Dans le faisceau des vivants de Valérie Zenatti

valerie-zenattiLe 4 janvier 2017, Valérie Zenatti apprend la mort d’Aharon Appelfeld. Il est 7 h 04 dans le taxi qui la conduit à l’aéroport d’Orly où elle doit prendre un vol pour Tel-Aviv quand une alerte du quotidien Haaretz annonçant la mort de l’écrivain apparaît sur l’écran de son téléphone. Un an après, l’autrice de Jacob, Jacob (L’Olivier, 2014), traductrice d’une dizaine de livres du romancier israélien, publie un récit intimiste et bouleversant sur la disparition de cet homme qui était devenu son ami. Ni oraison funèbre, ni kaddish, Dans le faisceau des vivants est pour l’écrivaine « la tentative de conserver les traces vivantes des deux ébranlements qu’ont été pour [elle] la rencontre avec Aharon Appelfeld puis sa disparition » [1].

En lisant ce livre, on pense à cette célèbre phrase de Montaigne évoquant dans ses Essais son amitié passionnelle avec La Boétie : « Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : parce que c’était lui, parce que c’était moi. » Une âme sœur. La rencontre de Valérie Zenatti avec cet « écrivain errant de fictions errantes », comme le qualifiait son ami Philip Roth, n’est pas seulement celle d’une traductrice avec un immense romancier, c’est aussi celle d’une femme et d’un homme qui vont partager histoires, racines, forêts, enfances et silences. Un véritable coup de foudre.

« Je veux […] traduire ses livres comme j’écris les miens, dans la conscience aiguë que c’est le bon moment, qu’il y a une adéquation entre les mots et le temps, comme deux matériaux distincts entrant soudain en fusion », lit-on page 39. Et plus loin Valérie Zenatti écrit encore : « […] lorsque je traduis ses livres, ses personnages entrent en moi, pas à pas, et une fois la traduction terminée, ils ne me quittent plus, ils font partie de moi. » (p. 41)

Lorsqu’elle mord dans le fromage qu’elle vient d’acheter à une paysanne ruthène à Czernowitz, Valérie Zenatti écrit que « passé et présent, réalité et fiction se rejoignent dans cette bouchée » (p. 148), comme une traversée du miroir, comme si l’autrice devenait à son tour le personnage d’un roman d’Aharon Appelfeld (elle qui a fait de l’écrivain israélien un personnage de son livre Mensonges [2]).

Cette rencontre entre elle et lui, c’est aussi celle d’une langue, – l’hébreu, cette langue qui n’était pas la leur et qu’ils ont apprivoisée à l’adolescence : « […] nous nous sommes mis à parler cette langue dans laquelle nous n’avions pas vécu, c’est-à-dire une langue dans laquelle nous n’avions pas souffert non plus, et surtout dans laquelle n’étaient pas inscrits les silences de l’enfance. » (p. 50)

C’est pourtant en hébreu qu’Aharon Appelfeld écrit, et c’est en hébreu que Valérie Zenatti lit ses romans pour les traduire. Une langue comme un destin : « Un homme naît quelque part, il vit avec ces paysages, c’est une part de son destin, il ne pourra jamais les extirper de lui-même […]. Je peux écrire sur tout, mais en fait je ne peux pas écrire sur tout, parce que je suis planté dans un certain lieu, et je suis relié à ce monde […]. » (pp. 67-68) Et encore : « Un écrivain doit être avec lui-même avant tout […] il doit être fidèle à lui-même, à sa voix, à sa musique, à ses expériences […]. » (p. 69)

Confrontée à sa disparition, l’écrivaine visionne des archives filmées pour continuer à entendre sa voix, sa façon à lui, unique, « de murmurer, dans un mouvement vers l’intérieur, pour chercher à être au plus près de lui-même et par là, s’adresser aux autres » (p. 38). Dans le film documentaire Le Kaddish des Orphelins d’Arnaud Sauli (diffusé en 2016 sur France 3), Aharon Appelfeld explique que « l’art, la littérature, la peinture, essaient de parler de l’individu, à chacun ». À l’exception des auteurs à succès qui s’adressent à une foule, l’écrivain ne devrait pas, selon lui, s’adresser à une foule, masse d’individus indistincts.

Pour retrouver cette voix, il faut revenir à la table, reprendre le chemin du livre : « Je retraduis tout, je retrouve le souffle, le rythme, les intonations, le sourire au milieu d’une phrase, mes oreilles se tendent et s’affûtent, j’entends la voix qui s’est tue de manière plus distincte que si j’en écoutais un enregistrement […]. » (p. 23)

Le lecteur découvre ainsi, par la seule magie de l’écriture, la voix du disparu, retranscrite dans le livre, sans guillemets, en italiques [3], les deux voix se mêlant, une nouvelle fois, pour former un duo, hors du temps : « Je suis né à Czernowitz en 1932. / Et quelque chose murmurait en moi, je suis née à Czernowitz en 1932. » (p. 48), véritable leitmotiv de ce livre-partition (p. 112).

« Traduisant de la littérature russe, c’est – en ce qui me concerne – naturellement la voix de ma mère que je traduis », dit André Markowicz [4]. « Traduire, c’est entendre une voix et essayer de la restituer, c’est une question d’oreille, de tonalité, de rythme, d’intuition et de réflexion », semble répondre Valérie Zenatti [1].

Le secret, peut-être, tient moins dans la voix elle-même, que dans ce murmure, c’est-à-dire dans cette voix qui tend vers le silence, le silence comme seul point d’équilibre et de rupture d’une existence toute entière traversée par la Catastrophe. Valérie Zenatti n’explique-t-elle pas dans un entretien que c’est le silence d’Aharon Appelfeld qu’elle essaie de traduire [5] ?

« Ce silence, comme un abri vital, seul lieu possible pour celui qui est blessé, il a su un jour que c’était lui qu’il voulait habiter, il ne voulait pas lutter contre ce qui le traversait, il lui fallait tendre l’oreille à ce qu’avait emmagasiné le petit garçon né à Czernowitz qui avait entendu le cri de sa mère assassinée par les nazis, et la résonance de la Catastrophe était si grande qu’il lui fallait bien quarante-cinq livres et une vie vouée à ce silence pour lui permettre d’être avec les siens, avec lui-même, pour chercher en lui le monde englouti, lui donner présence, forme, visage, voix, vie, et je sens trembler dans mon corps l’écho de sa nécessité […]. » (pp. 27-28)

« La séparation entre la vie et la mort est plus fine qu’on ne le croit », disait Aharon Appelfeld (p. 24). Et plus loin, Valérie Zenatti écrit qu’il voulait encore « arpenter ce passage entre la vie et la mort, la condition existentielle de l’homme » (p. 29), ce qui rappelle la mort de son grand-père dont Aharon Appelfeld parle dans Histoire d’une vie [6] en rapportant ses propos : « La route n’est pas longue, et il n’y a pas lieu de s’inquiéter. » N’est-ce pas le propre de tout écrivain : écrire pour que rien ni personne ne meure tout à fait ?

Aharon Appelfeld « a sauvé de l’effacement ce qui avait été condamné à l’effacement, replaçant la tragédie dans la chaîne des générations, inlassablement il a tissé les âmes de ceux qui avaient disparu dans le faisceau des vivants. » (p. 54)

Ce beau livre, tout baigné « dans l’obscurité bleutée de l’aube » (p. 145), est une invitation au voyage intérieur, entre ombres et silences.


Dans le faisceau des vivants de Valérie Zenatti, éditions de l’Olivier, janvier 2019

[1] http://www.actuj.com

[2] http://www.editionsdelolivier.fr/mensonges

[3] De nombreuses occurrences parmi lesquelles nous pouvons mentionner celles des pages 26, 27, 29, 30.

[4] Dans l’entretien qu’il nous a accordé : Les-imposteurs/entretien-andre-markowicz

[5] https://www.lemonde.fr/valerie-zenatti-traduire-le-silence

[6] http://www.editionsdelolivier.fr/histoire-d-une-vie

 


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