La Vie silencieuse de la guerre de Denis Drummond

CouverturePhotographe de guerre, Enguerrand meurt à Alep en 2003. Il a couvert le Rwanda en 1994, la Bosnie en 1995, l’Afghanistan en 2001, et l’Irak en 2003. Ses photographies ont fait la une des journaux occidentaux mais Enguerrand considérait celles-ci comme des « clichés mineurs » (page 32). Son grand œuvre consistera à « montrer les yeux de la guerre dans le regard de Dieu » (p. 158). Avant sa mort, le photographe a légué à Jeanne, la femme qu’il aimait, quatre négatifs qu’elle va à son tour confier à Gilles, un galeriste parisien.

La Vie silencieuse de la guerre se structure comme une exposition imaginaire : un prologue, suivi de quatre parties (quatre journées), chacune centrée sur la découverte d’un cliché d’Enguerrand, ― « le fléau » (l’incarnation du mal), « ex-voto » (l’absence de Dieu), « Fumigations » (la terre des ivresses) et « Paradis » (l’œil de la guerre) ―, et un épilogue. Denis Drummond transpose ainsi dans son récit le procédé chimique de révélation ici porté par un chœur de voix, Gilles, Léa (son assistante) et Jeanne.

Chaque développement d’un nouveau cliché est suivi de la description de la photographie : Gilles décrit ce qu’il voit à Jeanne, Jeanne à Gilles, etc. Le procédé narratif inscrit donc, non l’image elle-même, mais la perception de cette image au cœur du dispositif mis en place par l’auteur. La perception et sa verbalisation agissent donc comme le véritable révélateur du négatif testamentaire.

La prégnance de la perception est telle que Jeanne croit voir des couleurs alors que la photographie qu’elle contemple pages 135-136 est en noir et blanc.

C’est là toute l’originalité de ce roman et aussi sa limite. Certains lecteurs pourraient éprouver quelques difficultés à entrer dans ce dispositif et à se laisser porter par ce récit dont la construction se fait parfois au détriment des personnages qui manquent un peu de relief. Il serait pourtant dommage de passer à côté de ce roman car, si elle fait défaut à ses personnages, l’écriture elle en revanche ne manque pas de chair. Denis Drummond ose. Parfois le style se fait trop ampoulé (le description de la fellation, page 238, en devient involontairement comique) mais le texte recèle de belles pages, telle celle-ci :

« En marchant sur les quais, il se disait que la lumière gardait la trace de ce qu’elle éclaire, qu’elle devenait belle quand sa mémoire épousait le réel au moment de lui redonner jour. C’était pour cela qu’il préférait les lumières du soir et celles du matin, car elles récitaient parfaitement ce qu’elles avaient appris par cœur. Il se disait aussi que la ‘‘belle lumière’’ dont Enguerrand parlait était ce moment rare où le réel et l’image ne faisaient plus qu’un, célébrant la noce de la lumière et du monde. » (p. 271)

Le roman de Denis Drummond vaut surtout pour sa réflexion sur l’art comme représentation du monde et de sa violence, réflexion qui ne s’exprime pas en incise mais qui innerve le texte dans sa structure et jusque dans son écriture.

Pour paraphraser Merleau-Ponty parlant de Cézanne, je dirais que l’auteur de La Vie silencieuse de la guerre pense en écrivant. La pensée qui se développe dans le texte est marquée par deux principes, l’inversion et la dualité (et son corolaire le dédoublement) :

« […] tous ces effets de cadrage, de lumière, de contraste sont le trou dans l’étoffe d’Aristote. Ils nous racontent autre chose que ce que l’on voit, en inversant tout, les formes et le sens. » (p. 51)

L’inversion chez Denis Drummond renvoie à la notion centrale dans le roman de l’infigurable (« la figure inversée de l’infigurable, l’incarnation du mal dans le regard de la guerre » p. 92), inversion qui n’est pas sans rapport avec la seconde notion abordée, à savoir la dualité, les deux étant intrinsèquement liées :

« Je savais que cette ivresse avait son double inversé, dont le langage, au seuil de l’infigurable, mettait lui aussi les images en échec. » (pp. 200-201)

Tout dans La Vie silencieuse de la guerre fait écho à ces deux notions : le négatif et le positif des clichés, le visible et l’invisible, la parole et le silence. Le symbolisme se montre parfois très appuyé, notamment lors de la rencontre d’Enguerrand avec les jumeaux, Jean de Dieu et Jean d’Amour, au Rwanda.

Impossible de ne pas songer à la célèbre citation de Nietzsche en lisant La Vie silencieuse de la guerre : « Si tu regardes longtemps dans l’abîme, l’abîme regarde aussi en toi. » (Par-delà le bien et le mal) Les lecteurs reconnaîtront également les références explicites au chef-d’œuvre de Francis Ford Coppola Apocalypse Now (notamment pp. 204-241).

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Marlon Brando dans Apocalypse Now de Francis Ford Coppola

À la part invisible de l’image l’auteur renvoie au silence du langage, à l’infigurable l’indicible, comme si le basculement de l’humanité du bien vers le mal tenait à ce qui demeure invisible et innommable, ce qui reste hors du champ de la connaissance, relevant du domaine de la foi. Ou bien de l’art : dans un monde sans Dieu [1], il n’est pas d’autre voie de salut hors du lent et douloureux cheminement de l’art.


Denis Drummond, La Vie silencieuse de la guerre, le Cherche Midi, août 2019

[1] « En laissant son miroir vide, le propos d’Enguerrand est, comme chez Vélasquez avec son couple royal, de nous montrer ce qui n’est pas là.

‘‘Le vide reflété par la surface du miroir est le reflet de l’absence de Dieu.’’ » (p. 148)


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