Une fois (et peut-être une autre) de Kostis Maloùtas

Image couv 1Il était une fois deux écrivains, l’un allemand (Wim Wertmayer) et l’autre uruguayen (Joaquín Chiellini), qui publièrent exactement le même roman, portant le même titre : Une fois (et peut-être une autre). Deux premiers romans passés totalement inaperçus lors de leur parution, deux auteurs inconnus qui deviennent célèbres plusieurs années après la sortie de leurs ouvrages, non pas grâce à l’originalité de ces derniers mais parce que ceux-ci sont parfaitement identiques, telle est l’histoire que nous raconte l’écrivain grec Kostis Maloùtas dans son (premier) roman Une fois (et peut-être une autre), traduit par Nicolas Pallier et publié aux éditions Do.

Il était une autre fois un autre écrivain, irlandais celui-là, Samouïl Ascott [sic] [1], dont le (dernier) roman, (x) fois (titre original : (a number) times), traduit par Coline Lapierre [sic bis], fut publié aux éditions Od [sic ter]. Ce livre posthume relate l’histoire de deux écrivains, Wim Wertmayer et Julio Olivera, qui publièrent exactement le même roman…

Il était une autre autre fois (dans une galaxie pas si lointaine que ça) un éditeur (français, − vous me suivez toujours ?), aussi espiègle qu’érudit (Olivier Desmettre), qui publia en août 2019 deux romans, le premier d’un auteur grec (Kostis Maloùtas) et le dernier (puisque posthume) d’un auteur irlandais (Samouïl Ascott [re sic]), deux romans qui ont la particularité d’être [spoiler alert] presque identiques, mais pas tout à fait non plus…

Voici en guise de hors-d’œuvre l’incipit d’Une fois (et peut-être une autre) de Kostis Maloùtas : « L’un des aspects les plus séduisants de la réalité est son imprévisibilité, y compris lorsqu’elle se comporte de la plus simple et prévisible des manières – quoique d’aucuns aient pu soutenir que c’est dans ce cas précis que réside sa magie. » (page 9)

Et voilà celui de (x) fois de Samouïl Ascott [re re sic] : « Une des caractéristiques les plus fascinantes de la réalité est son imprévisibilité, y compris lorsqu’elle opère avec la plus attendue simplicité — quoiqu’il soit permis de voir dans ces cas-là l’essence même de sa magie. » (p. 7)

Image couv 2La publication simultanée d’Une fois (et peut-être une autre) et de (x) fois s’inscrit dans la continuité d’œuvres telles que Marelle (Rayuela) de Julio Olivera, − non pardon, je veux dire Julio Cortázar, − roman qui a la particularité de pouvoir être lu soit de manière linéaire, soit de manière non linéaire en partant du chapitre 73 et en suivant l’ordre indiqué au début du livre, ou encore de La Maison des feuilles (House of Leaves) par Zampanò, de Mark Z. Danielewski, traduit par Claro [2].

Les exégètes de ces œuvres (et ceux d’Une fois (et peut-être une autre) ((je parle du roman de Kostis Maloùtas pas de celui de Julio Olivera – vous me suivez ?)) ne font pas exception à la règle) glosent exclusivement sur le jeu et le plaisir supposé ou avéré qu’ont pris les écrivains à composer de tels puzzles littéraires. C’est selon moi une erreur. La critique littéraire n’est pas œuvre d’ethnologue, elle n’a pas pour vocation d’effacer celle ou celui qui lit et rend compte de sa lecture (parfois en abusant des parenthèses et des notes de bas de page, mais ça c’est une autre histoire [3]).

La Maison des feuilles, − pour citer un texte que nous avons commenté [4] −, place justement la lectrice ou le lecteur au cœur même du dispositif romanesque. À elle ou lui d’accepter de se perdre dans le labyrinthe de l’écrivain-Minotaure.

Par un effet de distanciation, la lectrice et le lecteur d’Une fois (et peut-être une autre) et/ou de (x) fois ne peuvent oublier qu’ils sont en train de lire une œuvre de fiction. L’aspect ludique de cette supercherie évidente pourrait laisser craindre un pur exercice, un jeu littéraire, quelque peu vain donc. Il n’en est heureusement rien. Et c’est là que réside la belle surprise de ces publications.

Une fois (et peut-être une autre) est le roman de romans, ou, dit autrement, un vrai roman sur de faux romans. Sauf à considérer qu’Une fois (et peut-être une autre) est la copie dont (x) fois serait l’original. Ou l’inverse.

Je vous laisse en juger :

« Joaquín Chiellini était assis à son bureau dans son nouvel appartement, promenant par la fenêtre un regard distrait sur le jardin botanique. Une pile de feuilles blanches était posée devant lui, à côté d’une autre, nettement moins épaisse, constituée de notes qui ne lui serviraient sans doute jamais. L’ordinateur portable se trouvait à portée de main, mais l’écran demeurait éteint. C’était l’une des premières choses qu’il avait achetées lorsqu’il avait commencé à toucher de l’argent, se figurant alors qu’une telle machine pourrait l’aider à retrouver le chemin de l’écriture. Il n’aurait su dire si elle était directement en cause dans son incapacité à écrire quoi que ce soit d’intéressant, mais c’est à cette machine que Joaquín avait choisi d’imputer son improductivité du moment ; tournant le dos aux commodités de la technologie, il s’était remis à écrire de la manière dont il écrivait autrefois, lorsqu’il écrivait. Il travaillait à un court roman, dans lequel les personnages, à la suite d’un événement majeur – changement d’année, victoire sportive dans une compétition internationale, résultat d’élections décisives – dont la télévision se fait l’écho, restent comme bloqués avec la dernière phrase qu’ils ont eu – avant que ne survienne ce tour de magie de masse – le malheur de prononcer, et dont ils n’arrivent plus par la suite à se dépêtrer. » (Une fois (et peut-être une autre), op. cit. (oui, mais laquelle ? [5]) pp. 62-63)

« Julio Olivera était assis dans la véranda de son nouvel appartement, regardant le jardin botanique d’un œil distrait. Une pile de feuilles blanches reposait sur la table, à côté d’une autre, moins volumineuse, rassemblant des notes qu’il ne relirait sans doute jamais. L’ordinateur portable était à portée de mouvement, mais l’écran affichait un fond noir. C’était l’une des premières choses qu’il avait achetées lorsque l’argent était tombé dans ses mains, persuadé qu’un tel appareil pourrait le réconcilier avec l’écriture. Il n’était pas sûr qu’il soit très honnête d’imputer audit appareil son incapacité à écrire quoi que ce soit d’intéressant, mais pour expliquer l’aridité de sa plume, le coupable était tout désigné, Julio avait donc décidé de repousser les facilités de la technologie et s’était remis à écrire de la manière dont il écrivait autrefois, lorsqu’il écrivait encore. Il imaginait un court roman dont les personnages, à la suite d’un événement de première importance — passage à la nouvelle année, réussite sportive majeure, résultat d’élections — que la télévision retransmettait en direct, se voyaient enchaînés à la toute dernière phrase qu’ils avaient prononcée avant que ne survienne cette péripétie généralisée, et qu’ils répétaient par la suite sans pouvoir s’en dépêtrer. » ((x) fois, p. 61)

Une fois (et peut-être une autre) et (x) fois ne posent pas la question « qu’est-ce qu’un auteur ? » ni « qu’est-ce que la fiction ? ». Leur questionnement porte sur la sensibilité et l’intelligence du lecteur, la publication de ces deux romans interrogeant, plus simplement, sur notre plaisir (coupable, forcément coupable) de lecteurs. Et, il faut bien le reconnaître, il a été grand à lire ce(s) livre(s).


Kostis Maloùtas, Une fois (et peut-être une autre) [μια φορά (και ίσως κι άλλη μία)], traduit du grec par Nicolas Pallier, éditions do, août 2019

Samouïl Ascott, (x) fois [(a number) times)], traduit par Coline Lapierre, éditions Od, août 2019

[1] À lire, la savoureuse notice consacrée à Samouïl Ascott [sic (encore une fois)] sur le site de l’éditeur : www.editionsdo.fr/samouil-ascott

[2] À lire, notre recension de La Maison des feuilles : LesImposteurs/la-maison-des-feuilles-de-mark-z-danielewski/

[3] Que nous ne raconterons pas ici (ce n’est pas le genre de la maison).

[4] Notre référence à La Maison des feuilles n’est pas totalement fortuite. On trouvera quelques clins d’œil au roman de Mark Z. Danielewski dans celui de Kostis Maloùtas, notamment page 38 dans l’usage que fait l’auteur de la note de bas de page.

[5] Là est la question.


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