Dans la nuit du 4 au 15 de Didier da Silva

Couv« Ce ne serait pas trop de l’histoire du monde pour expliquer la France », écrivait Jules Michelet dans son Introduction à l’histoire universelle (1831). Pour raconter le monde, Didier da Silva a choisi, lui, d’en faire le tour en 365 jours.

« Du jamais vu à jet continu : tout ce qui arrive est inédit et la routine est une vue de l’esprit, c’est un point de vue qu’on peut défendre. Il vient buter contre l’expérience qui sort de sa manche le gigot du dimanche, ton anniversaire, l’aube aux doigts de rose, la lessive, Noël, la vaisselle, n’oublie pas de racheter du café, la mère et le bébé vont bien ; et pourtant cet agneau lardé d’aulx ― voire chacun de ses flageolets ― a une histoire, unique est le rêve qu’interrompt le réveil et qui déjà t’a fui, et les anges sont épouvantés à l’idée de deux aubes semblables. » (p. 207)

Notre Phileas Fogg commence donc sa course en lançant sa petite entreprise littéraire et ubuesque en orbite le 8 septembre « ou 1er Absolu dans le calendrier de pataphysique » (page 13). En bon disciple de Jarry, l’auteur fait montre d’une affection féroce à l’endroit des histoires oubliées, mais aussi des drama queens, des inventeurs ratés, des chanteurs qui ont tenté plusieurs fois de se suicider, des actrices de films X ou encore des tueurs en série.

« Le 7 février a vu naître indifféremment Laura Ingalls et Christine Angot, deux visions assez contrastées de la cellule familiale. » (p. 127)

Dans la nuit du 4 au 15 oscille joyeusement entre tradition populaire de l’almanach et somme perécienne de micro-romans nécrologiques, dans un style lapidaire qui lorgne volontiers du côté de l’épitaphe bouffe. L’oraison funèbre alla da Silva s’écarte quelque peu de l’art oratoire du sieur Bossuet. Le livre doit son titre à un fait aussi papal qu’historique qui concerne l’adoption du calendrier grégorien par « bulle assez gonflée » (p. 31) du pape Grégoire XIII en 1582 et la disparition consécutive de onze jours du 5 au 14 octobre.

« Le duc Philippe de Schleswig-Holstein-Sonderbourg-Glücksbourg meurt, fatigué d’épeler son nom. » (p. 25)

Il ne faudrait pas enterrer pour autant tous les personnages que nous croisons dans ce livre, toutes et tous ne sont pas (encore) trépassés : ainsi on y trouve Bart Simpson, la chienne Laïka (†), Achille Talon, Beethoven (†), Nostradamus (†), la Cicciolina, Ted Bundy (†), Garcimore (†), Georg Büchner (†), Néron (†), Glenn Gould (†), James Dean (†), Stan Lee (†), Raspoutine († ?), Apollinaire (†), David Lynch, Keith Jarrett, Michel Sardou (qui est toujours vivant, si, si), Chopin (†), Keith Haring (†), Plastic Bertrand, Hergé (†), Marguerite Duras (†), Peter Lorre (†), John Wayne (†), Isabelle Adjani…

« Le 26 novembre […] vient au monde enfin Ferdinand de Saussure, qui sacrifia la meilleure part de sa jeunesse, dans les années 1870, sur le campus de Leipzig, à la rédaction de sa thèse de doctorat, De l’emploi du génitif absolu en sanscrit, des heures de poilade. » (pp. 73-74)

Dans L’Ironie du sort (L’Arbre vengeur, 2014), l’auteur recomposait déjà un enchaînement de coïncidences, recréant des correspondances entre des faits, des dates et des personnages, ― acteurs, artistes, assassins et écrivains.

Dans ce nouveau livre, Didier da Silva poursuit son exploration de l’art des heurts du hasard, dessinant une cosmologie toute personnelle et poussant son esthétique du coq-à-l’âne à son paroxysme [1] : « Un 23 septembre, Freud mourut dans d’atroces souffrances, puis naquit Cyril Hanouna. » (p. 22)

On reconnaîtra à l’auteur son sens de la formule, son goût du nonsense, de l’humour noir, une élégance désespérée, un style souvent raffiné où fleurissent les zeugmas et les vannes aussi létales que la fréquentation de Ted Bundy.

« […] en 1752 naquit à Bristol Thomas Chatterton, qu’une certaine tradition romantique, généreuse en pathétique, éleva au rang de poète maudit, misère noire et compagnie, or il appert que c’était plutôt un genre de petit con […]. » (p. 68)

Didier da Silva confie s’être initié à la littérature grâce à la science-fiction : « Naît en 1906 l’écrivain Fredric Brown, l’auteur du premier livre de SF que le hasard et France Loisirs ont placé dans mes mains, Martiens, go home ! un roman comique un peu lourd mais divertissant : le héros en était, comme souvent, un écrivain de science-fiction victime d’une panne d’inspiration. » (pp. 50-51)

La disparition des onze jours du calendrier dans la nuit 4 au 15 octobre a créé pour Didier da Silva une faille spatio-temporelle dans le continuum espace-temps (moi aussi j’ai vu Back to the Future). D’où les nombreuses occurrences consacrées à la conquête spatiale [2], l’exploration de l’univers ou les objets venus des confins de l’espace telles les météorites (p. 186). Une fascination qui pourrait expliquer les larmes que Didier da Silva versa, alors qu’il avait 9 ans, devant E.T. The Extra-Terrestrial de Steven Spielberg en 1982 (p. 198). Ou l’inverse.

Cependant, il n’est pas que le gentil extra-terrestre pour tirer des larmes à notre écrivain. Dans la nuit du 4 au 15 est empreint d’une profonde mélancolie lorsque l’auteur évoque notamment certaines victimes du sida (pp. 73, 150) ou les persécutions perpétrées contre des homosexuels (pp. 190, 196, 206).

Nous pourrions terminer cette lecture, comme d’autres exégètes, par un commentaire sur l’ultime mot du texte, ― poussière ―, en citant la Bible, mais je préfère l’antépénultième entrée du livre :

« […] en goguette en Allemagne, Beckett découvrait une toile de Friedrich, peintre né un 5 septembre, non pas son célèbre Voyageur contemplant une mer de nuages au-dessus des monts mais ses Deux hommes contemplant la lune, qui lui donneront l’idée d’En attendant Godot […]. » (p. 241)

Il y a du Beckett dans l’univers de Didier da Silva, ce côté clown triste, élégant et burlesque, à la Buster Keaton, qui donne à son très réussi Dans la nuit du 4 au 15 sa belle patine lunaire.

« Nous scrutons, nous scrutons avidement les signes, et nous sommes rarement déçus du voyage. » (ibid.)


Didier da Silva, Dans la nuit du 4 au 15, collection Hors collection, Quidam, novembre 2019

[1] Nous pousserons quant à nous la cuistrerie, façon Achille Talon, jusqu’à avoir l’outrecuidance de copier-coller la définition de coq-à-l’âne glanée sans effort sur Internet. Et hop : l’expression daterait de Clément Marot sous la forme « saillir du coq en l’asne », l’expression impliquant deux animaux ne pouvant s’accoupler ensemble, montrant l’impossible lien entre deux sujet de conversation (d’après Delphine Gaston-Sloan, Le Pourquoi et le comment des expressions françaises, Larousse, 2016).

[2] Pages 54-56, 120, 126, 135, 207, 232-233, 242.


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