Entretien avec Benjamin Fogel (première partie)

FOGEL_La-transparence-selon-IrinaEn 2058, notre monde a basculé dans l’ère de la transparence. Impossible de se connecter anonymement sur le Réseau. Toutes nos données personnelles sont accessibles en ligne. Pour préserver leur intimité, certaines personnes choisissent de vivre à l’abri d’un pseudonyme. C’est le cas de Camille qui se fait appeler Dyna Rogne dans la réalité.

Dans La Transparence selon Irina, son premier roman publié chez Rivages, Benjamin Fogel imagine une société dans laquelle la population se répartit en nonymes, rienacas et Obscuranets. Passionné de cinéma, de musiques actuelles et de jeux vidéo, cet écrivain trentenaire est également le fondateur de Playlist Society [1], une revue culturelle en ligne et une maison d’édition, pépinière de journalistes, critiques, blogueurs et écrivains, à laquelle on doit des essais et monographies sur les réalisateurs J.J. Abrams, Tony et Ridley Scott, Christopher Nolan, Michael Mann, Tobe Hopper, Terrence Malick, ou encore Paul Verhoeven.

Œuvre visionnaire d’un primo-romancier à suivre, La Transparence selon Irina tient ses promesses. Rencontre placée sous le signe de la dystopie avec un écrivain aussi à l’aise pour parler de philosophie que de culture pop.

Comment est né La Transparence selon Irina ?

À l’origine du livre, il y a le désir d’imbriquer trois histoires, évoluant chacune sur une sphère différente : la sphère intime avec l’histoire de manipulation en ligne qui comprend de nombreux passages autobiographiques ; la sphère politique avec une réflexion sur les sociétés de contrôle ; et la sphère philosophique via une narration qui interroge la question de l’identité numérique, et de ce qui nous définit en tant qu’êtres humains.

Selon une étude récente, un.e Français.e sur quatre songerait à écrire un livre. D’où vient votre désir d’écriture ?

1Compte tenu du nombre de romans qui sortent par an, les auteurs et autrices doivent s’interroger sur la nécessité d’écrire et déterminer s’il est raisonnable d’imposer un livre supplémentaire aux étagères de librairies déjà encombrées. Chez moi, le désir d’écriture succède à l’intuition d’avoir quelque chose d’intéressant à dire sur le monde. Cela peut paraître prétentieux, mais je ne pourrais pas écrire sans la conviction d’avoir un point de vue à proposer aux lecteurs et lectrices. Je crois qu’il faut toujours se poser cette question : qu’est-ce que mon livre apporte à ce qui existe déjà ?

La Transparence selon Irina est publié dans la collection Rivages/Noir. Qu’est-ce qui vous a séduit dans son catalogue et sa ligne éditoriale ?

Rivages a toujours été l’une de mes maisons d’édition préférées et je suis emballé par le renouveau qu’elle connaît ces dernières années que ce soit en noir, ou au sein des collections « littérature française » et « littérature étrangère ». Je suis admiratif des dernières publications de Rivages/Noir avec une série de romans qui utilisent tous la littérature noire, du polar au thriller, pour aborder des thématiques sociales, politiques et humaines.

Depuis la rentrée 2018, on peut citer : 1994 d’Adlène Meddi sur la guerre d’Algérie, Rivière tremblante d’Andrée Michaud sur le deuil, Darktown de Thomas Mullen sur les tensions raciales, Dans l’ombre du brasier d’Hervé Le Corre sur les révolutions nécessaires, Les Compromis de Maxime Calligaro et Éric Cardere sur le fonctionnement de l’Europe, ou encore L’Apocalypse est notre chance d’Ava Fortel sur la place de l’université en France. C’est exactement ce que j’ai envie de lire en tant que lecteur, et je suis fier de contribuer à la dynamique actuelle portée par Jeanne Guyon et Valentin Baillehache qui dirigent la collection.

Avez-vous pensé au lecteur lorsque vous écriviez ?

Je pense systématiquement au lecteur quand j’écris. Cela vient de mon activité d’éditeur au sein de Playlist Society, la maison d’édition que je dirige et qui publie des essais culturels, où il s’agit toujours de favoriser la transmission de connaissances en offrant un propos limpide, quelle que soit la complexité des idées. Je préfère être scolaire qu’opaque. La Transparence selon Irina aborde plusieurs concepts, impliquant parfois des explications techniques. C’était un enjeu d’offrir un maximum de repères, de limiter les zones de flou, de permettre aux lecteurs et lectrices de s’approprier l’univers, sans pour autant être noyés sous les informations.

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Depuis les années soixante-dix, il existe un courant engagé dans la science-fiction. Selon vous, le rôle de l’écrivain de science-fiction est-il avant tout politique ?

Pour moi, le rôle de l’écrivain est toujours politique, quel que soit le genre. Ce biais s’accentue encore plus dans la science-fiction, car dès que l’on se projette dans le futur, on est obligé de réfléchir aux évolutions sociales, morales et politiques.

Comment lier littérature et engagement sans tomber dans la propagande ?

3Il ne faut pas imposer des dogmes, mais offrir des pistes d’analyses, voire des clefs de compréhension, pour permettre aux lecteurs et lectrices de se faire leur propre avis sur les questions politiques. Dans La Transparence selon Irina, qui interroge la moralité de la transparence, j’essaye de ne pas trancher, de ne pas pousser les gens à épouser mon point de vue. Je pose la question suivante : quelle proportion de liberté sommes-nous prêts à sacrifier pour maintenir notre qualité de vie ? Je n’apporte pas de réponses, je laisse les gens positionner le curseur en fonction de leur sensibilité.

La littérature de genre est-elle le dernier lieu de l’engagement politique dans la littérature ?

Je ne pense pas. L’engagement politique peut s’immiscer partout, dans toutes les formes de littératures, mais aussi dans toutes les formes d’art. Il suffit de lire Les Enténébrés de Sarah Chiche ou À la ligne de Joseph Ponthus cette année pour s’en convaincre.

« Internet était devenu une zone de non-droit où les conditions générales d’utilisation de Google, Apple, Amazon et autres sociétés privées jouaient le rôle de nouvelles Déclarations des droits de l’homme », écrivez-vous page 16. Quelles sont les dérives actuelles qui ont nourri votre réflexion ? Quelles sont les technologies qui vous font peur ? 

La technologie ne me fait pas peur. La technologie, tout comme l’anonymat ou la transparence, n’est pas bonne ou mauvaise. Le problème, c’est toujours ce que l’humain en fait. Ce qui m’inquiète du coup, c’est moins la capacité des systèmes d’information à accumuler des données sur les internautes et à les agréger, que l’usage qui peut en être fait contre notre volonté et sans même nous en avertir. 

Benjamin Fogel 4 (crédit Alexis Fogel)

Métadicateur, Rienacas, rienacalistes, nonymes, nonistes, vifistes, airlai, fouineurs… Pourquoi avez-vous créé ces termes de novlangue ?

La Transparence selon Irina est un roman sur un monde réinventé. Les questions économiques ont été résolues grâce à la mise en place du revenu universel. La crise écologique a été combattue via une responsabilisation internationale des entreprises et des citoyens. Le racisme et l’homophobie ont disparu ; seule la misogynie perdure. On ne classe plus les gens en fonction de leurs orientations politiques et sexuelles, ou de leurs origines sociales. À la place, on les classifie selon leur positionnement face à la transparence. Tous ces termes de novlangue servent à souligner ce changement de paradigme. C’est un nouveau vocabulaire à destination des nouvelles classes sociales.

Dans son roman L’Orange mécanique (A Clockwork Orange), Anthony Burgess invente un méta-argot, le Nadsat, mélange de russe, de manouche et d’anglais. Avez-vous envisagé, durant l’écriture de votre livre, d’aller plus loin dans l’invention d’un néo-parler ?

4J’y ai pensé, mais je trouvais le roman déjà suffisamment complexe – compte tenu du fonctionnement du monde à assimiler et des termes de novlangue dont nous venons de parler –, pour en plus y réinventer la langue. Qui plus est, la forme clinique de La Transparence selon Irina répond à la rationalité de la société de 2058. Le recours à un néo-parler aurait généré un dynamisme contraire à la thématique du livre. Seuls les Obscuranets auraient pu être dépositaire d’un nouveau langage, mais je craignais que cela sonne cliché et surligne maladroitement l’aspect anarchiste du mouvement.

Vous abordez de nombreux questionnements très contemporains dans ce texte. Le pseudonyme du personnage principal est Dyna Rogne, une anagramme d’androgyne. À quel moment de l’écriture avez-vous décidé qu’il y aurait un doute sur l’identité de genre de votre personnage ?

Il s’agit d’un des partis pris initiaux du livre. Camille Lavigne est un personnage qui veut profiter du meilleur des deux mondes, virtuel et réel. Dans cette continuité, Camille ne souhaite pas choisir entre masculinité et féminité. En parallèle, cet aspect gender-fluid du personnage principal résonne avec l’idée d’un monde où il y a tellement de cases et de combinaisons possibles, que l’on peut au final échapper à toute tentative de classification.  

Dans La Transparence selon Irina vous n’évoquez pas l’avenir du dark web qui aurait pourtant toute sa place dans cette extension du présent que vous proposez aux lectrices et aux lecteurs.

C’est parce que la transparence a tout englouti. Il n’existe plus de secret, plus de réseaux alternatifs, plus de marchés noirs. Je ne voulais pas qu’il reste des « angles morts » dans le monde virtuel. Il fallait que la transparence règne sans partage. 

On ne trouve également quasiment aucun élément de géopolitique dans votre roman. Est-ce à dire que pour vous les frontières ne seront plus que virtuelles dans l’avenir ?

Oui c’est exactement ça. Le seul moment où j’évoque la géopolitique, c’est dans une note de bas de page pour expliquer que la crise écologique a débouché sur une fermeture des frontières. Pourtant, malgré ce repli sur soi physique, le monde n’a jamais été autant uni grâce au Réseau. Cela montre combien le virtuel est devenu plus important que le réel.

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Vous mentionnez les philosophes Michel Foucault (p. 72) et Jacques Derrida (p. 92). Je pense à ce qu’écrivait Hannah Arendt : « Seule l’imagination nous permet de voir les choses sous leur vrai jour, de prendre du champ face à ce qui est trop proche afin de le comprendre sans partialité ni préjugés, de combler l’abîme qui nous sépare de ce qui est trop lointain afin de le comprendre comme s’il s’agissait d’une réalité familière. » Est-ce que, pour vous, les œuvres de fiction peuvent nous permettre de mieux comprendre le monde que les essais philosophiques ?

J’aime l’idée que la fiction soit une passerelle entre le monde et la philosophie. Soit en interrogeant cette dernière, soit en la vulgarisant. Je retrouve complètement cette citation d’Hannah Arendt  quand je lis Alain Damasio par exemple.


Entretien réalisé par courrier électronique en juillet 2019. Propos recueillis par Guillaume Richez. Portraits de l’auteur © Alexis Fogel.

[1] https://www.playlistsociety.fr/

 

 


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