Liquéfaction d’Alain Freudiger

CouvÉtonnant livre que ce Liquéfaction, troisième roman dans lequel l’écrivain et performeur Alain Freudiger raconte l’étrange histoire de Baptiste Ott emporté dans sa baignoire par la Rheuse, fleuve (fictif) en crue qui dévaste tout sur son passage. Un personnage que son prénom prédestinait à cette odyssée immersive (baptiste vient du grec baptizein qui signifie « immerger », tandis que son patronyme tire son origine de la racine od- qui signifie « richesse »). Étonnant, car le lecteur perd pied, en même temps que le protagoniste, dès les premières pages de ce conte philosophique de l’absurde narré à contre-courant.

Baptiste est tantôt un « il », tantôt un « je » (« Je me retourne vivement. Baptiste Ott est à nouveau seul dans son bain », lit-on page 20) : une dualité qui renvoie à la distinction opérée par Heidegger entre l’étant (ici le il) et l’être (le je). Car l’eau n’est pas ici seulement l’élément matriciel, liquide amniotique (« Baptiste avait l’impression que l’eau intérieure, le sang, le liquide dans son corps, remuait à l’unisson de l’eau extérieure, ne faisait qu’un […]. » p. 219 [1]), elle est aussi la ligne ultime du partage ontologique entre la partie émergée et celle immergée : « L’eau coupe les choses et les corps. […] Et cette découpe, c’est un partage du monde, beaucoup trop peu connu. […] Par exemple, dans ma baignoire. L’eau me coupe en deux, dans une baignoire pleine, il y a deux Baptiste Ott. […] Le monde est partagé entre ce qui émerge et ce qui est émergé. » (p. 113)

Au lecteur de déterminer quelle partie représente le je et l’autre le il, l’auteur et le personnage, le moi et le ça.

Alain Freudiger réussit à donner à la forme narrative de son récit de déluge l’impétuosité du fleuve en crue. Son texte charrie divers fragments provenant d’ouvrages classiques (L’Épopée de Gilgamesh, Montaigne, Conrad, Faulkner, Boulgakov…) ou totalement méconnus (Bulletin de la société d’encouragement pour l’industrie nationale) : « les narrations sont des flux. Or, tout comme les flux, les narrations sont soumises à la mécanique des fluides », écrit l’auteur page 263.

Mais c’est véritablement en son milieu que l’ouvrage gagne en force, quand la liquéfaction et l’érosion contaminent les personnages, le langage et le texte lui-même : « On entendait ‘‘Galaigues’’ pour ‘‘Calaigues’’ […]. Et c’est à chaque fois les consonnes qui ramassaient, qui fluctuaient, se trouvaient mouillées. » (p. 167) « Je ne suis d’aucune liquéfaction », s’écrit Lionel page 168, le fils du protagoniste, Prométhée malgré lui, qui émet l’hypothèse que « l’on assistait avec le sable à une érosion des langues » (p. 210) : « Mais à l’inverse de l’eau qui diluait les consonnes, avec le sable c’était à l’érosion des voyelles qu’on assistait […]. » (ibid.)

Les membres de l’équipage eux aussi se liquéfient : « Ils perdaient leurs ongles, étaient rongés par le sel, avaient la peau couverte d’éruptions et de boutons, la peau des pieds qui s’en allait en lambeaux, la diarrhée. » (p. 230)

Et cette érosion s’étend au texte lui-même, dans la troisième partie du roman (« La mer monte » pp. 177-233) où tous les paragraphes se terminent par « […] », comme si le texte était lui aussi rongé par le sable et le sel.

Le récit mythique de déluge va faire place à un récit de création en négatif : « Le ciel devint sale, de petits nuages filant comme des flèches sombres, des masses compactes figurant des édifices étranges, ponts en ruines, cathédrales percées […] » (p. 216) Des espèces animales que l’on croyait disparues refont surface (p. 220).

Dans la dernière partie du livre [2], à bord de cette étrange Arche de Noé (le « bateau-mère »), véritable tour de Babel (« parmi la trentaine d’occupants du sablier, on ne parlait pas moins de vingt langues » p. 200), Lionel exhorte les survivants à raconter chaque jour une histoire : « J’ai la conviction que tant qu’on continuera à raconter des histoires, à faire entendre des voix qui tissent les fils de narrations, le monde ne sera pas englouti. » (p. 239)

Au récit eschatologique se substitue un récit mythologique, ou plutôt un récit où se mêlent non plus des citations littéraires, mais où alternent vingt-et-une histoires racontées par les membres de l’équipage du sablier (on ne pouvait mieux marquer l’écoulement du temps) : le temps linéaire, historique, borné par une fin des temps apocalyptique, est ici remplacé par un temps cyclique, le temps du mythe. L’espoir d’un éternel recommencement.


Liquéfaction d’Alain Freudiger, collection Mycélium mi-raisin, Hélice Hélas, mars 2019

[1] La métaphore du « bateau-mère » avec « les corps qui lui [sont] attachés » est développée page 220.

[2] Intitulée « Sat prata biberunt » en référence à un vers des Bucoliques de Virgile : « Claudite jam rivos, pueri ; sat prata biberunt. » (« Barrez désormais les canaux d’irrigation, mes enfants ; les prés ont assez bu. »)


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