Chemin des centaurées d’Isabelle Lévesque

CouvertureLa poésie est, par essence, l’art de dire l’ineffable, l’impensé. Un paradoxe. Un impossible. L’art poétique d’Isabelle Lévesque est un art brut, en ce sens que l’on ressent, en lisant les poèmes qui composent ce sublime Chemin des centaurées, combien chaque mot a été longuement soupesé, comme nous le ferions d’un galet dont on veut s’assurer du poids afin d’ajuster notre lancer à la surface des eaux.

La langue de l’écrivaine est une respiration profonde, un souffle lent, qui retient le mot, ou bien le repousse, l’expulse, brutalement. Parce que ces poèmes sont tressés (le « fil d’écriture / tendu entre deux pôles souffrant » page 40, si souvent évoqué dans le livre [1]) tels des plantes grimpantes sur le mur de cet énigmatique « tu » à qui la poétesse-narratrice s’adresse tout au long de son recueil : « tu es ancré, muré, ponctué de signes » (p. 32).

Ce « tu », ― dont elle taira le nom, qui « s’écrit bleu sur le talus, parmi les fleurs / comme matin clos dans le cœur inchangé » (p. 46) ―, c’est l’être aimé. Et le lecteur devine l’histoire d’une passion amoureuse et son issue dramatique. Sur la terre brulée des amours défuntes poussent des poèmes-fleurs où fleurissent les souvenirs : « Tu es là : son, signe. Respiration. » (p. 38)

L’être aimé, figure noire de l’absent, est rendu, non à sa condition d’animal, mais à celle de végétal, devenant lui-même une plante, un arbre : « toi, branches et chaque nœud » (p. 25) ; « tu es / l’écorce et la sève. » (p. 56).

Il ne s’agit pas ici toutefois pour Isabelle Lévesque d’une réminiscence des portraits allégoriques arcimboldiens [2]. Des saisons, la poétesse n’en conserve que deux, le printemps et l’été, mais déclinées en cinq parties : « L’arche » (mars), « Son nom ? » (avril), « La ronde » (mai), « Tonnerre ! » (juin) et l’épilogue « Souverain penché » (depuis le solstice), illustrées d’une ou deux peintures (toutes superbes) de Fabrice Rebeyrolle.

L’œuvre s’inscrit dans la tradition lyrique où les images de la nature et les figures de l’amour sont étroitement enlacées, les états de l’être étant ici intimement liés à ceux du monde végétal. La poétesse recourt parfois au registre lyrique (interrogations, exclamations, invocations, emploi de la première personne du singulier, adresse directe à un « tu ») pour restituer les intermittences du cœur. C’est notamment le cas du poème que l’on lira page 83.

Mais ce n’est pas dans ce registre qu’Isabelle Lévesque excelle. Il suffit de lire le superbe poème d’ouverture du recueil pour s’en convaincre. Seulement trois strophes, neuf vers. Tout l’art poétique d’Isabelle Lévesque s’épanouit sous nos yeux, toute sa sève :

« Ce ne serait pas l’ombre si tu savais

retenir le nécessaire,       le vagabond,

ce qui loin demeure

dans le cri terrible d’une défense.

Ce ne serait ni le soleil ni son reflet

― aucun son ne reste, nous sommes

passants de notre histoire relue.

Le signe vif,     serment silencieux,

ne craint ni l’oubli ni la nuit. »  (p. 10)

Le lecteur voit ici l’espacement, entend le rythme, et ressent l’absence, ― bien que le texte ne dise pas cette absence ―, se laissant transpercer par elle (« Ici, je saigne, / ici épines enfoncées, les ronces au même pas. » p. 56).

La perte de l’être aimé se dessine entre le plein et le délié des mots encrés, en un subtil jeu d’éclipses : « Je te parle ma langue d’éclipses, tu bois le blanc, / L’espace, le tu noyé du ciel écorché. » (86)

Sur la surface des pages troublée de signes, se reflètent des images colorées, délicates ou violentes, comme autant de souvenirs que la douleur ravive. Isabelle Lévesque, en véritable coloriste, leur restitue leurs couleurs originales : « Si derrière le jour tu trembles / ― rouge secret rouge entre tes doigts » (p. 111).

Ces signes, ces images furtives, ces souvenirs d’instants éphémères, s’évanouissent aussitôt qu’évoqués (« Nous vivons au nuage voués. » p. 42). Mais la poétesse voit le langage (« je l’ai vu, je t’ai vu […] tes initiales, / lettres et chiffres, pétales » p. 116) et les souvenirs se matérialisent, se végétalisent, devenant ronces, donc tangibles, la blessant ainsi dans sa propre chair (« chaque souvenir nous perce » p. 19).

Dans Chemin des centaurées, les mots vibrent, se mettent à trembler sur la page : c’est un instant saisi sur le vif, un tremblement qui incline les mots trempés dans l’encre [3] (« ici les bleuets unis se signent penchés » p. 73), pour les coucher comme le vent, comme le souffle de la poétesse, en italique :

« Tourment secoué de pâle étreinte

ciel meurtri, oui. » (42)

L’italique traduit aussi cette voix intérieure qui se fait entendre par moment, en un dialogue secret entre la poétesse-narratrice et cet autre elle-même, son moi dédoublé, comme le reflet fantastique qui apparaît dans le miroir magique de la page blanche :

« Encore je murmure

quelle fleur ? » (p. 87)

La poésie est l’art de dire l’ineffable, écrivions-nous en préambule. Rarement poète sera parvenu à rendre en ce point l’indicible palpable et le langage visible. Isabelle Lévesque y parvient dans son Chemin des centaurées. Et magnifiquement [4].


Chemin des centaurées d’Isabelle Lévesque, avec des peintures de Fabrice Rebeyrolle, éditions L’herbe qui tremble, avril 2019

[1] Citons également le « fil perdu des lèvres » (p. 49), − les lèvres qui sont souvent mentionnées dans les poèmes, évoquant la sensualité : pp. 15, 21, 75, 84, 87, 99, 115, 112.

[2] Nous pensons aux Saisons, la célèbre série de quatre tableaux peints par Giuseppe Arcimboldo en 1563.

[3] Jamais le noir de l’encre n’aura été si coloré. À l’instar des peintures de Fabrice Rebeyrolle, l’écriture d’Isabelle Lévesque est une explosion de couleurs.

[4] Notre recension ne saurait épuiser la richesse du présent recueil. Aussi, nous renvoyons les lectrices et lecteurs curieux aux excellentes chroniques de Sylvie Fabre G. dans Terre à ciel et d’Angèle Paoli dans Terres de femmes : www.terreaciel.net/Ou-bruler-durera-une-lecture-de-Chemin-des-centaurees et https://terresdefemmes.com/chemin-des-centaurees


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