À mains nues d’Amandine Dhée

Image Couv« Ce n’était pas une première fois de chansons, avec les mots doux et les étoiles dans les yeux, c’était une première fois murs avec du crépi. » (page 52)

À mains nues fait récit de la construction de la féminité et du désir, depuis l’enfance de la narratrice jusqu’à l’âge adulte, en 136 pages. C’est court. On a parlé d’essai ou de manifeste. Il est vrai que le livre d’Amandine Dhée, qui arbore sur sa couverture la couleur violette associée aux mouvements féministes, a une certaine portée politique (« Jouir est une si belle façon de désobéir. » p. 130), mais il vaut également pour la vibration de cette langue qui cherche sa propre émancipation.

« Elle veut sortir d’elle-même, dépasser ses bords, essorer la soirée. » (p. 73)

Car pour se libérer des injonctions sociétales, l’autrice ne se contente pas d’écrire, elle se réécrit (« Elle, elle aimerait beaucoup se réécrire. N’avoir pas tant obéi, pas tant adhéré. » p. 100), c’est-à-dire qu’elle lie intimement l’écriture et exploration du moi.

Amandine Dhée se libère non seulement par la prise de parole (le discours) mais surtout par sa langue :

« Avec les garçons, les caresses vont plus loin. Ils lui mettent des doigts, c’est comme ça qu’on dit, et tant pis pour la poésie. Elle aime ça. Elle attend la vague, la souhaite de toutes ses forces, et s’endort. Le sexe est soudain, merveilleux, pas pensé, pas parlé. » (p. 45)

« Exil d’elle-même. Elle apprend à se méfier de son corps traître qui poils, chair, sang et sueur. Elle rêve d’un corps vitrine, qui seulement se regarde. Elle est prête à beaucoup pour correspondre. Surveiller sa ligne, snipers, miradors. Son corps doit s’obtenir. Elle le voulait lisse et figé, plus propre, plus mort. » (p. 34)

Son texte n’est jamais aussi fort que quand on sent qu’il s’agit bien de sa langue à elle et non d’un discours féministe déjà lu ou entendu ailleurs : « Elle quitte la maison familiale. Elle se couple. » (p. 59) « On s’évalue, on s’argus. » (p. 73)

À mains nues aurait pu tomber dans le piège du livre trop actuel. L’autrice évite cet écueil grâce à sa sincérité sans fard, disant le désir nu, le désir cru, dans sa langue à elle.

« Sa virginité l’encombre, comme un fantôme de petite fille.

Elle aimerait savoir qui elle est de l’autre côté, qui elle est pas vierge. » (p. 51)

Amandine Dhée n’écrit pas sur le plaisir féminin, elle écrit le plaisir féminin, ­— non pas journal intime mais journal de l’intime —, son écriture vibrant à l’unisson de cette vague de plaisir qui enfle les pages. Elle écrit à langue crue et à mains nues car son livre est un combat au corps à corps, peau à peau, contre les préjugés.

« Je veux mouiller. Il y a l’eau des larmes et puis cette eau joyeuse, glissante, qui invite. Magie de cette mécanique, même pas sur volonté, juste quand le corps décide. Le sexe bâillonne ses angoisses, la rassemble tête corps. Sa géographie se bouleverse, son anatomie s’invente, ses contours fondent. À leur vitesse, ses cellules forment un cortège et s’avancent au même endroit pour faire un feu de joie. Elle ne sait jamais quand l’orgasme viendra, ni quel visage il aura, il explosera soudain, au détour d’une caresse, d’un geste, d’une pensée. Jamais de recette miracle ni de protocole. Elle sent juste quand l’orgasme est proche, tout proche. Après, difficile de ne pas se risquer à des métaphores de feu, volcans et artifices, ou mieux encore, la mèche de dynamite des dessins animés de son enfance, qui n’explose jamais quand on l’attend. Ensuite, que les corps reposent, sa vulve palpite encore quelques secondes, ce deuxième cœur. » (p. 53)

L’autrice déroule deux fils narratifs : le premier, au présent et à la première personne du singulier (sa vie actuelle) ; le second, au passé, remonte le temps avec la distanciation de la troisième personne. Le je et le elle alternent comme deux peaux pronominales que revêt tour à tour la narratrice, sans oublier celle future : « Je veux faire encore l’amour quand ma peau sera vieille. » (p. 133)

Amandine Dhée est comédienne. Interpréter un rôle, c’est changer de peau pour mieux se mettre à nu : « […] nos peaux savent bien, elles. Elles se parlent. On se déplie, on s’étire, on s’accueille. On veut être humides. » (p. 129)

« […] son corps est resté là-bas, quelque part sous les draps. Deux corps peuvent ça. » (p. 7)

Ce changement de corps, ce passage du elle au je, ce dédoublement, s’opère parfois à vue et à nu, quand ces peaux se touchent et s’affolent : « Elle garde les yeux grands ouverts, voir ce qu’ils font à leurs corps. Juste avant de jouir, je ferme les yeux, je rentre en moi où il n’y a plus d’images, seulement des couleurs. » (p. 61)

La force de cette langue désinhibée tient à sa densité, la décontraction verbale de l’autrice se manifestant dans la contraction même de son écriture : « Il est son, elle est sa. » (p. 60)

« On passe notre temps à contenir ses instincts primitifs, pas mordre, pas taper, pas crier, et lui offrons en guise de modèle ces pauvres nous-mêmes. » (p. 22)

La phrase est rétractée sur elle-même comme un poing serré prêt à frapper, sa respiration saccadée telle celle d’une boxeuse. Le texte est parfois marqué par des consonnes occlusives qui font exploser les sons percussifs à la lecture comme des impacts de coup.  

La forme contractée à l’œuvre dans l’écriture d’Amandine Dhée explique les nombreuses occurrences du pronom ça : « Ça se déploie dans mon dos, ça me pousse aux jambes. » (p. 118) « Elle désire d’autres hommes, mais le cache du mieux qu’elle peut. Ça ne fait pas couple, ça désobéit. » (p. 62)

Ce ça renvoie également au ça qui, en psychanalyse, recouvre la notion de pôle pulsionnel de la personnalité : À mains nues est non seulement une mise à nu forte des injonctions intériorisées (« Nous sommes tous fabriqués. » p. 103), mais c’est aussi un texte porté par une puissante énergie, traversé par la pulsion de vie, cette vie que la narratrice transmet à son tour :

« Se glisser dans le cycle, se faire arbre, lune, fourmi, louve, participer à plus grand, répondre à l’élan, au battement de cœur universel. » (p. 123)

Se faire livre. Se (dé-)livrer. À mains nues.


Amandine Dhée, À mains nues, collection La Sentinelle, La Contre Allée, janvier 2020


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