Un titre simple d’Arno Calleja

Image CouvDepuis quelques années, parfois avec la complicité de Laura Vazquez [1], Arno Calleja creuse la veine du stand-up poétique. Commençons par le titre de son dernier livre solo, véritable pied de nez aux titres-tartes-à-la-crème (et tartes tout court) qui se voudraient (attention, je mets des guillemets puissance 100) « profonds »100 et sans doute « poétiques »100, des titres pondus par le service marketing plus que par l’autrice ou l’auteur eux-mêmes, qui n’ont sans doute lu qu’en diagonale le livre sur lequel figure leur patronyme comme une marque de chaussure de sport, assurant les ventes en tête de gondole. Un titre simple, donc. Personne d’autre n’aurait osé.

Arno Calleja ne cherche pas à perdre la lectrice et le lecteur. Il nous explique ce qu’il fait, comme si le texte était en train de s’écrire sous nos yeux, et commente. C’est un journal d’écriture. Pour le dire autrement, Un titre simple est bien plus le commentaire d’un texte (qui se dérobe à nos regards) qu’un journal intime : « Je vais faire un poème qui tombe. Au début il tient. C’est à la fin qu’il tombe. C’est normal », écrit-il page 5. Pour aussitôt se contredire : « C’est un vrai récit qui n’est pas un poème. Je vous l’ai dit. » (p. 6)

La langue d’Arno Calleja est profondément duelle, elle porte en elle sa propre contradiction, le chant et son contre-chant, le sens et son contresens.

« Je vais faire une page. Mais pas une vraie littérature. Juste un bruit sur ton crâne, sur ta foule. Un gros bruit de pluie, de salive, d’humeurs, tout ce qui coule.

Je vais faire une page sans ombre, qui coule. Ensuite il ne faut pas s’en approcher. Personne personne. À part toi. Je vais faire une page, que personne la boive. C’est ta rivière maintenant. Que personne y mette son bec, ses pattes. » (p. 6)

« Je vais faire et ce sera réel », prévient-il (p. 7). Et cette mise en garde sonne comme l’annonce d’un magicien qui s’apprête à faire un tour sur scène. Hop ! ­— le réel a disparu.

Phrase après phrase se produit l’épanchement de la poétique dans le réel : « Je vais me déshabiller avec les morts et ils vont me refaire le sang à partir de ce qu’ils ont vu dans la mort. Et je nagerai. » (p. 8)

L’auteur renoue avec le mentir-vrai, ― pour reprendre le mot-valise d’Aragon ―, avec ce que l’aveu du mensonge suppose de questionnement (la sempiternelle question : quand un menteur dit qu’il ment, comment savoir s’il dit vrai ?) : « Je vais dire oui. Puis je vais mentir. » (p. 10) Ou comment retourner la vérité comme un gant.

Arno Calleja nous explique ce qu’il écrit, disais-je, et aussi ce qui l’attire comme un aimant dans un livre : la mise en danger par l’écriture, bien plus que l’histoire narrée :

« Dans un film d’horreur je serais le premier mort, celui qui se fait tuer comme un con dès la troisième minute. Parce que le danger m’attire mais pas les histoires. 

Le héros qui reste jusqu’à la fin du film et ne meurt pas, c’est vraiment celui qui se fascine pour l’histoire. Il se fascine pour la narration. Il reste jusqu’à la fin pour connaître sa chute. Et souvent, si on le regarde bien le héros, on voit que c’est un crétin. Dans le regard il a une crétinerie profonde. Parce qu’il a quelque chose en trop. » (p. 12)

Le poète manie la tautologie comme un bâton de dynamite. Ses phrases implosent. Tel le titre de son précédent ouvrage, Tu ouvres les yeux tu vois le titre (Le Nouvel Attila, 2018). C’est que l’auteur fait de la littérature sans les grands moyens littéraires des « gendelettres », comme les appelait Beckett, avec une langue volontairement (et faussement) pauvre, maigre, la phrase longuement séchée au soleil. Et le livre ne fait que suivre :

« Puis je vais lire un livre mouillé et je ne sentirai rien du livre. Et je donnerai le livre à un mort. Et je prendrai un soleil à la place. Je vais ouvrir ma maison dans ma tête pour qu’un soleil entre. Et le soleil me refera le sang par le cul. Je serai neuf. » (p. 10)

La poétique d’Arno Calleja procède par répétition de thèmes, pris comme motifs, en une structure alternée qui emprunte à la composition musicale sa rigueur toute mathématique. Le matériau initial n’est pas simplement découpé et recollé par le poète mais repris en une subtile variation où vient éclore un sens nouveau, né du frottement des propositions et de leur inversion :

« Quand on écrit des phrases le réel se décolle. C’est un problème. On prend pour vrai ce qui n’est qu’une masturbe. C’est le réel problème. » (p. 13)

« Les phrases dorment dans leur propre masturbation. Elles sont connes. Elles sont des héroïnes connes de film. Parce qu’il leur faut toujours une histoire. » (pp. 13-14)

Le texte suit sa logique interne qui n’est pas sans rappeler le syllogisme. Le matériau initial se réduit à un syntagme, répété, sur lequel viennent se greffer, de façon séquentielle, d’autres syntagmes ou propositions, elles-mêmes répétées selon un schéma précis :

« On prend une feuille c’est un rectangle. Ensuite l’écriture étalée un moment toute une journée. C’est gris et tout d’un coup change et c’est blanc. Tout glisse. Et d’un coup tout est rouge. Tout penche sur le visage le paysage glisse. Le visage est rouge sur la feuille d’un coup. C’est un paysage sur le visage qui se colle.

Le visage est un rectangle. » (p. 17)

Dans cet exemple, Le visage est un rectangle est la conclusion des deux prémisses une feuille c’est un rectangle et Le visage est rouge sur la feuille.

Rien n’est moins absurde que la poétique d’Arno Calleja. Bien au contraire, sa poétique est mathématique :

« Le livre racontera comment ça s’est collé. Mon problème c’est que tout est vrai. Il n’y aura pas d’histoires. Ce sera un livre scientifique.

Les phrases seront la démonstration. » (p. 15)

De là à rêver d’un texte sans sujet d’énonciation, comme une démonstration mathématique :

« Là je devrais parler à l’infinitif. Que des verbes à l’infinitif dans mes phrases. Mais personne ne peut parler sans conjuguer. C’est fou comme on conjugue avec son pronom tout le temps. On ne peut pas s’en empêcher. On n’a rien trouvé d’autre. On devrait pouvoir parler à l’infinitif. Parler en couleurs et à l’infinitif. Mais il y a tout le temps ces pronoms. Perso ça me gave. Et même si j’arrivais à me passer à l’infinitif il me resterait encore ma personne. Qui est le truc en trop.

Pour parler il faut ne plus être. L’infinitif c’est une porte et il faut ouvrir la porte. Pour sortir pendant qu’on parle. C’est compliqué de simplement partir. On a tellement de ronces dans la gorge. Ça nous retient. » (pp. 88-89)

Il ne faudrait cependant pas en conclure trop hâtivement qu’Un titre simple est un livre sérieux (au sens d’ennuyeux). Bien au contraire. Comme je le disais en préambule, l’écriture performative d’Arno Calleja tient du stand-up. Tel le grand Lenny Bruce, l’auteur s’adresse directement aux lecteurs :

« La femme elle me demande dans vos livres qu’est-ce que vous racontez je lui réponds que dans mes livres je raconte ce que je dis elle me dit je comprends pas je lui réponds que moi non plus je comprends pas elle me dit ah ben c’est embêtant ça si même vous vous comprenez pas » (p. 90-91)

Il est rare que je rie en lisant un livre, ­— je veux dire vraiment rire, pas seulement sourire. Or, j’ai franchement ri en lisant des passages d’Un titre simple. Arno Calleja a cette élégance et ce côté presque enfantin qui font passer toute trivialité :

« En arrivant quand on soulève la pierre et qu’on voit la clé sous la pierre il y a toujours un soulagement qui devient une joie.

C’est les sentiments. » (p. 68)

Quand on soulève les mots, on voit la beauté des choses. Ça s’appelle la poésie.

« C’est plus fort que nous de regarder et dans le regard de voir une chose simple c’est plus fort que nous : une chose simple sort du grand bordel majuscule et on la voit, elle sort simple et une et on la voit la plus belle chose au monde. » (p. 83)


Arno Calleja, Un titre simple, collection V2O, éditions Vanloo, septembre 2019

[1] Lecture d’extraits d’Astropoèmes par Laura Vazquez et Arno Calleja, Les mercredis de Montévidéo, Marseille, 27 octobre 2017 : https://vimeo.com/237739876


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