Rouge pute de Perrine Le Querrec par Marie-Philippe Joncheray

Couv« Pour certains c’est la colombe blanche

La liberté

Pour moi c’est Rouge Pute

Ma liberté

Du rouge à lèvres, du rouge voyant, du rouge-tu-me-vois ?

Du rouge-c’est-moi

Putain cognait-il si je mettais du rouge

Elle déclenche la violence la féminité

Les insultes l’interrogatoire les brutalités

Rouge sang

Dans ma nouvelle collection je choisis un tube

Rouge Pute

Je dessine mes lèvres, redessine ma vie

Visible

Vivante

Rouge vif » (page 74)

Rouge pute recueille la parole de femmes battues et Perrine Le Querrec prend soin de commencer par un préambule disant le chemin qui l’amène auprès de ces femmes. L’écrivaine se rend à Louviers pour rencontrer dans un foyer des femmes « secouées par des tempêtes que nul ne peut imaginer » (p. 7), mais des femmes comme « des arbres », « immenses, âgés ; il en faudrait des tempêtes pour les déraciner » (ibid.).

C’est une plongée vers l’horreur qui va tutoyer la mort sans jamais s’appesantir ni s’apitoyer parce qu’on croit au pouvoir des mots ici. La poésie recueille et célèbre la force et la vie. C’est cette complexité qu’annonce le titre. « Rouge pute » c’est l’injure, l’outrage, le regard haineux mais aussi la couleur du sang, de la vie, du désir et la revendication de liberté.

Ce sont des femmes victimes de violences conjugales, des femmes qui ne veulent pas oublier, ne peuvent pas et sont «  prêtes à parler » (p. 8). Et la poète est là pour écrire la parole de ces femmes. Elle recueille et passe des nuits de cauchemars, se demandant comment traduire, puis réussit à le faire le plus simplement du monde. Très sobrement, presque factuellement. La douleur est toujours surmontée par une force de vie supérieure.

Il y a des évidences qu’il faut répéter. C’est aussi le rôle de la poésie de traduire cette urgence des femmes à dire et à vivre. Et c’est un texte qui renforce à la fois celles qui témoignent et celles et ceux qui lisent. Une lecture que l’on voudrait partager parce que tout le monde est concerné. Une œuvre et une lecture nécessaires dès lors qu’on croit que l’art et la poésie possèdent une efficace.

Ces poèmes ont l’apparence d’un témoignage d’abord sur la violence. Pour ce faire, Perrine Le Querrec donne à entendre la voix de ces femmes. Leur syntaxe, leur vie, leurs obsessions dans une langue très simple aux tournures de phrases proches de l’oralité. Elles disent avec une grande pudeur ce qu’elles ont subi, sans explications. Rien ne justifie.

« Pour x raisons

La violence tombe

Pour x raisons

Ma vie, une tombe » (page 15)

Tout ce que fait la femme est une occasion de la violenter, si elle parle, elle sort, elle fait les courses, elle s’habille, elle parle avec quelqu’un, elle s’occupe des enfants, elle marche, elle se tait… Il n’y a rien à comprendre dans cette violence. La seule solution est de dire les mots, se poser comme sujet, dire JE, se donner le droit d’exister.

Presque chaque poème exprime la descente aux enfers et la volonté de renaître. Un des premiers commence par : « Et je vais mal répondre, et ça va recommencer », et se termine par : « Et je vais dénoncer, et ça va s’arranger / Et je vais oser, et ça va tout changer / Et je vais vivre et je vais, et ça va » (p. 16).

Sont évoqués un à un les lieux communs de la violence. Chaque poème témoigne en la rendant lisible, visible, criante, la tentative d’effacement d’une femme. Il y a les marques des coups : « Sur la peau ça se voit ils le voient quand ils / détournent / leur regard » (p. 17). Les marques qu’on cache : « Effacer du visage les bleus traces de sang plaies / bosses / Effacer le visage » (p. 27).

La peur de rentrer chez soi après le travail, la culpabilité de se croire faible : « La coupable c’est moi j’ai encaissé / La coupable c’est moi je l’ai laissé faire / La coupable c’est moi je suis une merde » (p. 25).

La présence des enfants, le regard des enfants, la mémoire des enfants, les enfants comme monnaie d’échange. La surdité des voisins, le mutisme de la famille : « La terrible violence, le terrible silence » (p. 17).

La violence qui rend muet. La violence du bourreau, la torture de ses mots : « T’aimes ça te faire frapper » (p. 19). La solitude, le lit qui est « un danger », l’interrogatoire, les injures.

Tout ce qui fait partie de l’entreprise de destruction jusqu’à ce que mort s’en suive. Le rêve de devenir invisible, enseigner aux enfants à devenir invisibles. Les rares possibilités de trouver protection. La peur, la peur de parler, de bouger, de fuir. Et se perdre soi-même : « Je ne sais plus qui je suis » (p. 36).

Se sentir réduite à néant : « Ma féminité étranglée / J’avais envie de disparaître  / Ni femme ni rien […] / Une chose / Sa chose » (p. 21). La disparition de soi, de son identité : « Je ne sais plus qui je suis » (p. 36).

Et l’attirance du vide, l’attirance de la mort. Disparaître pour enfin être en paix. La fuite : « Partir, vite […] / Le grand incendie, vite / Tout abandonner, vite / Courir, vite » (p. 48) Et la possibilité de renaître ailleurs : « Laissez-moi revivre / Un peu / Laissez-moi oublier / Un peu » (p. 55).

La révolte et la victoire enfin : « Un jour j’ai vu rouge […] / Depuis ce jour comme ça, je suis devenue / celle que tu vois, celle qui rit celle qui parle celle qui jouit » (p. 66).

Mais reste la colère des femmes lorsqu’elles doivent faire face aux mensonges de l’homme pendant le chemin de croix du procès puis lorsqu’elles continuent de mener une vie de fugitives même après la séparation, même après la condamnation. Et encore la difficulté de connaître un autre homme après : « La méfiance. Durablement installée. La confiance. Durablement massacrée. » (p. 73)

Rien de nouveau dans cette violence, ses motifs et ses conséquences, non, ce qui est nouveau et fort, c’est la voix de Perrine Le Querrec, c’est de faire poésie de ça, c’est de rendre la poésie forte de ça, et ça fort de la poésie.

La poésie fait exploser le silence criminel. Les mots doivent être dits, les mots doivent être écrits. Ils sont notre corps. Pour ces femmes en particulier, pour les femmes victimes de violences conjugales, pour toutes les femmes, pour tous les hommes, pour l’humanité entière.

Lire et dire les mots, comme mettre du rouge à lèvre, c’est exister. Même si « rouge pute » c’est le nom que donne l’homme à ce rouge, le mettre sur ses lèvres c’est se montrer, c’est être libre.


Perrine Le Querrec, Rouge pute, collection La Sentinelle, éditions La Contre Allée, février 2020


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