Le Nuage et la Valse de Ferdinand Peroutka

LeNuageetlavalseCOUV.indd« Vienne, 1910 ou 1911, fin avril, début mai, sur la galerie en bois d’une maison ancienne, un jeune homme observait ce qui se passait autour de lui. […] Ce jeune homme, nous l’appellerons X. » (pages 24-25)

Une hésitation sur la date, comme un avertissement aux lecteurs, dès l’incipit : ceci n’est pas un roman historique. Ferdinand Peroutka mêle souvent, parfois dans un même paragraphe, temps verbal du passé et présent, car ce qui importe à la lecture de ce livre, c’est moins la reconstitution précise des événements tragiques de notre passé, que la manière dont le lecteur les perçoit à travers ce texte au moment où il le lit.

Un passage placé en fin d’ouvrage est significatif de la démarche de l’écrivain :

« Un jeune écrivain avait envisagé d’écrire un roman sur l’époque d’Hitler, avec son point de vue sur cette période de l’histoire. Il était allé visiter Dachau, il avait vu ce qui restait du camp, les baraquements, les miradors et le portail. […] Globalement, rien de frappant. C’étaient d’autres temps, tout ça est loin de nous, nous avons notre propre vie. Non, finalement, il n’écrira pas là-dessus. Il préfère traiter un autre sujet, peut-être les événements à venir du XXIème siècle. » (p. 565)

Revenons en arrière : Ferdinand Peroutka a été déporté au camp de concentration de Dachau, puis à Buchenwald, d’où il ne sort qu’en 1945, lorsque le camp est libéré par les Américains. Le Nuage et la Valse a d’abord été une pièce de théâtre (1947) dont le roman éponyme garde de nombreuses traces, notamment dans la vive scène qui oppose le commandant SS Röhmild et le capitaine Arnim, au début du Livre III (pp. 376-393). Le roman est publié en 1976, et le lecteur français le découvre en 2019 dans la belle traduction d’Hélène Belletto-Sussel. Ce qui fait de ce livre une œuvre résolument moderne, c’est précisément ce parti pris audacieux de l’auteur de ne pas écrire un roman historique.

Reprenons : ce jeune homme évoqué dans le prologue cité plus haut, ce peintre raté, ce X, n’est autre qu’Adolf Hitler. Pourquoi l’avoir appelé X ? L’identité et sa perte, ainsi que la déshumanisation, sont au cœur de ce livre. Le personnage de Karel Novotný, employé de banque, est arrêté par erreur par la Gestapo de Prague car il a été pris pour autre, un député communiste homonyme. Les deux fonctionnaires qui s’en aperçoivent en rient et, malgré l’erreur manifeste, Novotný est tout de même déporté.

Les exégètes rappellent avec raison combien le style de Peroutka est sec : « Le train siffla, s’ébranla à deux reprises et démarra. Peu à peu disparurent à leurs yeux les dernières images de Prague, les toits et les tours. Le Dr Papoušek pleurait plus fort. Sur les plates-formes avant et arrière du wagon se tenait un SS armé d’un fusil. Les prêtres sortirent des livres noirs et se mirent à lire tout bas en remuant les lèvres, ils priaient. » (p. 132)

Peroutka ne démontre jamais, il se contente de montrer, sans pathos, sans émettre de jugement. Ce n’est pas un regard qu’il porte sur les paysages monochromes et les personnages qui peuplent ce roman, ce n’est pas à travers ses yeux que le lecteur suit cette histoire, ou plutôt ces histoires, mais derrière l’objectif d’une caméra qui enregistre mécaniquement tout ce qui passe : « On voyait ici un dos nu sous une chemise, là des pieds sales, un corps couvert de cicatrices, un membre estropié, un tatouage, des bras minces et musclés, un large torse ou une poitrine de tuberculeux. » (pp. 167-168)

Dans la traduction d’Hélène Belletto-Sussel, l’emploi du pronom indéfini on est particulièrement révélateur de ce parti pris d’impersonnalité du style. « On entendit des cris » lit-on, par exemple, pages 136 et 194.

Ce parti pris questionne : pourquoi un écrivain qui a lui-même vécu la déportation, adopte-t-il ce style volontairement impersonnel ? À la lecture de ce livre, nous pouvons formuler l’hypothèse suivante : Peroutka n’a pas voulu écrire un roman historique disions-nous, pas plus qu’une œuvre de divertissement bourgeoise. Il rejette toute empathie. Mais cet effet de distanciation n’a rien de brechtien.

En adoptant un style volontairement impersonnel, l’auteur pousse le lecteur à se couler dans cette atroce indifférence qui a conduit le monde à la Catastrophe, – l’atonie de celles et ceux qui n’ont eu ni courage, ni pitié, celles et ceux qui n’ont pas voulu voir l’ancien monde sombrer peu à peu dans la barbarie, cette effroyable banalité du Mal. Il appartient au lecteur de réagir. Et là, l’émotion naît, au-delà des simples images reconstituées.

Cette neutralité, ou plutôt cette neutralisation du moi, Peroutka la revendique :

« Les écrivains parleront de cette époque pendant des décennies. Ils ne sauront pas tout. Ils découvriront beaucoup de choses grâce à des photographies, mais il leur manquera les détails. Ils ne sauront pas qu’un coq a chanté au moment où un homme vivait ses derniers instants. Ni que les camps de concentration, du matin au soir, étaient envahis par une odeur de rutabaga avarié, et ils ne sauront rien de la puanteur dans la salle d’attente de la Gestapo. » (p. 421)

Tout est dans l’ironie tragique du titre, comme un manifeste en négatif : le petit nuage blanc, celui des décors d’opérette viennoise, celui qui « étincelle » dans le ciel toujours bleu ; et la célèbre valse Le Beau Danube bleu de Johann Strauss II [1]. Tout ne serait qu’ordre et beauté ? Non : tout n’est que désordre et laideur.

En refusant toute empathie, Peroutka signe un lourd roman sans compromission, un livre aussi épais qu’un long réquisitoire à charge contre notre in-humanité. Humain, trop humain.


Le Nuage et la Valse (Oblak a valčík) de Ferdinand Peroutka, traduit du tchèque par Hélène Belletto-Sussel, La Contre Allée, avril 2019

[1] Parmi les nombreuses occurrences du nuage et de la valse, on peut notamment mentionner celles pages 368, 373, 379, 395, 404-405, 466, 559. « L’air était frais et calme, un nuage blanc étincelait dans le ciel. Dans la villa voisine, Le Beau Danube bleu sur un gramophone. Certaines mélodies sont immortelles. » (p. 568)


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