Entretien avec Annie Lafleur

Portrait d’Annie Lafleur par Justine Latour © Le Quartanier

Poétesse, écrivaine, critique d’art et travailleuse culturelle, Annie Lafleur est née en 1980 à Montréal. Elle a été membre du comité de rédaction de la revue Estuaire de 2014 à 2018 et collabore comme critique au magazine Spirale. Elle a publié Prolégomènes à mon géant (2007) et Handkerchief (2009) au Lézard amoureux, ainsi que Rosebud (2013) et Bec-de-lièvre (2016) au Quartanier. Son plus récent titre, Ciguë (Le Quartanier, 2019), a été finaliste au Prix des libraires du Québec et au Prix Alain-Grandbois [1].

Rencontre avec une autrice dont l’œuvre, à la fois exigeante, forte et viscérale, en fait l’une des voix les plus singulières et puissantes de la scène poétique québécoise.

À vous lire, on sent dans votre écriture une urgence presque vitale à dire ­— aller vite et aller à l’essentiel. Cependant, vos trois derniers livres, Rosebud, Bec-de-lièvre et Ciguë, publiés chez Le Quartanier, ont paru à trois ans d’intervalle de 2013 à 2019. Dans un entretien accordé au Devoir, la poétesse Kim Doré explique que si elle écrivait dans les trente-six mois après avoir publié un livre, elle risquerait de reprendre la même structure et les mêmes tics et avoue avoir peur de se répéter et de refaire toujours le même poème [2]. Est-ce la raison pour laquelle la publication de ces ouvrages, qui constituent une trilogie, est espacée de trois années ?

L’intervalle entre ces trois livres est totalement arbitraire. Une pure coïncidence. Et je m’en réjouis, parce que je crois que le temps n’a que faire de nos intentions, pas plus que de nos appréhensions. Même si j’avais tout orchestré à l’avance, rien n’y aurait changé, bien franchement. Sans compter les aléas de l’édition. C’est le texte qui dicte la forme, la durée, la finalité. L’écrivain·e est un vecteur de transformations. L’écriture convie à de riches moments de lucidité pour qui sait entretenir un esprit critique envers son travail. Écrire, c’est agir. J’essaie d’adopter une posture d’éclaireuse par rapport à ce qui a été accompli, plutôt que de m’en méfier pour la suite. Ça donne un point de rencontre où se solidifier. Un livre n’est pas mort et enterré une fois qu’il est publié. Son imagerie, ses dimensions textuelles et sémantiques, sa mise en forme, sa mise en lecture, tout ça participe activement à chaque nouveau cycle d’écriture. Il faut savoir y revenir, comme il faut apprendre à le quitter.

Je suis adepte de la préparation et de la recherche. L’installation des matériaux d’écriture – qui passe largement par la lecture et la recherche – me donne des repères, me garde éveillée, critique, en mouvement. Ces préliminaires viennent enrichir le projet en cours. Quand je n’écris pas, j’écris encore. De fait, cette préparation, somme toute assez libre, déclenche des poussées d’écriture, des « bourrées », dit la poète Carole David. Ça les appelle, ça les relance, ça les nourrit. Et partout où elles ont été brassées, la matière refait surface autrement. Tant que j’aurai les deux mains dedans, tant que je sauterai dans sa glaise à pieds joints, je resterai en contact avec elle. Inversement, si je me durcis, la matière figera avec moi. Je n’attends donc pas que la chose surgisse ; je creuse pour la faire émerger, et parfois il n’y a rien à vue. Ces « bourrées » alternent inévitablement avec des « passages à vide » (C. David) qui influencent le processus d’écriture à parts égales. Ceci dit, je ne prends rien de force. L’écriture n’est pas un rapt, mais une danse consentie entre deux entités. Je porte attention au texte comme à une chose vivante, et ce faisant, l’écrit devient l’allié des surgissements.  

Le sentiment d’urgence – en lisant, en écrivant –, qu’on le veuille ou non, demeure une fabrication, une construction, une machination. Je ne saurais pas comment « aller vite » ni « aller à l’essentiel » autrement qu’en visant une langue millimétrée, mais tirailleuse. Une langue qui, en cherchant à se déployer, ne prend pas de raccourcis, pas plus qu’elle n’emprunte de détours pour déboucher sur un continuum phrastique haletant. Cette impression repose sur un travail prosodique soutenu, qui, à lui seul, provoque un « sentiment de vitesse », pour reprendre la belle formule de Pierre Alferi (Brefs : Discours, P.O.L, 2016). Cette posture vocale est une façon de penser la frappe qui survient. Le sentiment d’urgence dont il est question ici (avec Ciguë du moins) a davantage à voir avec les choix stylistiques et formels qu’avec la vitesse d’écriture des textes, il va sans dire. Si la forme tient, la forme éclaire le sens, et vice versa. La prosodie fait partie d’un ensemble de règles auxquelles j’ai adhéré au fil de la composition, ce qui irait à contresens d’une lecture étourdie ou vidée de tout sens, par « excès de vitesse ». Si j’aime la collision à l’écrit, c’est peut-être parce que j’aime l’accélération, et par conséquent, une conduite plus raide. Cette tension – métrique, tonique et rythmique – investie à chaque ligne (à chaque vers) à l’aide de strophes séquentielles joue un peu le rôle d’une ponctuation invisible, ce qui m’a donné la confiance nécessaire pour ne garder que le point final. Un seul coup de frein.

Le premier livre de votre trilogie s’intitule Rosebud, en référence au célèbre film d’Orson Welles Citizen Kane. Aharon Appelfeld évoquait les silences de son enfance comme matrice de l’écriture. Les silences de l’enfance sont-ils le terreau nécessaire à l’éclosion d’une voix propre, unique, celle de tout·e écrivain·e ? Diriez-vous que l’enfance est la clef de voûte de votre œuvre ?

La clé de voûte, c’est le corps. Le corps terrestre, le corps trauma, le corps épidermique, aliéné, combattant. Appelfeld évoque les « silences de son enfance », qui sont deux choses pour dire la présence d’une intériorité. Cet auteur a connu les traumas de la guerre, de la diaspora, de la faim et du froid. Ces « silences de son enfance » ne lui reviendraient-ils pas de droit, à lui ? Pour ma part, l’enfance n’est ni un refuge ni un moteur silencieux, mais une période de percée, entre contemplation et intensité. J’investis plutôt à grosse monnaie dans mon imaginaire ; terreau fertile qui, enfant, était déjà omniprésent. Je tends plutôt des perches là où c’est sonore. Je documente. « Je joue avec le vent », comme je le disais quand j’étais petite. Je ne suis pas du type nostalgique ni mélancolique, mais je me plais à revisiter ponctuellement cette période – et plus particulièrement, celle de la puberté. J’observe. Je replonge dans certains souvenirs, mais ce ne sont pas les seules forces motrices de mon écriture.

Quant à moi, la « matrice de l’écriture » se coud à la va-comme-je-te-pousse, selon une vision approximative du costume dessiné, et ce, en dépit de la documentation, souvent encyclopédique, qui accompagne mon écriture. Aussi bien dire que la matrice, elle n’existe pas trop trop, ou si peu ; elle se précise simultanément à l’écrit. Sans quoi j’aurais vachement peur de la redite. En fait, il faudrait définir ce concept avant de s’en méfier. Et puis, même si j’affirmais que l’enfance était la clé de voûte de mon écriture, je me demande en quoi cela la rendrait soudainement plus lisible. Autrement dit, il y a quelque chose de l’ordre du raccourci dans cet assemblage entre Rosebud, Citizen Kane et l’enfance. Le film m’apparaît bien plus comme un pied de nez au silence, et par ricochet, à l’enfance, en cherchant à désamorcer cette idée romantique, romanesque et surannée du paradis perdu. Dans l’œuvre d’Orson Welles (très bruyante par ailleurs), le mot « Rosebud » est répété par un Kane agonisant (plan rapproché sur sa bouche), dès les premières minutes du film. C’est à la limite du burlesque, c’est dada. Toute entreprise d’élucidation de ce mot échouera lamentablement. On assistera à la déchéance d’un magnat, et à celle de sa langue. Mais ce qui est dit est dit. Et personne ne parviendra à percer le mystère de cette parole intime, qui devient un son, une image agrandie, suivie d’une trame narrative alambiquée, diffractée, avortée, loufoque, déviante, comme tout ce que j’ai voulu réinvestir dans mon livre. « Last words are only words », écrit Cormac McCarthy dans Suttree.

En misant sur l’ultra-court avec Rosebud, j’ai également voulu écorcher au passage la mode galvaudée du haïku en poésie, au moyen d’images syncopées, incomplètes, stroboscopiques, comme un hoquet de travers dans la gorge : l’antithèse même des sages illuminations, parfois moralistes, que convoque cet art pourtant noble. Rosebud n’est donc pas là pour séduire ni pour faire l’unanimité. Il joue avec l’expression « trop peu, trop tard ». Le seul art poétique qui est défendu dans ce livre est celui du décalage, du ratage, de la dérape calculée. Chaque fois que j’en parle, j’en dis quelque chose de nouveau, comme s’il s’agissait de définir un trickster, toujours un peu fuyant, pas sérieux, désarticulé, canaille. « C’est une écriture qui tire la langue », ai-je écrit en quatrième de couverture de la réédition (2018, Le Quartanier, coll. « Écho poésie »). C’est ma punition, mais c’est mon « Rosebud » à moi. Chaque personne a le sien. L’enfance, puisqu’il faut y revenir, ce n’est qu’un élément de plus parmi tant d’autres dans ce dispositif baveux et enragé. Et cela se manifeste par le concours de « scansions lapidaires et fragments exaltés » (Idem). On est bien loin du silence ou de la contemplation. Place au solo de batterie, aux assiettes lancées en pleine tronche, au séjour prolongé en prison. (Rires.)

Photographie d’Annie Lafleur lors de sa lecture performée de Ciguë – Mois de la Poésie, mars 2021 © Eric Quach

Prolégomènes à mon géant (2007) et Handkerchief (2009) ont paru chez Le Lézard amoureux, les trois suivants chez Le Quartanier. À quel moment pensez-vous avoir trouvé votre propre voix, votre propre langue ?

Je pense que la réponse est à la fois très littérale et très figurée. Ma voix a d’abord été visuelle. Enfant, j’étais instinctivement attirée par le dessin et la peinture, disciplines que je pratiquais assidûment. Ça m’attirait une sorte de sympathie enthousiaste de la part de mes camarades, et ça détournait momentanément l’attention sur mes forces, plutôt que sur mes faiblesses sociales. J’ai donc poursuivi dans cette voie au cégep [Collège d’enseignement général et professionnel – NDRL] et à l’université, encouragée par mes pairs, par mes profs et par mes parents, en intégrant un programme d’études interdisciplinaires aux beaux-arts. L’écriture était présente, mais à cette époque, elle était reléguée au second plan. Dans une de mes classes à la faculté, je préparais une performance d’art qui impliquait le chant libre. Je répétais en solo dans un grand local bétonné, non chauffé, que les étudiant·e·s pouvaient réserver pour travailler et explorer. Je m’enfermais à double tour dans cette pièce qui renvoyait en écho les pas du gardien dans sa ronde de nuit. Les pas se sont multipliés au fil des pratiques, des étudiant·e·s cognaient à ma porte pour échanger. Je pense que c’est à ce moment que j’ai pris conscience de ma propre voix, parce que d’autres l’entendaient aussi pour la première fois. Ce chant me renvoyait mon propre reflet vocal. À la suite de cette performance d’art, j’ai quitté la faculté pour m’inscrire en littératures française et québécoise à l’Université Laval, à Québec. Ma première publication a coïncidé avec la fin de ces études.

Vous faites des lectures publiques de vos textes, notamment de votre superbe Ciguë. Pensez-vous à ces futures lectures performées lorsque vous écrivez ? Retravaillez-vous vos textes à voix haute, pour le souffle, la sonorité ? Leur faites-vous passer l’épreuve du son, de la voix ?

Ciguë est un cas particulier, si j’ose dire, parce que sa mise en lecture découle directement de sa composition. J’ai commencé à performer ce texte avant même qu’il soit publié dans sa version définitive. J’ai voulu un texte battant une mesure vocale, organique, pulsative, à l’image de la menace de cette plante mortelle, la ciguë, contre le corps. La prosodie est une chose parmi tant d’autres en poésie, mais elle se trouve au cœur de ce dispositif, qui cherchait à insuffler une sorte de corporalité respirante et saignante et salivaire au texte, comme la vie qui s’écoule, puis s’arrête subitement : cela devait s’incarner par et dans la phrase, la ligne, le mètre, décloué de toute ponctuation. Je pense que ça donne un texte à l’image d’un insecte qui dort peu, travaille beaucoup ! La prosodie sera toujours présente dans mon écriture. Avec Ciguë, le tissu textuel devait trouver son propre rythme, bien au-delà de mon souffle. C’est plutôt ma voix qui s’est ajustée au texte au fil de la composition, à son débit natif et à ses palpitations prosodiques. Rarement l’inverse. La lecture à voix haute est essentielle, oui, soit pour équilibrer le phrasé, soit pour ajuster la syntaxe. Cela affecte inévitablement le sens. La lecture à voix haute est aussi utile que l’impression papier du manuscrit en cours, pour en assurer une édition rigoureuse, de la page à l’écran, de la voix à l’écrit, et vice versa.

Photographie d’Annie Lafleur lors de sa lecture performée de Ciguë – Mois de la Poésie, mars 2021 © Eric Quach

Qu’est-ce qui vous conduit à votre table ? Écrivez-vous aux mêmes heures ? Devez-vous forcer un peu les choses pour que l’écriture vienne ? À quoi ressemble votre table de travail ?

Ces temps-ci, je m’attable tôt le matin, et je reviens à ma besogne tard en après-midi. Je termine ma journée par une lecture. Comme je le mentionnais plus tôt, l’écriture n’est pas un rapt, mais une danse consentie. L’important est de s’aménager des séances d’écriture, coûte que coûte. Il n’y a pas de switch on-off avec l’écriture. L’idée est de maintenir le courant dans le circuit. Ma table est faussement rangée. C’est-à-dire qu’on y retrouve des piles de manuscrits et de notes de toutes sortes qui menacent de s’effondrer à tout moment. Et des livres, des livres, et encore des livres. Je m’arrange toujours pour pouvoir déposer mes deux bras de chaque côté du clavier ! Il y a deux caissons à tiroirs sous mon plan de travail, et un espace entre les deux pour y glisser d’autres papiers. Cet espace est rempli à craquer, mais je sais ce qui s’y trouve, et souvent je plonge la main dans le tas pour en extirper un brouillon ou une note manuscrite. Ça doit rester là, sinon, ce sera perdu à jamais. (Rires.) Et parfois je repousse tout ça dans un coin. Parfois je jette. L’inévitable tabula rasa fait partie du processus. Chose certaine, j’ai besoin de me préparer mentalement à ces séances d’écriture, sinon c’est foutu. Sinon, je perds du temps à me replonger dans le texte. Ce temps-là doit avoir lieu en amont. Autrement dit, ma tête est toujours un peu prise par le manuscrit en cours. 

Extraits des carnets d’Annie Lafleur © Annie Lafleur

Comment travaillez-vous ? Écrivez-vous un premier jet avant d’effectuer un travail de réécriture sur l’ensemble de votre texte ? Ou le corrigez-vous au fur et à mesure que vous l’écrivez ?

Je travaille en alternance entre l’écran, le cahier, les feuilles volantes et les notes tapées dans mon téléphone. Il se crée un transfert entre les supports, du papier à l’écran, et réciproquement, ce qui permet une réécriture plus riche, à mon sens. En effet, la forme change largement d’aspect d’un support à l’autre. Plus je retranscris, plus je retape, plus j’entre en profondeur dans le texte. À l’écran, bien des choses nous échappent, tandis que ces échappées nous apparaissent évidentes sur papier. C’est la façon naturelle de se relire, et une sorte de passage obligé vers l’écriture. Quand j’amorce un nouveau texte, le premier jet a lieu sur papier. Ce faisant, j’ai l’impression de garder contact avec lui, avec moi, avec nous. Je suis persuadée que la vérité sortira plus clairement de ma bouche au toucher, en lettres attachées. Le courant doit passer entre moi et la feuille, entre moi et l’écran. C’est donc dire que l’écriture a lieu partout à la fois. C’est elle qui commande, organise, pointe, insiste, désire, résiste.

Conservez-vous les travaux préparatoires, des brouillons, des carnets, en pensant à d’éventuelles futures archives ?

Je conserve pratiquement tout, mais c’est un fouillis sans nom. Je doute qu’il y ait quoi que ce soit à en tirer. Je ne pense pas forcément aux archives, non. Si ça m’est utile, je garde. Si ça m’est inutile, je garde. L’important à mes yeux est la temporalité du manuscrit. Sa mouvance est son actualité, jusqu’à ce que le texte en décide autrement. Son futur commence quand l’édition se conclut, au moment où l’écriture cesse de m’intéresser, en quelque sorte. Je garde l’œil ouvert sur le dispositif en mouvement. Après quoi, ça ne m’appartient plus. Je possède une centaine de cahiers, de feuilles volantes, de bouts de papier, des manuscrits annotés et des gribouillis de toutes sortes. Un bazar qui a eu sa chance et vers lequel je ne reviendrai plus. Par ailleurs, je ne tiens pas de journal d’écrivaine. Je déteste ça. Ce que j’ai à dire doit passer par la fiction. Sinon, je m’entends sonner faux. Tout est consigné dans mes manuscrits et ses dérivés. Ça tient dans un sac à ordures, prêt à être traîné sur le bord du chemin.

Dans son Lector in fabula Umberto Eco parle de la nécessité de faire faire le travail par le lecteur. Pensez-vous, vous aussi, que les lectrices et les lecteurs doivent « faire le travail » ?

Ma motivation première est d’amener la lectrice et le lecteur dans le lieu même de la pensée qui écrit et qui lit. Symboliquement, je veux être là quand ce sera lu, comme j’y étais quand ça a été écrit. Je conçois mon travail comme un espace habité par l’autre en permanence. Or, je ne lui prends pas la main ; je prends la parole. Je lui fais confiance, je l’équipe, mais ça ne veut pas dire pour autant qu’il y aura une connexion magique ou une décharge réciproque. Ça veut dire que j’étais là, avec l’autre, à l’espérer de toutes mes forces. Ce vœu pieux dépend-il entièrement du texte, qui doit convaincre, happer, toucher, rebuter ? Je préfère croire que la liberté de l’autre compte tout autant que la mienne. Malgré cela, je pense que ce serait injuste d’annoncer qu’il lui reste du travail à faire. Ce serait, comment dire… le prendre pour un con dans un dîner piégé. Lire, c’est composer avec une voix qui n’est pas la sienne, ce qui est déjà beaucoup, non ? Faut-il exiger de l’autre qu’il fasse le travail à notre place ? Je pense qu’Umberto Eco évoque cette nécessité comme un partage, un don, voire une complicité avec la lectrice et le lecteur. On ne leur demande pas de travailler, on leur donne un bâton à relais. Je l’envisage comme le début d’une aventure, plutôt qu’une tâche à accomplir. Lire n’est pas une activité mue par un rapport de force. Si lire est un travail, alors je démissionne.

Carnets d’Annie Lafleur © Annie Lafleur

Quelles sont vos lectures favorites et quelles influences littéraires vous reconnaissez-vous?

Je me reconnais chez les écrivain·e·s qui s’intéressent à la langue et à la forme comme levier sémantique, imaginaire, prosodique. Aux autrices et aux auteurs qui élaborent un art poétique capable d’insuffler du volume à la langue, là où elle est flate ou convenue. Ces écrivain·e·s sont dispersé·e·s dans la francophonie, et dans toute la littérature. C’est vers elles et vers eux que je me tourne plus naturellement. Dans cette optique, je relis Hervé Bouchard, Carole David, Emily Dickinson, Anne Carson, William Faulkner, Huguette Gaulin, Benoit Jutras, Catherine Lalonde, Cormac McCarthy, Eileen Miles, Céline Minard, Anne Portugal, Ariana Reines, Robin Richardson, Eugène Savitzkaya, Vincent Tholomé, Michaël Trahan, Virginia Woolf, et bien d’autres encore, pour la richesse inouïe de leur langue. Je leur voue une admiration, et pas seulement pour leur écriture, mais aussi pour leur attitude et leur engagement, présent ou passé, envers la littérature. Critiquer, observer, agir, c’est aussi une façon de se distinguer des courants. En lisant, en écrivant, je pense à une écriture fouineuse qui inspire la fraîcheur, la lucidité, l’effarouchement. Et cette écriture, parce qu’elle sonde et se révèle simultanément, donne à voir un monde inédit, marginal, audacieux, imprévisible. Et plus je creuse, plus j’entraîne le lectorat avec moi dans l’aventure de la langue, plus je découvre ses retranchements merveilleux, éclairés par une source vive ; une source vers laquelle je tends irrémédiablement.  

Avez-vous le sentiment d’appartenir à une génération d’écrivain·e·s ?

Certainement. J’appartiens à la génération qui lit. Donc je pense que ma réponse doit d’abord tenir compte de mes lectures, évoquées précédemment. Autant dire que cette génération n’a pas d’âge ni de frontière. J’ose espérer que cette préférence se reflète dans mon travail d’écrivaine. La lecture est souvent très repérable à l’écrit.

Vous travaillez depuis un an à un nouveau manuscrit dont un poème a été publié dans Lettres québécoises [3]. Pouvez-vous nous dire quelques mots de ce nouveau livre ?

En ce moment, je cherche un équilibre entre la voix écrite et la parole lue, entre l’écriture littéraire et la langue maternelle. Autrement dit, je cherche la bonne fréquence radio. J’envisage ce manuscrit comme une trajectoire au long cours. Un pigeon voyageur qui fonce dans le ciel, message au cou. Un chant de ralliement plutôt qu’un cri solo. Cette langue espérée joue au caméléon. Et cette fois-ci, je pousse la farce un peu plus loin. J’explore beaucoup, fidèle à ma démarche. Je m’intéresse à de nouveaux registres lexicaux. J’accumule, je collecte, je recolle, je déroule la langue pour snaper des mouches. Je me nourris, ce qui est très différent de la destruction, du saccage et du ravage. Sans nécessairement sortir de ma zone de confort – un principe vide de sens à mes yeux –, je mue, je mue en masse. Le poème publié dans Lettres québécoises en est un bon exemple, qui flirte avec la tragi-comédie et les excès de l’adolescence.

Mon chantier d’écriture est d’ailleurs entièrement tourné vers la période de la puberté ; période féconde en métamorphoses (salut Ovide !). Une puberté de l’écriture aussi. Une percée intérieure plutôt qu’un départ sur un coup de fusil. Un sprint inverse, qui implique un renversement de la vapeur. Ça passe par la forme. Ça passe ou ça casse. Et ça pénètre le corps à l’aide d’un atlas de l’anatomie humaine. Surtout, j’essaie de me laisser porter par l’écriture plutôt que de la resserrer dans un étau. Je relâche, j’ouvre les vannes, ce qui engendre des pages plus narratives. Je maintiens les images macro et micro, que j’extrapole, hilarité pubère oblige. Tout compte fait, je cherche à maintenir l’attention autrement que par l’agression, pour qu’on s’entende penser, respirer et jouir, avec le goût de rire comme des ânes. Avec Ciguë, je demandais à mon lectorat de soutenir le regard sur ma mort en direct, et ce faisant, je le bousculais. Paradoxalement, j’espérais qu’il me sauve. Avec ce nouveau manuscrit, je change de posture, voire de peau. Ciguë se bouclait sur une traversée à la nage qui finit mal, où je retiens ceci : « et dans le feu je me cherche ». Or, je ne veux pas renaître de mes cendres. Je veux continuer à brûler.


Entretien réalisé par courrier électronique en juin 2021. Propos recueillis par Guillaume Richez. Photographie de l’autrice en une © Eric Quach.

[1] À lire dans Les Imposteurs notre critique de Ciguë : https://chroniquesdesimposteurs.wordpress.com/2020/02/21/cigue-dannie-lafleur/

[2] https://www.ledevoir.com/lire/370938/kim-dore-contaminer-par-la-poesie

[3] https://lettresquebecoises.qc.ca/fr/article-de-la-revue/puberte


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