Entretien avec Anna Rizzello

Avec le festival D’un Pays l’Autre, les éditions La Contre Allée poursuivent leur travail de réflexion sur la traduction. L’édition 2020, qui se tient du 7 au 11 octobre à Lille, sera rythmée par des ateliers et des tables rondes auxquelles participeront Christine Aventin, Nurith Aviv, Nino S. Dufour, Jean-Jacques Greif, Noémie Grunenwald, Jacques Jouet, Josée Kamoun, Laurence Kiefé, Nicole Lapierre, Leeo Lebel Canto, Dulia Lengema, Laurent Lombard, Anne-Lise Remacle, Coline Rosdahl, Jean Sellier, Myriam Suchet et Frédéric Yvan.

Rencontre avec Anna Rizzello, organisatrice du festival, qui a notamment dirigé pour La Contre Allée les ouvrages Cosa Nostra, Le Retour du Prince, Les derniers mots de Falcone et Borsellino, Pas dans le cul aujourd’hui et Vie de Milena.

Comment comprendre ce « en commun » dans le titre de cette nouvelle édition du festival ?

Le thème, c’est d’abord ce mot-là qui a commencé à nous habiter. C’est un mot qui a été prononcé par Noémie Grunenwald, traductrice et fondatrice de Hystériques & AssociéEs, qui est invitée cette année. Je discutais avec elle l’année dernière. Elle me parlait de son travail et elle a utilisé ce mot. Ce mot est resté quelque part dans ma tête. Et plus tard, j’ai lu le livre de Nicole Lapierre [Faut-il se ressembler pour s’assembler ? Seuil, 2020 — NDRL] où il est question de comment on vit ensemble, d’identité. Et j’ai vu que c’était un thème important parce qu’il y avait cette portée sociétale et un lien avec la discipline de la traduction, — cette question concrète : comment fait-on quand on traduit un texte ensemble ? C’est pour cela que dans le festival il y a une rencontre autour du roman Stone Butch Blues de Leslie Feinberg [Hystériques et AssociéEs, 2019] qui est une traduction collective. Il y a aussi une table ronde avec Laurence Kiefé et Jacques Jouet, qui traduisent actuellement un texte d’Henry Mathews (à paraître aux éditions POL) et Laurent Lombard qui a traduit en binôme avec Jean-Paul Manganaro Bas la place y’a personne de Dolores Prato [Verdier, 2018]. Il y avait aussi dans ce « en commun » quelque chose en lien avec la retraduction, au fait que des textes, des classiques tels que 1984 ou L’Île au trésor, que leurs traductions pouvaient devenir aussi des classiques. Pourquoi retraduit-on un texte ? J’avais également envie de mettre en avant certaines revues, comme Papier Machine et la revue Café, qui sont l’affaire du collectif. Il y avait cette idée, « comment on travaille ensemble », — le collectif —, qui nous parle ici à La Contre Allée.

Sur l’affiche, on voit la lettre phi, ce qui était déjà le cas pour les éditions précédentes. Est-ce pour affirmer le caractère avant tout réflexif qui prévaudra lors de ces rencontres, une sorte d’approche épistémologique ?

Je ne sais pas. Je n’avais jamais réfléchi à cette question ! [Rires]  Il y a certainement de cela. Nous essayons de mêler la théorie à la pratique, c’est pour cela qu’il y a des ateliers.

Le nom du festival rappelle le titre D’un château l’autre. Vous qui avez traduit des textes de Céline, pourquoi avez-vous choisi ce clin d’œil à ce roman ?

C’est un clin d’œil très explicite, oui. Mais peu importe que l’on saisisse ou non la référence au livre, ce qui importait c’était le son du titre. La manière dont ça sonnait nous plaisait. L’idée de décentrement, de déplacement, qu’évoque également ce nom nous semblait correspondre à ce qu’on avait envie de développer avec ce festival.

Comment avez-vous construit votre nouvelle programmation ?

Elle s’est construite à partir d’un mot qui est devenu une thématique. Cette année c’est « en commun », l’année dernière c’était « dominations », l’année d’avant « l’imaginaire des langues ». Au départ il y a souvent un livre aussi ou plusieurs textes particulièrement inspirants. À partir de ce texte on construit une programmation qui dépasse le livre et va chercher du côté des sciences humaines et de la littérature. Souvent, c’est aussi le travail particulier d’un traducteur ou d’une traductrice, ce qui n’est pas le cas cette année puisque le thème est « en commun ». Mais les autres années il y avait une traductrice ou une traducteur avec lequel on construisait la programmation.

Il existe d’autres manifestations en France autour de la traduction, je pense notamment au festival Vo/Vf, au Printemps de la Traduction organisé par l’ATLAS (Association pour la promotion de la traduction littéraire), sans parler des actions menées par la Maison des Écrivains Étrangers et des Traducteurs (MEET). Qu’est-ce qui fait la singularité du festival D’un Pays l’Autre par rapport à ces autres manifestations et structures ?

Nous travaillons avec le festival Vo/Vf et ATLAS. Notre festival se nourrit de ces relations-là. Nous avons des échanges réguliers avec les personnes qui font la programmation et mènent ces actions ailleurs. D’Un Pays l’Autre est un peu au milieu de tout ça. La spécificité de notre festival, s’il devait en avoir une, c’est qu’il est initié par une maison d’édition. Nous n’avons pas vocation à faire de l’événementiel mais nous le faisons parce que cela se nourrit de notre travail d’édition. Il y a beaucoup de traductions à La Contre Allée. Travailler sur la traduction, c’était naturel. Notre catalogue est composé pour moitié de traductions. S’il y a une singularité, c’est que nous sommes une maison d’édition et que nous organisons un festival dans le prolongement de notre activité éditoriale.

Le festival se déroule dans plusieurs lieux (Sciences Po Lille, bibliothèques, cinéma, etc.). Pourquoi ce choix ? Est-ce pour aller à la rencontre et sensibiliser des publics différents ?

Nous n’avons pas de lieux pour accueillir le public lors de cette manifestation dans nos locaux à La Contre Allée. C’est pourquoi nous travaillons dans une logique de partenariat. L’idée c’est, d’année en année, de construire le festival avec des personnes différentes, d’éviter la répétition. Et ce nomadisme est inscrit dans le festival. Cela permet de toucher différents publics.

À qui s’adresse votre festival ?

Nous ne visons pas un public particulier, si ce n’est des gens qui lisent, qui s’intéressent à la littérature. On constate que le public qui fréquente le festival est un public jeune.

Quels sont les temps forts des précédentes éditions qui vous restent en mémoire ?

Ouah ! [Rires] Je me tourne vers les différentes affiches des précédentes éditions. La première édition a peut-être été la plus forte parce que c’était la première fois. Mais toutes les rencontres ont été intenses. Les échanges avant le festival ont duré plusieurs mois. Nous ne nous connaissons pas forcément personnellement auparavant. Ces rencontres cristallisent le travail d’une année.  Nous avons toujours gardé des liens avec les intervenant.e.s des différentes éditions. Ce n’est pas juste de l’événementiel. Il y a des liens qui se tissent. C’est ça qui est beau dans le festival.

Les échangent se poursuivent au-delà du festival ?

Oui. Nous continuons de suivre leur travail, ils suivent le nôtre, et nous nous retrouvons, notamment lors des Assises de la traduction à Arles et au festival Vo/Vf.

Nous l’avons déjà évoqué avec la retraduction de 1984 par Josée Kamoun, invitée du festival. James Joyce estimait que passé « l’âge antédiluvien maximum de 70 ans » une œuvre devait être retraduite, ­— ce qui revient à dire que, contrairement à l’œuvre dans sa langue originale qui traverse le temps, toute traduction aurait une sorte de date de péremption, quelle que soit la qualité du travail de la traductrice ou du traducteur. Partagez-vous cette vision ?

Je suis d’accord avec Joyce. Chaque traduction est la lecture subjective d’un texte. De nouvelles lectures ne peuvent qu’éclairer de façon différente le même texte. Je lis très souvent de nouvelles traductions de textes. Il n’est pas intéressant de retraduire pour retraduire. En ce moment par exemple je lis Orlando de Virginia Woolf dont le Bruit du temps vient de republier la traduction de 1931 de Charles Mauron. Cette traduction n’était plus disponible. Je voulais lire cette traduction de Mauron. Elle est particulièrement réussie et étonnante puisque, à l’époque, Mauron n’avait pas accès au journal ni à la correspondance de Virginia Woolf que nous connaissons aujourd’hui. Il y a une proximité entre le traducteur et Virginia Woolf. J’aime beaucoup lire le même texte dans différentes traductions.

Selon vous il n’y a donc pas de date de péremption pour une traduction, même ancienne, il s’agit plutôt d’une autre lecture qui ne perd rien de sa valeur avec le temps ?

Oui, surtout quand il existe un lien et des affinités avec l’auteur et le traducteur comme c’est le cas pour Virginia Woolf et Charles Mauron.

Dans un entretien qu’elle m’avait accordé pour Les Imposteurs, Carine Chichereau me parlait justement de ce lien et m’expliquait que le fait de connaître la romancière Lauren Groff l’avait beaucoup aidée à la traduire : « Je pense que j’ai besoin de connaître la genèse de l’œuvre, d’où elle vient, de quel univers, et puis je suis curieuse, j’aime savoir à qui j’ai affaire. J’aurais sans doute plus de mal à traduire quelqu’un avec qui je n’ai aucun lien, dont je ne sais rien. » [1] Pensez-vous qu’il est nécessaire de connaître l’autrice ou l’auteur que l’ont traduit pour mieux le ou la traduire ?

Les avis des traductrices et des traducteurs que j’ai pu recueillir sur cette question ne sont pas univoques. Certains traducteurs aiment ce dialogue avec l’auteur, d’autres non, voire ne préfèrent pas avoir cet échange-là. C’est quelque chose de très personnel.

Qu’en est-il du regard que l’auteur peut porter sur la traduction ? Je pense notamment à António Lobo Antunes qui a beaucoup d’estime pour le travail de Dominique Nédellec. Pour une traductrice ou un traducteur, comment s’appréhende le regard de l’auteur sur son propre travail ? Est-ce que c’est une question que vous avez déjà évoquée avec des traductrices et des traducteurs ?

Oui, c’est une question qui revient régulièrement. Toutes et tous n’ont pas le même avis. Mais dès lors que le traducteur ou la traductrice ont une relation avec l’autrice ou l’auteur cela leur apporte quelques chose dans la manière dont ils perçoivent leur travail. Je pense souvent à Yasmina Melaouah qui est la traductrice italienne de Daniel Pennac. Pennac reverse une partie de ses droits d’auteur à sa traductrice parce que les traducteurs en Italie sont mal payés, il n’y a pas de grille de rémunération établie. Et je trouve ça très beau.

Alors qu’en 2019 18,1 % des livres vendus en France étaient des traductions (l’anglais représentant 57,9 % du nombre total des traductions) [2], il est encore rare aujourd’hui que le nom de la traductrice ou du traducteur figure sur la couverture de l’ouvrage traduit. Parfois, leur nom n’apparaît même pas sur la quatrième de couverture. Cet usage est assez répandu chez les maisons d’édition en France, qu’il s’agisse d’un grand format ou d’un format poche. Lors des rencontres en librairie, la traductrice ou le traducteur sont également rarement convié.e.s. Tout cela témoigne-t-il selon vous d’un manque de considération de ce métier propre à la France ?

Je ne crois pas que ce soit propre à la France. Je constate la même chose en Italie par exemple. Je trouve qu’en France, au contraire, il y a de plus en plus d’éditeurs qui écrivent le nom du traducteur sur la couverture ou la quatrième de couverture. C’est le cas à La Contre Allée.

À l’heure actuelle, la critique de la traduction en France tient généralement en quelques formules lapidaires telles que « excellente traduction » ou « traduction médiocre » (je ne m’exclus nullement de cette constatation, étant moi-même souvent tombé dans ce travers). Que faudrait-il faire selon vous pour faire évoluer la critique ?

Il me semble que des structures comme l’ATLF et le Collège d’Arles œuvrent au quotidien dans ce sens. Je pense que tout cela contribue de plus en plus à une prise de conscience collective de l’importance de ce travail. Que faudrait-il faire pour que les choses évoluent ? Je ne sais pas. Le Centre national du livre, qui octroie des bourses pour la traduction, est un soutien important. Il me semble que les journalistes font de plus en plus attention à nommer les traducteurs dans leurs articles.

La MEET (Maison des Écrivains Étrangers et des Traducteurs) et le Collège International des Traducteurs littéraires, comme d’autres structures en France, en Belgique ou en Suisse, proposent des résidences aux traductrices et traducteurs. Pensez-vous que ces lieux privilégiés ainsi que les bourses d’aide à l’écriture et à la traduction sont aujourd’hui toujours indispensables à l’exercice de cette profession ?

Je ne pense pas que cela soit « indispensable » mais cela contribue à la reconnaissance du traducteur comme un écrivain. Les résidences de traduction sont des résidences d’écriture. L’année dernière nous avions invité au festival Maylis de Kerangal, sa traductrice italienne Maria Baiocchi  et son traducteur catalan Jordi Martín Lloret, qui avaient été accueillis en résidence à la Villa Marguerite Yourcenar. Ce Centre de résidence d’écrivains européens est désormais ouvert aux traductrices et aux traducteurs. Maria Baiocchi  et Jordi Martín Lloret ont été très heureux de pouvoir y travailler.


Entretien réalisé par téléphone le 6 octobre 2020. Propos recueillis par Guillaume Richez. Photographies DR.

[1] https://chroniquesdesimposteurs.wordpress.com/2018/08/31/interview-de-carine-chichereau/

[2] Source : Ministère de la Culture, Direction générale des médias et des industries culturelles, Service du livre et de la lecture https://www.culture.gouv.fr/Sites-thematiques/Livre-et-lecture/Documentation/Publications/Chiffres-cles-du-secteur-du-livre/Chiffres-cles-du-secteur-du-livre-2018-2019


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