Mikado d’enfance de Gilles Rozier

610Hkp4D+VLVizille, 1975, deux collégiens rédigent une lettre antisémite à l’attention de leur professeur d’anglais, Monsieur Guez : « Vieux Juif, tu seras puni par le IIIe Reich. » Le narrateur, alors âgé de douze ans, leur fournit l’adresse. Quarante ans après les faits qui lui ont valu plusieurs jours d’exclusion, le narrateur, alors devenu traducteur du yiddish et de l’hébreu, écrivain et éditeur, reçoit un courriel d’un ancien camarade qui fait remonter à la surface ce souvenir douloureux.

Huitième roman de Gilles Rozier, Mikado d’enfance poursuit la quête d’identité menée de livre en livre par l’écrivain, chaque roman ajoutant une nouvelle pièce qui vient composer un plus vaste puzzle.

« Ma mère avait toujours le regard fixe baigné de larmes. Elle semblait scruter le cerisier à travers la porte-fenêtre mais, en réalité, son regard était perdu dans le vide, peut-être une forêt de points d’interrogation. Pourquoi ? Comment cela était-il possible ? Comment son fils se trouvait-il mêlé à cette histoire sordide ? Ou alors son regard tentait de perce une forêt de bouleaux, identiques à celui planté dans le jardin devant l’entrée de notre maison, dont je m’amusais à arracher des bouts d’écorce blanche pour en faire des sortes de parchemins sur lesquels je gravais à l’aide d’un gros clou des citations latines ; les mêmes bouleaux dans le regard de ma mère, mais plantés beaucoup plus loin à l’est, très loin, dans une plaine glaciale en hiver et brûlante en été, la petite clairière aux bouleaux, Birkenau en allemand. » (pp. 63-64)

Cette mère qui « avait cru en finir avec la petite Annette Szwarcbrot portant une étoile » (p. 78) en épousant un catholique « avec un bon nom français », cette mère « Juive de culture, de destin » (p. 108) « Juive de recettes culinaires et de “Oyabrokh”. » (Ibid.), cette mère, bouleversante dans les mots retrouvés de son fils, s’écrie, incrédule, lors du conseil de discipline : « Comment voulez-vous que mon fils soit antisémite alors que mon père est mort à Auschwitz ? » (p. 101)

S’ouvre alors un abîme sous les pieds de l’enfant : « ma mère disait que son père était mortendéportation. Et j’entendais ces six syllabes sans en comprendre un traître mot. » (p. 69)

« mortendéportation », comme « lusine » où travaille le père et « lévénement » (p. 23), autant de signifiants qui ne renvoient à aucun signifié pour l’enfant. Mais le narrateur n’est plus cet enfant de 1975, « cet autre moi si lointain à présent » (p. 24). Va alors s’engager « un corps-à-corps de moi contre moi », écrit Gilles Rozier (p. 31), par le truchement de l’autofiction, ― ni fiction, ni biographie ―, un jeu douloureux que l’écrivain compare au jeu du mikado : « Tous ces souvenirs et les sensations s’y rapportant forment un tas compact, un enchevêtrement d’aiguilles de mikado qui piquent quand on les touche. » (p. 53)

Les mots de la missive antisémite se sont plantés dans le cœur de sa mère, et parmi eux, dans le brasier de sa douleur, il brûle, celui-là, ― le mot imprononçable ―, aussi ineffable que le nom de Dieu (troisième commandement : « ne pas prononcer le nom divin en vain »), que la lettre des disparus dans le roman lipogrammatique de Georges Perec : « Juif ».

« J’avais passé quarante ans à considérer la mauvaise foi de ma mère sans être conscient de l’étau dans lequel la société m’avait enserré. Le mot “Juif” était imprononçable, inutilisable. » (p. 133)

Quarante ans après les faits, Gilles Rozier n’a plus peur des mots, ou peut-être en a-t-il toujours aussi peur, mais le voilà prêt à les affronter, à faire face à ses souvenirs, à son histoire familiale, à sa judéité. « Il y a des mots aussi meurtriers qu’une chambre à gaz », écrivait Simone de Beauvoir dans La Force des choses.

Pour cela, il faut dire la vérité, ne plus se cacher : « J’ai envie des vrais prénoms. […] On dit que l’espace entre la fiction et le récit réside dans l’usage des noms. Les vrais noms ― récit. Noms d’emprunt ― fiction. » (p. 37) Une énergie sourd de ce texte, de celle qui anime un homme qui n’a que trop repoussé le temps de la confession.

Ce livre, pourtant, n’est pas le livre de sa mère. Non. C’est celui d’un homme que Gilles Rozier n’a jamais connu mais qui a pourtant été là, toute sa vie : « j’avais suivi son étoile, mon étoile, et j’avais mis sa langue dans ma bouche. » (p. 180)

En 1978, lorsque sa mère lit l’ouvrage de Serge Klarsfeld, Mémorial de la déportation des Juifs de France, elle dit à son fils : « “Ce livre, c’est la pierre tombale de mon père.” » (p. 70)

Et je pense à ce qu’Imre Kertész écrivait dans Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas : « Comment aurais-je pu expliquer à ma femme que ma plume était ma pelle ? Que j’écris seulement parce que je dois écrire, et je dois écrire parce qu’on me siffle tous les jours pour que j’enfonce plus profondément ma pelle, pour que je joue la mort sur une note plus sombre, plus douce. » [1]

Cher Gilles, le cœur humain est un tombeau. Nous n’écrivons jamais que pour nos morts. Ce livre est la pierre tombale de votre grand-père.

Alts iz fargebn. [2]


Gilles Rozier, Mikado d’enfance, éditions L’Antilope, août 2019

[1] Imre Kertész, Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas (Kaddis a meg nem született gyermekért), traduit du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba, éditions Actes Sud, collection Babel, novembre 2003, p. 102

[2] « Tout est pardonné. » ― Merci à Chantal Ringuet pour sa translittération du yiddish !


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