En voie d’abstraction de Rosmarie Waldrop

« Mais le sujet. Est en voie d’abstraction. Le sujet qui était présent et conscient – celui qui compte, qui voit, le bénéficiaire désigné – est ému aux larmes, se fait variable, invisible. Fuit avec le point. Sans fin. S’absente à soi-même. » (page 126)

Publié dans la collection Philox des excellentes éditions de l’Attente, En voie d’abstraction (Driven to Abstraction) de Rosmarie Waldrop, traduit par Françoise de Laroque, illustre parfaitement le parti pris éditorial de cette collection où se mêlent poésie et philosophie.

Composé de deux parties, – « Lignes électriques distendues (2004-2008) » et « En voie d’abstraction », ce merveilleux livre de poésie conduit la lectrice et le lecteur à éprouver le langage dans sa matérialité pour mieux saisir la pensée en train de se former. Une poésie ici en prose, avec signes de ponctuation, et le point auquel l’autrice consacre plusieurs textes de son ouvrage : « je pense donc je suis loin du point », écrit-elle (p. 21), – la distance du sujet au point étant une notion essentielle dans En voie d’abstraction.

« nous avons eu besoin de la variable qui invente l’algèbre, la perspective multiple, la conscience de soi, l’autobiographie et le papier-monnaie. » (p. 93)

Rosmarie Waldrop dit le sujet comme une variable (rappelons qu’en mathématiques la variable désigne un objet indéterminé). Rompt la logique de la triade sujet-verbe-complément. Supprime la hiérarchisation des éléments de la phrase. Rend l’énonciation orpheline.

Dans cette nouvelle géométrie de la phrase, le sujet, – en voie d’abstraction –, devient le zéro (« zéro, une trace de qui-compte » p. 97, « quel est le zéro qui marque la place de qui-écrit ? » p. 107).

« Le langage nous invite à poser toujours les mêmes questions. Tant qu’il y aura un verbe ‘‘être’’ qui fonctionne de la même manière que ‘‘manger’’ et ‘‘boire’’, nous nous interrogerons sur l’identité, le possible, le faux, le vrai. » (p. 83)

Il s’agit dès lors de faire entendre la matière (« Ai-je besoin du mutisme de la matière pour m’inquiéter de sa réalité ? p. 29) en faisant fonctionner le langage (« Et puis il y a ces phrases que je saisis pour les tordre. » Ibid.), sans que le sujet (l’élément zéro) n’en soit le moteur.

Et pour observer au plus près comment fonctionne le langage, la lectrice et le lecteur sont conviés à sa dissection (« je taille mon crayon en pointe fine. Mon supercouteau à disséquer le monde. » p. 108) qui révèle l’infiniment petit, – « le phonème, valeur abstraite comme celle du zéro, qui rend possible l’existence du langage » (Ibid.). Le phonème, plus petite unité distinctive du langage.

Reste ce qui échappe au crayon/scalpel de l’écrivaine – l’absence, « la perspective du vide, d’un trou dans la fabrique de l’être » (p. 134) : « Rien. Zéro. L’absence des choses, l’absence des signes. Contre nature », écrit Rosmarie Waldrop (p. 131).

« Mais l’écriture est l’instrument de la négativité », lit-on p. 143. « À la base de toute chose je trouve un mot qui la fait exister. Et j’écris. J’ai fait un pacte avec le néant. » (p. 154).

Dans cette œuvre, c’est la phrase qui se pense elle-même. Dire l’abstraction du sujet revient à dire l’indicible de notre condition de sujet pensant. Existant. Et mourant.

« […] l’autre côté du langage. Là où je suis muette, où le non-dit pèse lourd. Sur le bout de la langue. Un avant-goût de mort. » (p. 109)


Rosmarie Waldrop, En voie d’abstraction (Driven to Abstraction), traduit de l’anglais (États-Unis) par Françoise de Laroque, collection Philox, éditions de l’Attente, octobre 2020


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