J’entends des regards que vous croyez muets d’Arnaud Cathrine

CouvDans son quatorzième livre, Arnaud Cathrine se représente lui-même avec son carnet et son stylo devant son modèle, comme un peintre s’identifiant à son rôle se représente devant un tableau avec ses pinceaux, sa palette et son chevalet. À la différence près qu’ici le modèle ignore qu’il est un modèle.

On pense à certains tableaux d’Edward Hopper [1], à ses instantanés dérobés, au voyeurisme du peintre américain : les modèles d’Arnaud Cathrine ne posent pas eux non plus, l’écrivain les « vole » en improvisant dans ses carnets l’histoire d’êtres anonymes rencontrés dans un train, sur une plage, à la terrasse d’un café, entre Paris, la Normandie et Arcachon. Des carnets de croquis, d’esquisses, grâce auxquels le lecteur s’introduit clandestinement à son tour dans l’atelier de l’écrivain, sa fabrique littéraire.

Brillant portraitiste, Arnaud Cathrine parvient comme nul autre à faire surgir en quelques mots un personnage, tel ce « meilleur espoir masculin » croqué avec brio dans le patio de l’hôtel Costes (pp. 132-133), donnant à son écriture une véritable texture.

Tout commence par le regard [2], celui que porte l’auteur sur ces individus auquel il va faire jouer des rôles, tout à son attention aux moindres détails d’où vont naître ses personnages ; mais c’est aussi le regard de ces personnages eux-mêmes, dans un subtil jeu de miroir, qui s’observent entre eux, sans avoir conscience de ce quatrième mur invisible que la page vient dresser entre eux et le lecteur.

C’est le cas de la mère qui fixe sa fille (« La fille de Vavin »). Le lecteur entrevoit le délicat glissement à l’œuvre dans la narration : le récit s’ouvre sur l’auteur attablé au Café Vavin en train d’observer la mère qui fixe sa fille, avant que l’écrivain ne pénètre l’esprit de cette femme en imaginant ses pensées secrètes, comme s’il n’y avait plus aucun obstacle entre les consciences.

J’entends des regards que vous croyez muets peut se lire comme un journal (intime) du dehors, pour reprendre le titre du livre d’Annie Ernaux dans lequel l’écrivaine transcrit «  des scènes, des paroles, saisies dans le RER, les hypermarchés, le centre commercial », cherchant « ainsi à retenir quelque chose de l’époque et des gens qu’on croise juste une fois, dont l’existence nous traverse en déclenchant du trouble, de la colère ou de la douleur » [3].

Arnaud Cathrine n’invente pas seulement d’autres vies que la sienne. On peut supposer que, à l’instar d’Annie Ernaux qu’il cite page 134, l’auteur veut lui aussi être traversé par la vie de ces gens, « comme une putain ». D’ailleurs, anonymat et pornographie ont en commun la lettre X, qui est également le titre de l’un de ses textes (p. 72).

Ces histoires qu’il invente (« je romance, je ne peux pas m’en empêcher », p. 95) sont autant de drames mettant en scène de jeunes garçons ou des femmes âgées. « Tu rends toutes les chansons tristes », écrit-il page 67 et lui-même donne à ses récits une tonalité profondément mélancolique.

Cependant, l’auteur s’amuse à nous rappeler que tout ceci n’est que mensonge : tels les comédiens qui reviennent à la vie à la fin de l’Illusion comique, les personnages d’Arnaud Cathrine reprennent leur vie propre à la fin du récit (« Le petit naturiste », p. 37).

Et si l’écrivain les a dépouillés de leurs existences fictives, ce dernier n’hésite pas à se dénuder à son tour (y compris littéralement, p. 32). Ces histoires ne sont pas seulement inventées, elles sont aussi fantasmées, le rêve en devient la matière première (« On attend quelqu’un qui ne viendra pas » et « La mère dans l’urne » écrit à quatre main avec Jeanne Cherhal), ainsi que l’inconscient, comme par exemple dans « L’enfant et la femme tondue », avec la vision d’une femme au crâne rasé que l’auteur portait en lui sans le savoir (p. 87).

J’entends des regards que vous croyez muets est tout entier traversé par les pulsions contraires de vie et de mort qui agitent l’auteur : « Les jours où je trouve à écrire dans mon carnet, me vient le contentement bienheureux de qui a fait l’amour, et a bien fait l’amour. Et puis, parfois, j’ai envie, très envie, je pars en chasse, excité, je guette, je cherche, une heure, parfois davantage, mais la vie ne m’envoie rien ni personne […] », écrit-il p. 103 [4].

À l’inverse, à moins de revêtir les atours du vivant (le chat empaillé dans « Le chat » écrit avec Florent Marchet  ― « Je voudrais empailler cette histoire », lit-on p. 159), la mort est la limite ultime de toute fiction : « Les fables du lieu tiennent dans le simple agencement de deux dates nues. » (« Le cimetière de Villars », p. 160)

C’est parfois dans l’évocation même de la mort, que l’écriture d’Arnaud Cathrine se fait la plus belle :

« Je me dis, incrédule : un homme est venu mourir devant chez moi, j’ai vu un homme mourir. Je me dis des choses comme ça dont il n’y a rien à penser : ce sont des phrases toutes faites qui se portent à mon secours et entendent faire barrage à l’effroi. Noir, je rallume. Je contemple l’homme mort. Qui est-il ? Je comprends qu’aucune fiction n’est possible en l’occurrence. Il n’est personne : il est mort. Les pompiers le hissent sur le brancard pour l’évacuer. Ils doivent manœuvrer avec adresse dans la cage d’escalier. Noir, je rallume une dernière fois. » (pp. 139-140)

La peur de la mort hante l’auteur, que ce soit lors de l’évocation du traumatisme des attentats de 2015 (« Le terroriste »), ou dans son incarnation à travers la figure emblématique du double dans le texte « L’inquiétante étrangeté », topos littéraire (on pense à Hoffmann, Poe et Dostoïevski) qui illustre cette peur de se voir dépossédé de son identité. Étrange retournement de situation puisque c’est justement ce procédé qui est à l’œuvre dans ce livre.

Dans la littérature du XIXème siècle, cette dépossession s’effectue par l’entremise d’un miroir (« Le Horla » de Maupassant) ou d’un portrait (Le Portrait de Dorian Gray de Wilde). J’entends des regards que vous croyez muets, qui est une galerie de portraits, comporte sur sa couverture un petit miroir et dans les premières pages cette dédicace : « Peut-être toi. » (p. 9)

Contrairement à ce que l’on a pu lire ici ou là dans la presse, J’entends des regards que vous croyez muets (magnifique titre emprunté à Racine [6]) est moins un autoportrait en creux de son auteur [5] qu’un véritable un face à face avec nous-mêmes.


J’entends des regards que vous croyez muets d’Arnaud Cathrine, collection Verticales, Gallimard, mars 2019

[1] Notamment High Noon (Midi), Automat, Night Windows (Fenêtres, la nuit), House at Dusk (Maison au crépuscule).

[2] Et tout finit par lui : « Au moment de la croiser, je baisse les yeux », lit-on page 85. Et l’histoire s’arrête aussitôt.

[3] http://www.gallimard.net/entretiens

[4] Parmi les occurrences de passages où le sexe est explicitement abordé, on peut citer les pages 149, 153, 158, 161 et 175.

[5] Notons d’ailleurs que l’auteur s’en défend lui-même : https://www.franceculture.fr/par-les-temps-qui-courent

[6] « Vous n’aurez point pour moi de langages secrets ; / J’entendrai des regards que vous croirez muets ; / Et sa perte sera l’infaillible salaire / D’un geste ou d’un sourire échappé pour lui plaire. » (Britannicus, acte II, scène 3)


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