La Fautographe de Béatrice Mauri

Couverture 1« ― je n’entends même pas la pluie ― je repose ma nuque sur mes lieux possibles de sommeil ― en gardant mon œil fou ― près de cette chaleur dans mes yeux ― vers qui et pour qui ― me parle en silence ― là où je confonds mes rêves pour me dire bonjour ― en œil cassé ― en gueule de bois de trop percer ― comme ça sans raison ― au milieu des têtes osseuses qui pensent encore et lisent des temps utiles ― encore dans mes rêves ― le rouge emplit toute ma chambre noire ― » (page 27)

Le texte maurien se lit dans la désarticulation même de la phrase, le démembrement de son verbe rendu à se crudité première, redevenu chair palpitante. La langue y est prise dans son articulation originelle :

« mon espace de chambre tient avec la chair ― même percée ― exilée ― le ventre avec ce qui tourne en envers de boule de nerf ― remontées acides sur le plissé du drap ― pas en acoquine ― les draps restent sous le dessous ― sans marques ― je me couche en dormeuse droite comme un T ― bras ouverts en prudence ― le corps comme un linceul avant l’aube sans lumière ― talons en empreinte de traces sur le lit drapé marron cuivré ― je suis en faute d’œil ― ce qui se mémoire en circuit ouvert ― se couche et se lève sans bras connaissent ― suintée de mes nuits prises dans mes lieux de squames ― spumeux devant ― le matin tôt ― équeutera ― extirpera mes coins de rues devant ce rouge de chambre obstiné ― mon œil meurt ― » (p. 39)

Le tiret (que Béatrice Mauri appelle « trait » [1]) est une biffure, ― à la fois liaison et séparation ―, mais aussi une cicatrice qui entaille la chair du texte, une plaie à peine refermée. Écrire est une déchirure, comme le dit Yves Ravey [2]. Les traits sont autant d’épines de la phrase-rose. Au lecteur d’accepter ou non de s’y piquer pour en contempler la fleur.

Le trait est aussi un signe musical, Béatrice Mauri travaillant ses textes comme des partitions. La langue de l’écrivaine est tout entière tendue dans la recherche de la note, celle qui tranche dans le vif, la note du cri.

« ― avec dans les plis de pluies les sourires des femmes heurtent le sol devant mon matin ― ici ― en édifice de misère ouverte ― béante ― en parfumes passeuses ― dérangées par ces répliques de regards qui les oublient ― ceux qui meurent de ma marée sociale qui brume leurs rimes sablant la terre ― en rumeurs d’habitudes ― de blessures ― l’habitude est une faute d’accord récure ― je suis une faute ― pas d’accordage de grammaire » (p. 8)

Cet « ici » déictique renvoie le lecteur à une proximité immédiate avec le texte, un rapprochement physique que vient amplifier le sens de l’odorat. La Fautographe est un livre mal élevé, un livre qui sent, un livre qui hurle.

« je ne devrais même pas donner de l’œil vers le tas de ceux qu’on ne voit plus ― j’ai dû m’appartenir un peu ― rien ― à peine ― un coin de table ― une récure qui insiste à voir ― un jour après l’autre ― je ne sais rien ― je suis ici en perte pour gagner un regard en bas de mon immeuble ― un jour en nuit confortable ― une nuitée sans cassure d’œil qui regarde le noir autour ― j’ai dû ― prendre un risque au temps devant pour voir un paysage que personne ne regarde vraiment ― j’ai ― en survivance d’iris dû mourir plusieurs fois pour recomposer un instant de rencontre ― l’œil est une visée incertaine d’exil ― le macro respire la peau de l’être couché ― » (p. 15)

L’apocope est fréquente chez Béatrice Mauri, ― « respir », « inspir » (p. 62), ou encore « récure » si fréquent dans le texte. Cet « inspir » et ce « respir » manquent de souffle (bien évidemment), mais l’apocope vient surtout creuser l’œil du lecteur d’une galerie de mots atrophiés, amputés, rendus infirmes par une vie de misère, à l’image (persistance rétinienne) de ces êtres qui hantent les pages de ce livre-grimoire hanté par les sons fantômes des cris imprononcés (« ― des mots en moi salivent imprononçables ― » p. 68).

L’écrivaine est une spirite traversée par les voix des autres, ― un chœur de voix intérieures ―, les cris de ceux qui souffrent (« je vais avec ceux qui crèvent doucement je crie dehors dans des hangars désertés » p. 60).

« je dis veux dire dissèque j’ai pas voulu j’ai pas ― je veux soulever extraire au moins l’os en mortier mort ― mon petit ― en limite tenir combat de chairs recrachées près des charognes en pâture sur ma langue qui muette regarde et écarte les poumons ouvre l’asphyxie murée en mort rasée ― rien ― non pas ― ai-je un nom ai-je le temps de le porter ― » (p. 57)

La langue est récurée à force d’être prononcée par des bouches édentées, les mots érodés, dévoilant ainsi l’aspect abrasif de la prononciation et l’état de putréfaction de la langue. Les mots y sont longuement mâchés par des êtres affamés. Béatrice Mauri les rend palpables (« mes mains comme des absentes sentaient les mots » p. 36). Ils se mastiquent dans des bouches que l’on tente de faire taire à coups de poing (« ― cette phrase cogne encore sur ma mâchoire déplacée ― » p. 73).

« ― je me couche inconfortable ― avec des restes ― en négation se croire morte et se souvenir ― inertie en barbouillages de rêves ― le fou tient l’oubli ― taire en précipice pourquoi qui ― taire sous le focus de ma peine d’œil qui ne peut plus ― je ne peux plus ― dans le lit croquillé de fragmes ― un accord imparfait grincé ― je suis irréparable ― rugissante sur les restes oubliés sur le tas d’ordures dehors ici partout ― là où les autres prête-mots d’évidence fourbes insinuent vomissent leur haine programmée ― » (p. 67)

Nous sommes loin des écritures tièdes avec ce superbe livre de Béatrice Mauri. La Fautographe est un texte exigeant qui ne sacrifie pour autant rien à l’émotion brute. Nous sommes dans le brûlant, dans l’expérimentation, dans la chair profonde de l’écriture, ― là où bat le cœur de la langue, « ― une langue vivante au plus près de la monstruosité ― » [1].

« ― je meurs ici devant ce qui vient ― je n’ai même plus de phonèmes de conjugue d’accords je vidange ma langue ― » (p. 60)


Béatrice Mauri, La Fautographe, Lanskine, avril 2019

[1] https://poezibao.com/entretien-avec-béatrice-mauri-par-liliane-giraudon

[2] https://diacritik.com/yves-ravey


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