La Maison indigène de Claro

Que sait Claro de son grand-père, architecte, ou de son père, « espèce d’excité à la recherche de son sens » (page 170), lorsqu’il écrit La Maison indigène,deuxième partie de son « cycle des Limbes » qui en comptera trois ? Cette Maison du Centenaire serait-elle le « Rosebud » de l’auteur ?

 « À chacun sa date de mort secrète, à chacun son escamotage. Nous détenons tous, dissimulé dans un compartiment du corps, un acte de décès intime que ne signale aucun agenda et que nous chérissons la nuit, quand nous nous demandons si nous avons changé ― un peu ou pas, beaucoup ou trop ― depuis que nous sommes morts à l’insu de nos proches. » (pp. 144-145)

« Ce livre est une enquête », écrit Claro p. 39 et l’on pourrait croire un instant au mirage d’une nouvelle histoire familiale, du récit introspectif d’un deuil refoulé. Cependant la démarche de l’auteur n’est pas sans rappeler par certains aspects celle de Jean-Michel Espitallier qui écrit, en guise d’avertissement dans son Cow-boy (Inculte, 2020), à propos de son grand-père Eugène qu’il n’a jamais connu : « Eugène est mort dans les années 1930. C’est loin. De son histoire, je ne sais rien. Remplir ce vide avec des choses fabriquées, des jeux de piste et des empilements. » [1]

Plus qu’un livre de mémoire (in memoriam), La Maison indigène est un récit sur la mémoire, et plus particulièrement sur l’écriture elle-même et les fantômes qui la hantent (« découvrir quand-comment-où mon père bascula dans la poésie » p. 46). Comme l’écrit Jean-Philippe Cazier dans sa critique publiée dans Diacritik : « Si, dans La Maison indigène, il s’agit aussi de soi, du narrateur, de l’auteur, ce soi ne peut donc y exister qu’en tant qu’être de langage, être par et dans l’écriture, être de l’écriture, lui-même fantôme. » [2]

La Maison indigène n’est pas un ouvrage construit selon un plan préétabli. Au contraire, sa structure libre (comme on parle de vers libre) permet-elle justement de mieux apréhender la trame secrète de sa pré-histoire. Le livre est entièrement (re)composé par l’écriture seule, ne tenant droit que par la seule force du chant, comme ici :

« Le visage de mon père se fige alors lui aussi, se fend lui aussi, cède lui aussi, mais le temps ne s’arrête pas, il fait un saut sur lui-même, et mon père dit, comme à regret, ou alors pour m’apprendre que le regret n’est qu’une blessure comme une autre : Ce que nous vivons là n’est pas. N’a jamais été. C’est dans ton imagination. » (p. 124)

Claro n’écrit pas sur le passé, il écrit, non le passé du temps présent mais le présent d’un passé qui ne passe pas (les fantômes ne sont-ils pas des revenants ? ― « les morts nous suivent de loin », lit-on page 122). Il ne réécrit pas l’Histoire, ni encore moins son histoire, ― il s’écrit lui écrivant : La Maison indigène n’est ni une posture d’écrivain ni une imposture autofictive, non le récit de la vie d’un écrivain mais celui de l’écriture elle-même, de son mouvement, de son impulsion première, projetée dans « le nouvel espace du monde » (p. 162), cette « pièce » que Claro appelle la page.

Claro n’est pas homme à épanchement, sentimentalisme ou autofiction. De l’écrivain nous découvrons la sensibilité dans l’écriture même, dans cette langue qui s’est longuement formée, déformée, reformée dans la compagnie de ces autres, ces étrangers, les Danielewski, Pynchon, Vollmann et Gass [3].

La Maison indigène n’est pas un livre qui lie l’auteur à un passé, mais un récit qui délie la langue de son passé, non pas une catharsis mais une chrysalide, celle d’une écriture en pleine mutation, portée ici à son point premier d’incandescence, devenant voix, devenant poétique : là réside l’émotion brute que provoque ce très beau texte, car seule l’écriture poétique permet d’explorer les failles et les blessures du langage.

Ainsi que le confiait Pierre Guyotat dans un entretien : « J’ai souvent dit que j’étais passé de la littérature à l’écriture, puis de l’écriture à la langue, puis de la langue à la voix. Ces passages ont été chaque fois des crises violentes, parce que, tout simplement, vous passez en quelque sorte ainsi de la surface à la profondeur, de l’ornement à l’aveu, puis de l’aveu à l’aveu artistique : vous dévoilez peu à peu presque tout de votre être ; vous assumez surtout une forme publiquement, et c’est bien le plus dur, plus dur que n’importe quel aveu de vie. Vous assumez non plus une expression mais une création, si je puis dire clés en main. C’est-à-dire monde, mots, syntaxe, rythme, tout en même temps. Et à ce moment, vous êtes ridicule ou magnifique. » (L’Express, 1er décembre 2000)

Avec sa Maison indigène Claro est magnifique.


Claro, La Maison indigène, Actes Sud, mars 2020

[1] À lire, notre critique de Cow-boy : chroniquesdesimposteurs.wordpress.com/2020/04/02/cow-boy-de-jean-michel-espitallier/ 

[2] https://diacritik.com/2020/06/05/claro-le-passe-fantome-la-maison-indigene/

[3] À lire, notre critique de La Maison des feuilles : https://chroniquesdesimposteurs.wordpress.com/2018/08/21/la-maison-des-feuilles-de-mark-z-danielewski/ et celle du Chant de la mutilation de Jason Hrivnak : https://chroniquesdesimposteurs.wordpress.com/2019/06/26/le-chant-de-la-mutilation-de-jason-hrivnak/


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