Hic d’Amélie Lucas-Gary par Marie-Philippe Joncheray

Image CouvN’attends pas ici que je te dise « lis ce livre, c’est un beau livre ». Un beau livre, si c’est une œuvre aboutie qui emporte par sa justesse, son intelligence, sa coïncidence avec soi et touche à une sorte de perfection, c’est très rare.

J’essaie de lire le minimum vital.

Le temps m’est compté.

Je lis pour vivre mieux et pour écrire plus loin. Et vice versa.

Je lis un livre en entier tant qu’il apporte de l’eau à mon moulin, s’il me fait penser et explorer un monde nouveau, découvrir un nouveau langage. C’est déjà beaucoup. Je pars du plus subjectif en pariant que ce sera le plus juste. Et peut-être amènerai-je quelques-uns à ouvrir le livre.

Ici je m’attarderai sur une œuvre qui m’interroge, me résiste et m’échappe un peu. Mais ce qui fait obstacle m’intéresse. Je vais te dire comment j’ai lu ce livre, comment je l’ai inventé et fait mien.

Hic est le titre du roman.

Hic appelle nunc. Hic et nunc. Ici et maintenant.

Hic comme le hoquet.

Ce qui arrive, surprend, irrépressible.

C’est la force de ce roman.

C’est ce que ce roman raconte, les hoquets de la terre, de l’univers.

Hic et nunc, c’est être ici au présent, moi qui lis, la narratrice, les personnages qui évoluent. Une foule de gens, une foule d’époques. Ubiquité temporelle.

Être dans la chair du corps, dans la chair des mots, c’est ce que permet la poésie.

Ceci est moins un récit qu’une expérience.

Affirmant la primauté du corps, ce livre nous propose de faire corps, de faire chair avec le monde. En étant ici maintenant ou ici il y a longtemps ou là-bas. Un voyage immobile.

À l’origine, une femme dans une baignoire dans un pavillon de banlieue en 2046.

Il pleut en déluge.

La Seine est en crue.

L’eau court et emporte le récit.

« Elle pense à l’eau et à ce qui se passe à l’autre bout de la maison, de l’autre côté du monde. Allongée dans son bain, elle voyage dans un coffre, une barque, un cercueil, un congélateur ; au cœur d’une machine extraordinaire, elle peut aller, porter son reflet dans le temps. Elle réconcilie l’histoire et la géographie. Elle invente dans l’eau un temps cousin, bâtard du présent et d’un rêve. Elle voudrait être durant une seconde partout à la fois, maintenant, mais ce voyage impossible, elle l’oublie. » (page 15)

La nature explose dans le jardin.

La nature est toute puissante.

« Dans le sol détrempé, la valériane effondrée de chaleur puise des forces nouvelles, les guimauves se délassent et les étranges corolles des fleurs de mélisse semblent leur faire la grimace en retour. Et si Irène regardait le houblon qui couvre la façade, elle le verrait grimper ; elle verrait aussi les courges ramper, leurs tiges, leurs rameaux se presser de tapisser le sol. La végétation souveraine enveloppe la maison et la dissimule aux yeux du monde. » (p. 16)

On est ici et maintenant et c’est comme être et avoir été, de toute éternité. La narratrice est augure.

Les escargots « éparpillés sur la dalle mouillée, ils glissent, et à partir de leur chorégraphie complexe on pourrait presque lire l’avenir comme on l’a fait longtemps en observant le vol des oiseaux. » (p. 17)

Elle s’inscrit dans une humanité longue, elle dépasse l’humanité, elle est tout ce qui existe depuis la nuit des temps, depuis la création de la matière.

« C’est par son corps qu’elle pense […]. » (p. 18)

C’est une histoire de permanence et de passage, sous le signe du fleuve qui entre en déluge, qui emporte tout, qui transforme la surface de la terre, qui modèle la vie des vivants.

Et nous voilà transportés, d’abord en 1950, au même endroit, par la grâce d’un petit couteau trouvé :

« Ce couteau, c’est un attribut de l’homme ; sa lame, le miroir où se reflète ce qu’il sera un jour. Cet objet porte en lui tous les gestes : vivre seul dans la forêt, chasser, se défendre, attaquer ; une lâcheté possible aussi […]. » (p. 35)

Elle fait œuvre d’archéologue, d’objet en objet, nous voilà emportés d’époque en époque, comme dans une course de relais avec passage de témoin.

Ensuite en 887, même endroit. Le fleuve, la guerre, les vaisseaux, les envahisseurs, la violence. Puis au Magdalénien, un cerf blessé à mort, des femmes qui se lavent dans le fleuve, toujours le déluge.

Des scènes brutes.

Même débordement cataclysmique, on remonte le temps encore.

Au début du Lutétien, la vie sous-marine, croître et multiplier, les organismes élémentaires.

On suit une raie comme on suivrait une vielle femme (« La raie… frôle le fond… Sa bouche s’anime et déforme tristement son masque amer… avec la dignité d’une vieille qui veut vivre… » p. 64).

Même regard, même traitement sur les minéraux, végétaux, animaux, humains. Il s’agit d’essayer de comprendre l’ordre du monde de l’intérieur. C’est impossible. Il n’y a pas d’autre sens que le fatalisme de la nature.

Tout est corps et tout pense.

Même les algues (« Croissant, s’enroulant sur elles-mêmes, leurs spirales formulent de nouvelles énigmes. » p. 65).

C’est un récit cosmogonique sans dieux, sans explication, sous le sceau de la fatalité, aux accents scientifiques. Remonter jusqu’au grand bang. Dire la puissance de l’atome. Faire entendre la musique des éléments énumérés, convoqués : « uranium, protactinium, thorium, etc. » Il s’agit de regarder le monde organique, minéral, végétal, animal, humain comme un tout absolument lié.

Un même flux concret traverse le monde.

Et comme dans tout récit cosmogonique, c’est le verbe qui crée le monde.

« La matière est une fiction. » (p. 83)

Les mots créent un monde où exister.

Le monde remue dans les mots.

Si je mets un mot sur mes sensations, ce mot appelle un autre mot, convoque une autre réalité, et l’univers vient remuer en moi.

« J’ai une angine et une anguille centenaire s’agite contre moi. À la fin de sa vie, elle quitte la rivière, puis le fleuve ; l’hydre quitte la Nouvelle-Zélande pour aller pondre au beau milieu du Pacifique. Elle parcourt des milliers de kilomètres pour se reproduire aux îles Tonga et mourir. Puis ses œufs devenus larves durant le voyage reviennent ici. Ils suivent avec bonheur un courant favorable pour remonter le temps. Les belles anguilles qui bravent les estuaires sont admirables, mais j’ai la gorge en feu par leur faute. J’ai mal à ma table de travail, dans cette chambre… » (p. 116)

Et puis de secousse en cataclysme, de soubresaut en éruption volcanique, de tremblement de terre en hoquet, le récit revient au présent d’énonciation, boucle bouclée.

Et c’est la langue qui est la plus puissante.

Un seul mot qui convoque de multiples réalités :

« Un noyau flotte dans le noir ; c’est le noyau de la terre, ou celui d’un atome, je l’ignore. Je mange une prune presque pourpre ; le sucre tiède éclaire ma bouche.

À la force de ma langue, je dégage du noyau la chair translucide. L’organe humide est orange. Ma langue musclée est tendue alors qu’un globe roule à sa surface. Sa puissance m’épate – pas question de parler. Je ne vois pas l’intérieur de ma gorge, ni ce qui lie ma langue à mon corps. Elle est tantôt la queue autonome d’une bête sacrificielle, tantôt un étranger qui peu à peu prend ma place. Je doute qu’elle puisse exister sans moi, ou même en dehors. Elle finit toujours par revenir se cacher là dans ma gorge. Elle m’étonne ; je ne sais pas d’où viennent ces mots. J’ai la bouche tellement pleine que c’est ailleurs que doivent grandir les histoires – l’indicible sur l’apex les inspire. » (p. 84)

Tout est dans tout.

Grâce au verbe.

C’est la poésie qui crée le monde.


Amélie Lucas-Gary, Hic, collection Fiction & Cie, Seuil, janvier 2020 


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