Sous le ciel de Kaboul, nouvelles de femmes afghanes

Capture1Il y a cette femme morte à la morgue, qui n’a pas de nom, seulement un numéro, le numéro treize (Numéro treize) ; Khorshid qui attend désespérément son frère Shâmamad, prise au piège en plein désert (Nuit de loup) ; et la vieille femme qui croit que son fils Hassan a assassiné le père de son ex-fiancée (Mère). Il y a la guerre qui a meurtri ce pays, des femmes captives, des enfants qui deviennent soldats ; la terre et les cœurs qui en portent les stigmates ; le deuil, l’exil, et le grondement des tanks qui approchent…

Emmanuelle Moysan, fondatrice des éditions Le Soupirail [1] créées en 2014, a réuni dans ce recueil, avec sa traductrice Khojesta Ebrahimi [2], douze nouvelles écrites en persan par douze autrices afghanes : Batool Haidari, Khaleda Khorsand, Sedighe Kazemi, Wasima Badghisy, Manizha Bakhtari, Parween Pazhwak, Homeira Qaderi, Alie Ataee, Masouma Kawsari, Mariam Mahboob, Toor-Pekai Qayoom et Homeira Rafat. Douze femmes de différentes générations, qui vivent aujourd’hui à Kaboul, en Iran et en Amérique du Nord.

Sous le ciel de Kaboul  trouve pleinement sa place parmi les trente-deux autres titres que compte le beau catalogue des éditions Le Soupirail. Ce livre est le premier recueil d’écrivaines afghanes publié en France. Un choix osé et assumé par son éditrice [3] qui espère que le public français, a priori peu porté sur les nouvelles, aura envie de découvrir la littérature afghane grâce à la publication de cet ouvrage. 

De l’Afghanistan, nous connaissons les décennies de guerres, beaucoup moins la littérature. Dans ces nouvelles, les victimes deviennent des héroïnes, le temps de la fiction, pour dire les plaies, pour dire les violences perpétrées par les hommes, pour dire les souffrances infligées aux femmes.

La fiction repousse l’horreur du réel aux portes de la nuit. Bien plus que de simples témoignages, ces œuvres littéraires, souvent poétiques, allient tradition orale ancestrale (Trois fées de Manizha Bakhtari, par exemple) et littérature persane classique. Chaque nouvelle est traversée par une langue neuve, traduite des pleurs et du silence.

Ce sont les lugubres hurlements des hommes-loups qu’entend Khorshid, attirés par l’odeur du sang (Nuit de loup d’Alia Ataee, p. 48). Ou les cris de l’enfantement qui hante la nouvelle Le doute de Khaleda Khorsand : « Tes cris sortaient par la fenêtre, s’étaient mélangés aux flocons de neige, étaient tombés à terre et s’étaient gelés… » (page 61)

C’est aussi la violence infligée par les hommes, comme dans le récit L’eau dormante de Masouma Kawsari : « Cette nuit-là, l’ombre de mon père frappant ma mère était projetée sur le mur. » (p. 71) Ou bien les visions cauchemardesques de Nâzboo : « Des couleurs confuses, des visages perdus dans la brume de l’oubli. Des yeux terrifiants collés au crâne […]. » (La métamorphose de l’araignée de Mariam Mahboom, p. 89)

Le lecteur ne pourra que s’émouvoir en lisant Un berceau en papier de Parween Pazhwak, une des plus belles nouvelles du recueil : « Il y aura des couches de terre les unes sur les autres. Il y aura de la terre sur son petit cœur. » (p. 169) Sans oublier le très beau récit Un regard de l’autre côté de la fenêtre de Homayra Rafat, avec sa narration rendue complexe par l’intrication des différentes temporalités qui s’y juxtaposent.

Dans la plupart des textes qui composent Sous le ciel de Kaboul, fiction et autofiction, imagination et souvenir se mêlent, pour tisser un seul récit, celui de la souffrance cousue à même la peau : « Lorsque je tissais, je sentais que je tissais aussi avec les fils tous les instants de ma vie. Je me disais que si un jour je retrouvais l’un de mes tapis, alors certainement, les souvenirs de ces jours sombres me reviendraient aussi. » (L’eau dormante, p. 75)

La nouvelle Numéro treize de Batool Haidari, par exemple, qui évoque le sort des réfugiés en Iran, est inspirée d’une histoire vraie. La traductrice de ce recueil, Khojesta Ebrahimi, a elle-même vécue cinq ans en tant que réfugiée, sans papiers, en Iran [2].

« Lorsqu’elle regardera notre fenêtre, elle songera que je suis derrière », lit-on dans Un regard de l’autre côté de la fenêtre (p. 211). Et de fait, ces douze nouvelles sont comme autant de fenêtres [4], d’ouverture au monde, à l’autre, notre alter ego, cet autre nous-même.

« […] je porte en moi cent fois ce monde. Oui, Dame Khamiri, mon histoire vaut tous les récits du monde », confie Firouza à sa poupée de pâte  (Dame Khamiri, la poupée confidente de Homeira Qaderi, p. 139)

Vous refermerez Sous le ciel de Kaboul hantés par le chant envoûtant des voix meurtries de ces femmes Afghanes.


Sous le ciel de Kaboul, nouvelles de femmes afghanes, traduit du persan (Afghanistan) par Khojesta Ebrahimi avec la collaboration d’Emmanuelle Moysan, collection L’heure bleue dirigée par Mahmoud Chokrollahi, éditions Le Soupirail, mars 2019

[1] À découvrir, le très beau catalogue de cette maison sur son site : https://www.editionslesoupirail.com/

[2] À écouter, l’entretien accordé par Khojesta Ebrahimi à Tewfik Hakem sur France Culture dans l’émission Le réveil culturel : https://www.franceculture.fr/emissions/le-reveil-culturel/khojesta-ebrahimi

[3] À lire, l’entretien qu’Emmanuelle Moysan a accordé au magazine Le Matricule des anges dans son numéro 205, juillet-août 2019, pp. 10-11.

[4] Nous pensons au recueil de poésie de la poétesse syrienne Hala Mohammad, Prête-moi une fenêtre (éditions Bruno Doucey), que nous avons longuement évoqué avec elle lors de notre entretien : https://chroniquesdesimposteurs.wordpress.com/2018/11/14/entretien-avec-hala-mohammad/


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