Entretien avec Benjamin Fogel (deuxième partie)

Benjamin Fogel 3 (crédit Alexis Fogel)En lisant La Transparence selon Irina j’ai eu l’impression que votre roman était celui d’un écrivain qui refuse de s’enfermer dans une vision extrême, pour qui il ne s’agirait pas de choisir un camp, soit du côté de l’utopie, soit de la dystopie. Je me trompe ?

C’est très juste. Il y avait un véritable enjeu à ne tomber ni dans l’un dans l’autre. C’est à la fois une utopie avec un monde qui a su relever les défis économiques, sociaux et écologiques, et une dystopie où la perte de liberté fait écho aux régimes totalitaires. Je souhaitais absolument que le futur soit à l’image du présent : à cheval entre des évolutions positives et des régressions tragiques.

Est-ce que l’écriture de La Transparence selon Irina s’est faite sans trop de travail de réécriture ? Est-ce venu d’un seul coup ?

1Il y a eu plusieurs versions différentes. Le premier jet contenait beaucoup de passages qui s’apparentaient plus à de l’essai qu’à de la fiction. J’avais dans l’idée de pousser le mélange des genres jusqu’à l’intégration de pans entiers non fictionnels consacrés au fonctionnement de la société future. C’est d’abord Élise Lépine [chroniqueuse de l’émission Mauvais Genres et critique littéraire du magazine Transfuge – NDRL], ma compagne, puis Jeanne Guyon, mon éditrice, qui m’ont poussé dans mes retranchements pour que je rende le livre plus compact et plus généreux. Je ne fais pas partie de ces auteurs qui crachent des premiers jets parfaits, où tout semble couler de source. J’ai besoin de travailler, et retravailler encore, pour emmener le texte là où il doit aller.

Pouvez-vous nous parler des recherches que vous avez effectuées pour écrire ce livre ?

J’ai lu tout ce que j’ai pu trouver sur la philosophie de l’identité numérique, ainsi que des essais et des articles de prospective, en particulier sur les questions écologiques et l’évolution des villes à l’heure du réchauffement climatique. Par mes expériences professionnelles, j’avais la chance de posséder déjà les connaissances sur les questions techniques.

La Transparence selon Irina comporte de nombreux rebondissements. Êtes-vous de ces écrivains qui préfèrent écrire sans plan pour découvrir au fur et à mesure ce qui va advenir ?

Je structure énormément. Je crée des parties, des chapitres et des sous-parties, et je glisse dans chacun d’entre eux mes idées, mes pistes et les résultats de mes travaux de recherche. Il n’y a quasiment aucun rebondissement dans le livre qui n’était prévu à l’avance.

Avez-vous besoin de visualiser ce que vous voulez écrire pour pouvoir l’écrire ?

2Je ne dirais pas que j’en ai besoin, mais j’aime avoir une approche visuelle pour certains passages. La scène d’introduction dans le bar par exemple est « montée » comme un film, avec ses plans, sa caméra qui avance, qui rentre dans un espace exigu où elle ne peut pas filmer les personnages de prêt, puis qui ressort et offre à nouveau une vue d’ensemble. Mais sinon, je ne crois pas que je suis un auteur particulièrement visuel. J’ai souvent une approche minimaliste, où, focalisé sur les idées, j’en oublie de décrire l’environnement.

Vous êtes amateur de musiques actuelles (métal, folk, rap, électro, rock). Écrivez-vous en écoutant de la musique ?

3J’aime travailler dans un espace physique minimaliste, mais au sein d’un environnement sonore musicalement bruyant. Je ne sais pas comment font ceux et celles qui travaillent en silence dans le bordel. Lorsque j’écris, je peux écouter toute sorte de musique, y compris des choses extrêmes comme du hardcore et du death, ou dénuées de mélodies comme du drone ou des musiques électroniques expérimentales.

Écrivez-vous dans n’importe quel lieu ou avez-vous un endroit privilégié pour travailler ?

Dans les faits, j’écris n’importe où, n’importe quand et aussi parfois n’importe comment. Entre mon job principal, ma maison d’édition, ma famille et mes proches, les moments d’écriture sont rares. Aussi ai-je appris à écrire dès que l’occasion se présente. Même si je n’ai que vingt minutes devant moi, je sors mon ordi et me lance dans un paragraphe.  

Vous relisez-vous, comme le dit Zadie Smith, « jusqu’à l’usure » ? Retravaillez-vous sans fin une phrase, ou privilégiez-vous le souffle, l’énergie de la langue ?

4Je me sens plus proche de Zadie Smith que de romanciers et romancières qui écrivent à l’instinct. Je fais clairement dans l’usure. L’usure du texte et de moi-même. Moins d’ailleurs par souci de perfection que pour accroître la cohérence du propos.

 Quand savez-vous que le livre est terminé ?

C’est la question la plus facile de cette interview. Je sais qu’un livre est terminé quand mon éditrice me dit qu’il est terminé.

Ce que vous décrivez dans La Transparence selon Irina existe déjà. La science-fiction a d’abord eu cinquante ans d’avance, puis vingt, puis cinq. Comment écrit-on de la science-fiction aujourd’hui alors que la technologique semble se développer plus vite que l’imaginaire des auteurs ?

Il n’y a plus d’enjeux de prospective technologique lorsque l’on écrit de la science-fiction. Nous vivons déjà à l’ère de l’omniprésence technologique, où la première question que se posent ingénieurs et chefs de produit en voyant un objet est : comment pourrions-nous y adjoindre encore plus de technologie ? Selon moi, il faut déplacer la réflexion sur les questions sociales et politiques. Réfléchir aux impacts des technologies existantes sur le monde de demain.

Le scientifique britannique Martin Rees décrit notre siècle comme « le dernier siècle de l’humanité ». Pour quelles raisons pensez-vous que la dystopie est devenue un genre si populaire de nos jours ?

5Pendant longtemps, la dystopie a servi à alerter les gens des risques à venir s’ils ne changeaient pas les choses maintenant. C’était de la littérature de « mise en garde ». Aujourd’hui, le rôle de la dystopie a changé. Nous avons déjà conscience des apocalypses à venir. La dystopie sert à présenter des futurs atroces, mais en inventant des modèles de vie alternatifs au sein de ceux-ci. La dystopie est là pour offrir des voies de sortie. On pourrait presque parler de dystopies utopiques.

Dans le premier mois de l’administration de Donald Trump, 1984 a atteint le sommet de la liste des meilleures ventes sur le site Amazon. Que s’est-il passé selon vous ?

Je me souviens être allé à New York peu après l’élection de Trump. De nombreuses librairies mettaient en valeur des sélections de romans dystopiques, dont 1984. C’était la même démarche que si vous étiez au pied de l’Himalaya avec des librairies proposant des immenses corners « survivre en haute montagne ». J’avais l’impression que les gens voulaient lire de la dystopie non pas pour savoir ce qui les attendait, mais pour y trouver les outils pour surmonter cette épreuve.

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Pensez-vous comme Schopenhauer que l’art est un palliatif qui nous fait oublier un temps nos douleurs, ou qu’au contraire il est un puissant stimulant, un « facilitateur de vie » comme l’affirme Nietzsche ?

Je me place définitivement du côté de l’art comme source d’émulation, comme médium pour devenir une meilleure personne. J’aime les livres qui nous aident à mieux nous positionner dans le monde.

L’écrivain William Gibson, chef de file du mouvement cyberpunk, a déclaré dans une interview qu’il avait l’impression que nous avions de plus en plus de difficulté à nous projeter dans le futur. Est-ce que vous partagez son point de vue ?

7Même si je suis fan de Gibson et qu’Identification des schémas reste une grosse influence, je ne partage pas son point de vue. Au contraire, je trouve qu’on a de plus en plus d’outils, de connaissances des événements passés et d’accès à tout ce qui se passe dans le monde pour affiner nos prospectives. La seule chose qu’on ne peut jamais anticiper c’est la folie humaine et les cygnes noirs, ces événements imprévisibles aux répercussions inouïes comme les conceptualise l’essayiste Nassim Nicholas Taleb.

« La littérature générale est une littérature du passé », selon Pierre Bordage [1]. Que pensez-vous de ces propos ?

Il n’y a jamais rien de mort en art pour moi. Jamais de courants dépassés, condamnés à documenter l’histoire littéraire, sans plus jamais la faire avancer. En tout cas, il y a chaque année des dizaines de livres en littérature générale qui arrivent à me prendre aux tripes, comme Forêt obscure de Nicole Krauss, l’an passé.

Vous citez Alain Damasio, Virginie Despentes ou encore David Foster Wallace parmi vos écrivains préférés. Quelles sont vos lectures favorites et quelles influences vous reconnaissez-vous ?

9Aux côtés de ceux précités, je suis évidemment influencé par Philip K. Dick et J. G. Ballard, mais aussi par des centaines d’autres auteurs et autrices. Je suis une éponge. Chaque lecture peut me donner envie d’intégrer de nouveaux éléments à mes textes.

Dans son numéro de février 2019, on peut lire sur la couverture du magazine Lire « Génération(s) Houellebecq ». Avez-vous le sentiment d’appartenir, non à un courant (existe-t-il encore des courants littéraires ?), mais à une génération d’écrivain.e.s ? De quelles écrivaines et/ou écrivains vous sentez-vous proche ?

10C’est peut-être un peu tôt pour l’écrire noir sur blanc, mais je suis persuadé qu’il y a une génération Damasio qui est en train d’émerger en France, des gens qui comme moi ont lu La Horde du Contrevent entre leur 20 et 30 ans, et qui se retrouvent dans la nécessité de rééchanter le présent et le futur, au travers de textes romanesques et politiques, qui cherchent à ouvrir des brèches, à créer des alternatives dans nos manières de vivre.

De vous, on sait peu de choses sinon que vous êtes amateur de culture pop et cofondateur des éditions Playlist Society. Est-ce que, comme Céline Minard, vous considérez que la biographie d’une écrivaine ou d’un écrivain c’est sa bibliothèque ?

Ai-je le droit de répondre que, comme Irina Loubowsky dans mon livre, je considère que la biographie d’une écrivaine ou d’un écrivain, c’est la somme de ses textes et des traces qu’elle ou il laisse en ligne ?

Playlist Society est à la fois une maison d’édition et une revue collective. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

À l’origine, il s’agit de mon blog personnel créé en 2007. La revue a été fondée en 2011 et la maison d’édition en 2015. Que ce soit en ligne ou dans les livres, l’objectif est le même : valoriser les œuvres et les artistes qui ont quelque chose à dire sur notre monde, au travers de textes qui mélangent analyses universitaires, approches pop et souci de parler au plus grand nombre ; le tout en s’intéressant à toutes les formes d’art : cinéma, musique, littérature, jeux vidéo… Nous sortons quatre à cinq livres par an et avons quasi une vingtaine de titres en librairies, dont le dernier publié s’intitule Géographie zombie, les ruines du capitalisme.

De plus en plus d’autrices et d’auteurs revendiquent une véritable prise en compte de leur statut et une rémunération plus équitable. Vous qui êtes à la fois auteur et éditeur, que pensez-vous du mouvement #PayeTonAuteur ?

Je trouve ça bien que les auteurs se battent pour représenter un pourcentage plus important dans la répartition des postes financiers d’un livre. Néanmoins en tant qu’éditeur indépendant, je ne vois pas comment cette part supplémentaire pour l’auteur pourrait venir en déduction de la part de l’éditeur. Une fois que l’on a payé la librairie, le distributeur, le diffuseur et l’imprimeur, il ne reste déjà quasiment rien.

Dans un entretien accordé à la revue America, le romancier américain Russell Banks déclarait que le roman était selon lui appelé à disparaître au profit des séries télévisées, mais que cela n’était pas grave, que l’important était qu’il y ait toujours des personnes pour raconter des histoires contre le discours dominant. Que pensez-vous de ces propos ?

11Comme je le disais précédemment, tous les discours qui affirment ou prédisent la mort d’une forme artistique me laissent de marbre. Tout cohabite. Les œuvres se nourrissent entre elles, quel que soit leur format. Où Russell Banks a raison, c’est que si ça arrivait ce ne serait pas grave. Il y aurait toujours mille autres manières de s’exprimer, de transmettre des émotions et des idées. Et dans tous les cas, l’art ce n’est pas la vie. Ce sera plus facile de vivre dans un monde sans roman que sans abeille.

Êtes-vous en train de travailler sur un nouveau texte ? Et dans l’affirmative, pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

12J’ai recommencé à écrire quasiment le lendemain de la publication de La Transparence selon Irina. Dès les premiers retours enthousiastes et l’idée que mon travail intéressait des gens, je m’y suis remis. Sans en dire trop, La Transparence selon Irina a été conçue comme une trilogie, avec un tome qui se passe avant et un qui se passe après. Je travaille sur celui qui se passe avant, trente-cinq avant pour être précis. Ce ne sont pas les mêmes personnages, mais c’est le même monde.


Entretien réalisé par courrier électronique en juillet 2019. Propos recueillis par Guillaume Richez. Portraits de l’auteur © Alexis Fogel.

[1] https://www.lemonde.fr/pixels/pierre-bordage


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