Entretien avec CharlElie Couture

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© Anver

Le chanteur, auteur, compositeur et plasticien de soixante-trois ans, est de retour en France après une quinzaine d’années passées aux États-Unis. La Mécanique du ciel, son recueil de « poèmes rock », vient de paraître chez Le Castor Astral quelques semaines après la sortie de son vingt-troisième album, Même pas sommeil, aux sonorités très blues.

Rencontre avec un multi-artiste d’exception.

 

Vous vous définissez comme artiste « multiste ». Pouvez-vous nous expliquer ce terme ?

Multi-artiste, ou « multiste » est un néologisme, un mot-valise de l’Italien Mario Salis qui suggère la pluridisciplinarité « polytechnicienne » à travers laquelle je m’exprime (poésie, musique, arts visuels).

Vous avez vécu plus de dix ans à New York. Qu’est-ce qui vous a attiré dans cette ville et pourquoi avez-vous décidé d’en partir en 2017 ?

Quinze ans en effet. Autant pour l’aller que pour le retour, les raisons sont multiples. Parti pour nager dans le grand bain, j’avais de l’énergie à revendre et le sentiment qu’il me fallait aller ailleurs pour l’exprimer et j’ai choisi de revenir quand j’ai eu le sentiment d’avoir trouvé ce que j’étais venu chercher.

Quelle est la genèse de votre livre La Mécanique du ciel ?

Je voulais faire connaître certains de mes textes qui n’ont pas pour finalité d’être chantés, un florilège de « poèmes  inchantables » écrits entre 1973 et 2017.

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CouvPourquoi ces poèmes sont-ils « inchantables » ?

Les chansons sont des textes en relation avec une harmonie musicale. Ces poèmes et textes poétiques sont donnés à lire, ils n’ont pas pour fin d’être interprétés en public, c’est une autre intimité, et la musicalité des mots se fait à la lecture.

Quelle différence y a-t-il pour vous entre l’écriture poétique et celle de chansons ?

Je peux revenir vingt fois sur une chanson avant de l’admettre finie, tandis que les textes poétiques sont écrits en une fois et livrés pour ce qu’ils sont, l’humeur d’un instant. On pourrait trouver la même différence entre un tableau et une illustration, peut-être…

Vous interdisez-vous quelque chose quand vous écrivez ?

J’ai mes habitudes, mes priorités, ma musique, mon rythme. On fonctionne tous au caprice.

Vous citez Lautréamont, Roland Topor, Pessoa, ou encore Sam Sheppard parmi vos écrivains préférés. Quelles sont vos lectures favorites et quelles influences littéraires vous reconnaissez-vous ?

4Ma première culture est française, « classique », de Jules Vernes qui m’a donné envie de voyager, à Boris Vian pour la liberté de style, mais c’est plus encore la littérature américaine qui m’a marqué adolescent. Celle de l’après-guerre, celle de la Beat generation, de Kerouac, Burroughs (Junky), Ginsberg, Selby, Arthur Miller (Tropique du Cancer), et ceux qui les ont suivis, Raymond Carver (Tais-toi, je t’en prie), John Fante, Jim Harrison (Faux soleil), John Irving (L’Œuvre de Dieu la part du diable) ou Richard Brautigan.

« C’est au moment où je suis perdu, où je ne sais plus, que commence souvent l’aventure intéressante », disait Pierre Soulages dans une interview. Pensez-vous vous aussi qu’un artiste doit se perdre pour trouver sa voie ?

5Je crois qu’un artisan réfléchit avant d’agir tandis qu’un artiste agit avant de réfléchir, en cela un artiste est plutôt comme un éclaireur qui trace sa route à l’instinct. Faire confiance à l’intuition n’est pas donné à tout le monde. Une œuvre d’art est souvent l’extrapolation voire la sublimation des ses erreurs…

Comment travaillez-vous ? À quoi ressemble votre table de travail, votre atelier ?

Quand je travaille le lieu est en chantier. Disons que mes outils doivent être à disposition à portée de main. Je dois trouver tout de suite l’objet que je cherche. En dehors il se peut que ce soit mieux rangé.

Quel est votre premier lecteur ou votre première lectrice ?

Ma femme…

Dans son essai La Poésie sauvera le monde (Le Passeur éditeur, 2016), Jean-Pierre Siméon explique que le roman bénéficierait aujourd’hui d’une position hégémonique dans la mesure où il entrerait dans un modèle dominant de fiction généralisée.  Selon lui, la poésie, parce qu’elle ne serait jamais entrée dans cette logique, et parce que, par essence, elle ne le pourrait pas, demeurerait libre même si elle est en conséquence marginalisée dans le champ littéraire. « Une littérature qui échappe à la contrainte de l’actuel, à la demande économique ou à la demande du divertissement est celle qui justement conserve et manifeste une fonction poétique », précise-t-il dans une interview. Souscrivez-vous à ces propos ?

6Oui bien sûr, Pression, ex-pression. La poésie n’est pas liée à l’instant, elle doit rester une virgule qui permet de comprendre autrement la grande phrase de la vie. Pourtant la valeur au temps a changé. Les lecteurs vivent aussi dans une sorte d’urgence. Ils se rassurent en prenant le contrôle. La Poésie est une proposition en dehors des codes et des lois, elle n’accepte que les siennes.

Quel est le lien qui unit vos chansons, vos œuvres d’arts visuels et vos textes littéraires ? Avez-vous conscience de faire « œuvre » ?

Chacune des « choses » que je fabrique est peut-être une pierre taillée de ce qui sera l’édifice de ma vie. Le Facteur Cheval a-t-il jamais fait un plan avant de construire son Palais idéal ?

Dans la poésie, explorez-vous quelque chose que vous n’explorez ni dans la musique ni dans les arts visuels ?

7La peinture est plus « physique », plus concrète, peindre c’est aussi mettre la main dans l’argile… La Poésie est virtuelle, un rêve éveillé. En poésie, je déambule dans ma bulle, elle qui m’accorde la liberté d’aller où je veux, en poésie, faire des rencontres dans ma tête…. Harmonique ou « coca-phonique », la poésie est une musique de chambre que j’interprète seul.

« La poésie est la pierre angulaire de tout ce que je fais », avez-vous dit dans un entretien accordé à France Culture [1]. Est-ce à dire que, comme Jean Cocteau, écrivain, dessinateur et cinéaste, vous seriez avant tout poète, au sens où ce qui fait de vous l’artiste que vous êtes, ce serait une vision du monde et une esthétique poétique à l’œuvre dans toutes les formes d’arts que vous pratiquez ?

C’est exactement ça. J’ai admiré les films de Cocteau. C’était la même main qui faisait ses dessins et son écriture. Les artistes « pluri » Dadaïstes ou ceux de la Renaissance ont alimenté ma fringale. Je dois citer aussi Roland Topor, Henri Michaux, Antonin Artaud…

« La poésie est une arme chargée de futur », écrivait le poète espagnol Celaya Gabriel. Et pour le poète argentin Roberto Juarroz,  « la poésie est un extraordinaire accélérateur de la conscience ». Qu’est-ce que la poésie pour vous ?

Autant que l’âme est le parfum qui reste quand vous avez quitté l’endroit, de même la Poésie est un souffle qui vous oxygène et vous donne le sentiment de vie.

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La place accordée à la poésie dans les médias est très restreinte, les ouvrages poétiques rarement chroniqués, y compris dans la presse spécialisée. À quoi cela est dû selon vous ? Un manque d’intérêt des lecteurs, des libraires ?

Les médias travaillent dans l’immédiateté grand public, pour elles, la Poésie doit changer son image, associée à celle d’un d’intellectualisme universitaire ennuyeux, à la fois abscons et sophistiqué.

La poésie est-elle pour vous l’amplification de quelque chose, comme le rock ou l’opéra dans le champ musical qui ont cette esthétique « bigger than life » ?

Clairement oui. Les poètes du XIXème avaient la même arrogance que celle des rockeurs et la même insolence que les rappeurs. Baudelaire avait été condamné pour Les Fleurs du Mal.

Votre livre comporte des textes que vous avez écrits de 1973 à 2017. Vos poèmes ne sont pas présentés dans le recueil par ordre chronologique. Comment avez-vous agencé vos textes pour composer La Mécanique du ciel ?

Ce type d’ouvrage est rarement lu en continu de la première à la dernière page… Je ne crois pas que les premiers sont meilleurs, méritant de tirer les autres, ou à l’inverse que les derniers se devaient d’effacer les premiers.

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Drag your life, 2016

Aviez-vous conservé tous ces textes en pensant les publier un jour ?

Oui et non… Ceux-là ne sont qu’une infime partie de ce que j’ai écrit.

Je suppose que tous vos « poèmes inchantables » ne figurent pas dans ce livre.

En effet.

Comment avez-vous choisi ces cinquante « poèmes rock » parmi ceux que vous avez écrits « sur des cahiers à spirales, sur des cahiers d’écolier », comme vous l’écrivez dans l’avant-propos (p. 8) ?

Disons un peu au hasard, justement… Je souhaitais que chacun d’eux soit le reflet d’une période de ma vie.

Pensez-vous publier un autre recueil de poèmes ?

J’ai beaucoup de choses à faire publier, dont d’autres poèmes…

Votre Mécanique du ciel est publiée chez Le Castor Astral, belle maison d’édition dont le catalogue comprend plus de mille titres, quatre cents auteurs, dont un prix Nobel de littérature. Qu’est-ce qui vous a attiré chez cette maison d’édition ?

Son indépendance, Richard Brautigan, et surtout Éric Poindron avec qui je me suis tout de suite senti en complicité.

Comment s’est faite la rencontre avec Éric Poindron, votre éditeur ?

Un peu par hasard. J’avais écrit un post à la suite d’une visite au Salon du Livre et quelqu’un que je ne connais pas a trouvé les bons mots pour me diriger vers Éric Poindron. Nous avons pris rendez-vous et je me suis senti instantanément en confiance.

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Satelite BBQ, 2016

On peut lire dans La Mécanique du ciel des textes écrits en 1973. Avez-vous retravaillé certains de vos poèmes pour cette publication ?

Vous n’imaginez pas que je ne les ai pas relus, ne serait-ce que pour corriger les fautes…

Plusieurs de vos poèmes s’inscrivent dans une tradition très bukowskienne, une poésie du quotidien, je pense notamment à « Fantaisie ferroviaire » (p. 35 sq). S’agit-il pour vous de révéler la beauté là où nous ne la voyons plus ?

Ce texte a été en quelque sorte la première nouvelle que j’ai écrite. Pour passer le temps dans ce train. Je suis flatté de lire par vous, un lien avec ledit Bukowski dont j’ai beaucoup aimé la prose.

L’érotisme est très présent dans vos textes, – je pense par exemple à « Tombé des nues » (p. 161 sq), ou encore « La Tentation (et la fidélité) » (p. 165 sq). Pensez-vous qu’il y ait un rapport profond entre l’énergie sexuelle, – la pulsion de vie –, et la création artistique et littéraire ?

Vous êtes le premier à me parler de cela, j’étais surpris qu’on n’y fasse pas plus allusion. Cela dit, il s’agit moins d’érotisme que des aveux de solitude, celle qu’on tente de combler dans la fusion.

Des histoires telles que « Kill the best » (p. 137 sq) ou « L.A. Flight » sont comme saisies sur le vif, des instantanés, des instants volés. Qu’est-ce qui vous a attiré dans ces scènes de la vie quotidienne ?

10La chanson qui ouvrait le disque « poèmes Rock » publié en 1981 était elle aussi inspirée par un fait divers (le décès de Serge Koss, mort de faim dans un hangar près de Montbéliard). Je considère le quotidien comme un terreau dans lequel pousse les graines d’une végétation imaginaire. Le monde, la vie, la conscience n’existe pas pour ce qu’ils sont mais en relation avec l’interprétation qu’on en fait.

Vous jouez avec la sonorité des mots, – l’aspect percussif des consonnes, les syllabes nasillardes –, comme un musicien avec son instrument, un côté très free jazz, qui sent l’improvisation et le plaisir pur (je pense notamment à la belle « Chanson dada » de 1975, p. 117 sq). Ce qui vous intéresse dans la langue est-ce avant tout sa musicalité ?

C’est un peu moins ma préoccupation aujourd’hui. Je me suis amusé à faire se côtoyer des textes formels avec d’autres plus sémantiques.

« Je vis en transparence, au hasard de mes mots », écrivez-vous (p. 46). Et vous avez cette belle formule : « Porté par le destin comme un rêve à l’envers. » (p. 47) J’ai l’impression que ce qui importe pour vous c’est avant tout de tout dire, sans rien préméditer, sans rien censurer. Votre esthétique n’est-elle pas intimement liée à une éthique et un art de vivre très épicuriens ?

11Le désespoir empoisonne les innocents. Les colères jaillissent telle la lave d’un volcan. Comme en aïkido do, que j’ai pratiqué, l’Art me permet de canaliser les forces contraires qui s’opposent en moi.

« Jamais l’écrivain n’écrit en vain / Le mot FIN », lit-on page 197. À quel moment savez-vous qu’un texte ou une œuvre picturale ou musicale est terminée, qu’il ne faut rien ajouter ni retrancher ?

On juge une œuvre considérée comme achevée par son auteur. Qu’il s’agisse de l’Enfer de Bosch qui lui a pris des années, ou un idéogramme, ou un tableau de Hans Hartung ou un pochoir de Banksy, qu’il s’agisse des 192 romans de Simenon, ou du seul Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry… Il n’y a pas de règles… c’est une question de confiance en soi.

Neuf de vos dessins sont publiés en fin de volume (pp. 201-209). Pouvez-vous nous dire pour quelle(s) raison(s) vous les avez choisis et nous en dire quelques mots ?

C’est un entracte. Je prépare un autre livre dans lequel il y en aura plus.

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© Shaan C

Le long soliloque final, intitulé « Le Costume ou le rêve américain », sur lequel se clôt le livre, a une esthétique très théâtrale. L’avez-vous écrit en pensant qu’il pourrait être joué sur scène par un comédien ?

Oui, c’est un monologue, seul en scène, une pièce à un personnage. J’aimerais la voir un jour sur scène.

Votre dernier album Même pas sommeil est sorti en janvier. Vous êtes actuellement en tournée. Sur quels projets travaillez-vous actuellement ?

Je viens de faire un concert littéraire à la SGDL dans lequel se mêlaient des textes lus par Marcus Malte et mes chansons, devant un écran sur lequel étaient projetés des films que j’ai réalisés. Peut-être que ce genre d’expérience se reproduira-t-elle entre les dates de mes concerts qui reprendront à la rentrée. Je ferai des rencontres poétiques cet été à Sète, et j’ai plusieurs expos à venir dont une à Boulogne en septembre, une à Cavalaire cet été, une autre à Salon de Provence, et une à Montpellier, etc. En ce qui concerne les livres, beaucoup de projets en route à plus ou moins court terme.

Antonin Artaud disait qu’il écrivait pour les analphabètes, – étant entendu que pour est ici employé au sens de « à la place de ». Pour qui écrivez-vous ?

12J’écris pour étouffer le démon des maudits mots dits à l’oral quand je n’arrive plus à m’entendre penser, j’écris pour me prouver que l’arbre n’est pas qu’un tronc, pour sentir la sève couler dans mes veines, parce que j’ai de la veine, parce que tout est encore possible quand on se reconnecte avec l’essentiel. J’écris parce que c’est important de croire aux choses de peu d’importance autant qu’à celles qui nous lient à l’infini.


Entretien réalisé par courrier électronique en juillet 2019. Propos recueillis par Guillaume Richez. Portrait de l’auteur en Une © Shaan C. Peintures © CharElie Couture.

[1] https://www.franceculture.fr


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