Les Quatrains de l’all inclusive de Rim Battal

Pendant l’été 2019, Rim Battal passe quinze jours de vacances en Sardaigne avec ses filles. Allongée sur un transat, « Face à la piscine / jambes écartées / mine de rien » (page 14), la poétesse compose sur son iPhone des poèmes qu’elle structure en quatre strophes, une forme « presque aussi confortable qu’un transat », me confie-elle.

Elle les nommera « de l’all inclusive » comme s’il s’agissait, non d’une formule touristique, mais d’un lieu et d’un temps qui relèvent de notre mythologie contemporaine, un nouvel Éden consumériste plus qu’un Paradis (« Le paradis n’est pas un lieu pour une vierge / si vierge il y a », p. 49).

Vierge ou putain ?

« Les catins ne sont pas ici  / ou alors mariées avec enfant(s) » (p. 59), écrit la poétesse avant de s’exclamer :

« Ô catin à la peau tannée

toi catin des hôtels

tant désirée

ton cocktail à la main

je me désire en toi » (p. 60)

Le leitmotiv du double est une constante dans l’œuvre de Rim Battal. « La nuit je cède place à une autre », écrit celle qui s’est choisi pour nom George [1]. Et de se demander dans le 14ème quatrain : «  Qui viendra défaire son visage comme elle en défait deux fois par jour. Se demande moi de la nuit. » (p. 53) L’étrange cas du Docteur George et de Miss Rim.

« Il n’y a pas de mauvais endroit », lit-on page 69, ni paradis artificiel (« la douceur avait un goût d’usine », p. 73), ni enfer. Nul besoin d’une chambre à soi pour écrire : le poème devient ce lieu à soi, un espace de liberté ouvert à l’autre, — la lectrice et le lecteur qui pourront compléter le 22ème quatrain dont la poétesse n’a laissé que la trame, nue [2].

Avec Les Quatrains de l’all inclusive Rim Battal réaffirme la prégnance de tout ce qui est extérieur à soi dans le processus d’écriture. Loin de l’effacer, l’autrice en fait la matière même de son livre. L’objet devient sujet et le sujet devient objet :

« Je fais la planche

vis à ma surface

la cultive comme lieu suffisant » (p. 31)

Rim Battal ne fait pas seulement la planche (dans la deuxième plus grande piscine d’Europe), elle transpose également dans la composition en quatre parties de ses poèmes celle des planches d’anatomie et de zoologie. Le classicisme des chiffres romains qui structurent ses quatrains, ainsi que les dessins en noir et blanc de Sarah Battaglia qui illustrent le livre, confèrent à l’ouvrage l’aspect d’une science rêvée, d’un grimoire d’alchimiste.

Dans un état de semi somnolence, se forment dans l’esprit de l’autrice allongée sur son transat et sous le crayon de l’illustratrice, des créatures hybrides, des insectes gigantesques, tout un bestiaire onirique.

Cette hybridation des imaginaires et des registres de langue, Rim Battal l’a toujours revendiquée dans ses poèmes. Celle qui aime mêler le trivial et le sublime, s’exerçant plus souvent à l’art de la punchline que de l’alexandrin, peut ainsi écrire dans un poème « J’ai ovulé dans ma culotte » (p. 33) ou encore « J’ai gardé de l’enfance le goût / du poème / du dessin / et le pipi dans la piscine [sans scrupules] » (p. 16).

De l’enfance, il est à nouveau question dans Les Quatrains de l’all inclusive, à commencer par celle de ses deux filles, que l’autrice lie parfois douloureusement à la sienne (« Il y a tes yeux qui s’enfancent en moi » p. 39).

Les souvenirs de l’enfance hantent toute l’œuvre de Rim Battal, que ce soit l’histoire de la virginité déjà racontée dans L’œil des loups [3] (« la nuit m’a saisie ce jour-là / m’a nommée violence / […] j’ai dit adios à mon surmoi » p. 49), ou le souvenir de l’adolescente qu’elle était vingt auparavant (« celle que j’étais il y a vingt ans / est une simple pierre blanche » p. 61).

« Je voulais être reine

et je voulais n’être rien du tout

je suis devenue poète » (p. 61)

Cette métamorphose s’opère à vue dans le poème suivant, le 18ème quatrain, où Rim Battal reprend le motif de la pierre blanche qu’elle sublime en une incantation aussi hermétique qu’ensorcelante :

« La pierre blanche tremblait des lézards

et tous les reptiles lui faisaient

tourner de l’œil » (p. 62)

Chez Rim Battal la poésie est un retour aux sources (du grec poiêsis qui signifie « création »). Elle n’est pas une nature seconde, elle est première, — puissamment féminine, — elle est l’origine du monde.


Rim Battal, Les Quatrains de l’all inclusive, avec des dessins de Sarah Battaglia, Le Castor Astral, février 2021

[1] Voir la deuxième partie de notre entretien avec Rim Battal : https://chroniquesdesimposteurs.wordpress.com/2020/11/27/entretien-avec-rim-battal-deuxieme-partie/

[2] « Ce qui pousse à publier, c’est peut-être ça, l’envie que l’autre — lecteurice, critique, éditeurice, étudiant,e — complète ce travail premier par une adaptation personnelle et libre, un démantèlement violent… », nous confiait la poétesse dans la première partie de notre entretien : https://chroniquesdesimposteurs.wordpress.com/2020/11/26/entretien-avec-rim-battal-premiere-partie/

[3] https://hymenredefinitions.fr/category/temoignages/feuilletons/loeil-des-loups/


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