un écrivain à sujet. Peut-être que certains sont des écrivains à posture… C’est possible. Moi, j’ai passé l’âge de parader dans les salons où l’on cause avec un verre de champagne à la main. Alors j’essaye de m’attaquer à des sujets et d’en faire des romans.

Quel autre sujet serait susceptible de vous intéresser ? Conservez-vous des articles de presse en vous disant que cela ferait un bon sujet de roman pour plus tard ?

7Là, actuellement, j’aimerais écrire sur le prolétariat. L’idée que l’Histoire française (mais pas que) a volontairement gommé certains acteurs de son histoire m’intéresse. C’est le cas des ouvriers mais aussi des immigrés, des femmes aussi. C’est en ça que les « gilets jaunes » m’intéressent. Souvent, en effet la lecture de la presse me donne des envies de roman.

Vous avez été objecteur de conscience dans un organisme de réinsertion au sein duquel vous donniez des cours d’alphabétisation. Vous avez ensuite fait des études en tant que doctorant en sciences politiques au cours desquelles vous avez lu Debord, Marx, Marcuse et Deleuze. Vous avez participé aux manifestations anti-G8 à Gênes en 2001. Vous avez été la plume des élus EELV à Rennes pour leurs discours et leurs communiqués pendant quelques années. Le roman noir est-ce le dernier lieu du combat politique dans la littérature française ?

8Le roman noir est sans doute le lieu où un mec de mon âge peut encore être actif. Mais si j’avais quinze ans de moins, pas de gamins, peut-être que je serais « activiste ». Sans doute dans la défense des animaux. Mais physiquement, je ne me sens plus de courir avec des flics au cul. Je l’ai fait, j’ai aimé ça, mais je crois que je ne pourrais le refaire que dans un roman. Le roman noir, comme asile de vieillards pour activistes… c’est d’une tristesse !

Vous avez remporté le prix des lecteurs à Quais du polar – 20 Minutes, l’Étoile du polar décernée par Le Parisien, le Grand prix du Festival de Beaune et celui du Livre à Metz/Marguerite-Puhl-Demange. Est-ce que ces prix ont d’ores et déjà changé quelque chose pour vous ?

Ça donne une petite pression supplémentaire. Mais c’est surtout très gratifiant car ces prix ont été décernés par des lecteurs, ou des professionnels de la littérature noire. Pourtant, ça ne change pas fondamentalement mon rapport à l’écriture : je crois pouvoir continuer à écrire ce que j’aimerais lire.

Photo Groupe QDP Maryan Harrington
Quais du polar – mars 2019 © Maryan Harrington

Comment définiriez-vous votre univers romanesque ?

Noir, un peu désespéré, réaliste. Mais ce n’est pas moi qui ai commencé.

Sébastien Wespiser est très présent aux côtés de ses auteurs lors des rencontres en librairies. Il était lui-même libraire avant de se lancer dans d’édition [1]. Vous avez été publié dans d’autres maisons avant de signer chez Agullo et vous êtes le premier auteur français à entrer au catalogue. Comment avez-vous travaillé avec Estelle Flory sur votre manuscrit ? Quel regard portez-vous sur le catalogue des éditions Agullo et le travail de l’équipe ? Vous sentez-vous proches des autres auteurs de la maison [2] ? Agullo pour vous c’est une famille ?

9J’ai trouvé chez Agullo le confort que je cherchais depuis longtemps. J’ai connu des éditeurs droits et bienveillants, ce n’est pas le problème. Mais lorsque Sébastien Wespiser m’a demandé si je n’avais pas un texte à lui proposer, je lui ai sorti 1 700 000 signes, un manuscrit pas terminé, pas corrigé, et après l’avoir lu et l’avoir fait lire à ses deux associées, Nadège Agullo et Estelle Fleury, il m’a dit qu’il souhaitait m’éditer. Dès lors, tout Agullo m’a soutenu. Ils se sont emparés du projet, l’ont compris. Je ne voyais pas trop quelle autre maison d’édition pouvait se saisir d’un tel manuscrit. Sébastien Wespiser m’accompagne sur le terrain qu’il connait particulièrement bien, Estelle Fleury me conseille sur l’écriture, Nadège Agullo gère l’ensemble et moi, je peux écrire tranquillement. Je leur fais confiance et je crois qu’ils me font confiance, c’est ma famille littéraire d’une certaine manière. Leur catalogue est à la hauteur de leurs compétences, c’est le top actuellement dans l’édition française du noir. C’est la classe d’être un auteur Agullo !

Dans un entretien que Franck Bouysse nous a accordé à l’occasion de la parution Rock fictions [3], l’auteur de Né d’aucune femme explique que la musique joue un rôle important dans sa vie parce qu’il écrit la plupart du temps en musique et aussi parce que rythme, la musicalité de la phrase sont fondamentaux pour lui, qu’ils représentent sa voix et sa singularité de romancier. Je crois savoir que vous êtes fan des Clash. Quelle place tient la musique dans votre vie d’écrivain ?

Je n’écris pas en écoutant de la musique. Je n’y arrive pas, ou alors de la musique classique, parfois. J’ai d’ailleurs une oreille musicale déplorable. J’écoute de la musique mais en dehors de mon temps d’écriture. Mon amour pour la musique, c’est comme mon amour pour les livres : j’aime ce qu’il se dit sur la mélodie. Les Clash, oui, parce que Joe Strummer [leader du groupe – NDRL] était un mec engagé. Leur musique est efficace, ok, mais en plus les paroles ont du sens.

« Je décrète que polar ne signifie aucunement roman policier. Polar signifie roman noir violent. Tandis que le roman policier à énigme de l’école anglaise voit le mal dans la nature humaine mauvaise, le polar voit le mal dans l’organisation sociale transitoire. Le polar cause d’un monde déséquilibré donc labile, appelé donc à tomber et à passer. Le polar est la littérature de la crise », écrivait Jean-Patrick Manchette dans ses Chroniques. Souscrivez-vous au propos de l’auteur de La Position du tireur couché ?

10Absolument. Le polar, le roman noir sont des littératures qui témoignent d’un monde qui va mal. Il existe une littérature plaisir, l’équivalent du blockbuster ou de la comédie familiale au cinéma, parfois c’est d’un excellent niveau. Mais pour moi, le roman noir est un cinéma d’auteur qui pointe les antagonismes sociaux, les failles politiques, qui force à réfléchir.

Vous êtes membre du collectif Calibre 35 [4] qui rassemble des auteurs rennais de roman noir. Ce collectif, c’est une bande de potes ?

Oui, certains d’entre nous sont amis. Mais ce rassemblement hétéroclite d’auteurs rennais de noir (entendons-nous bien, il ne s’agit pas que de polar mais aussi de roman policier, thriller, roman noir historique et même du trash) a pour ambition de nous mettre en lien. Parfois, on réalise des recueils de nouvelles, on se file des tuyaux, on crée un réseau que l’activité d’écrivain, solitaire par essence, ne favorise pas en général.

Dans un entretien accordé à la revue America, le romancier américain Russell Banks déclare que le roman est selon lui appelé à disparaître au profit des séries télévisées, mais que cela n’est pas grave, que l’important est qu’il y ait toujours des personnes pour raconter des histoires contre le discours dominant [5]. Que pensez-vous de ces propos ?

11La télévision n’a pas tué la littérature, le cinéma non plus, le numérique n’a pas tué le papier. C’est étonnant cette vision du monde qui refuse la juxtaposition des média. Y a-t-il eu une période dans l’histoire où le roman était dominant ? Au 19ème siècle parce qu’il n’y avait ni télévision, ni cinéma ? Il y avait tellement peu de lecteurs, de gens qui avaient le temps de lire. Aujourd’hui, il n’y a jamais eu autant de lecteurs. Et moi, en tant qu’auteur de romans, lecteur de romans, je défends le roman, mais je regarde des séries, des films. J’adore ce qu’écrit Russell Banks – Affliction est pour moi un énorme roman – mais les auteurs, si importants soient-ils, n’ont pas toujours raison. Et je m’inclus dans la catégorie des auteurs qui n’ont pas toujours raison, hein !

Dans son roman 1994 paru chez Rivages en septembre 2018 (en même temps que le vôtre), Adlène Meddi raconte les guerres qui ont marqué l’Algérie et qui imprègnent encore le présent du peuple algérien. Avez-vous lu ce roman et qu’en avez-vous pensé ?

12Oui, j’ai lu le roman d’Adlène. Je le connais et je suis son travail de journaliste (sur le site Middle East Eye, en particulier [6]), c’est un type engagé, clairvoyant, érudit. Dans son livre, Adlène fait part de son expérience personnelle, il a vécu le trauma des années quatre-vingt-dix en Algérie. C’est un point de vue fort, nécessaire. Rivages a eu l’intelligence de le republier après sa publication en Algérie. 1994 est un livre que les Français peuvent, et doivent lire. Nos romans se complètent.

Le dernier tome de la trilogie paraîtra en 2020. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

J’aborderai les Printemps arabes et comment ces révolutions avortées ont favorisé les filières djihadistes, depuis l’Europe et le Maghreb jusqu’en Irak et en Syrie, et comment de jeunes gens, Européens souvent, sont ensuite revenus dans leur pays pour y porter le djihad (les attentats de l’année 2015 en France, particulièrement). Le roman court de 2010 à 2015. Il paraîtra en mars 2020.


Entretien réalisé par courrier électronique en avril 2019. Propos recueillis par Guillaume Richez. Portrait de l’auteur © Julien Mignot.

[1] À lire notre entretien avec Sébastien Wespiser : https://chroniquesdesimposteurs.wordpress.com/2018/05/21/interview-de-sebastien-wespiser/

[2] À lire notre entretien avec Valerio Varesi, autre auteur de la collection Agullo Noir : https://chroniquesdesimposteurs.wordpress.com/2018/05/15/interview-de-valerio-varesi/

[3] https://chroniquesdesimposteurs.wordpress.com/2018/11/07/rock-fictions-le-grand-entretien/

[4] http://www.calibre35.fr/

[5] N°8, hiver 2019.

[6] https://www.middleeasteye.net/


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