déblais d’Alexander Dickow

« À ses débuts, l’œuvre se fait aux dépens de la théorie et malgré elle. Avant l’écriture, la théorie n’est qu’une voix généralisante fausse, que l’œuvre a pour tâche (entre autres choses) de démentir. La théorie d’avant l’œuvre, c’est l’idée toute faite et déjà faite : et l’œuvre, si elle se fonde sur des idées constituées et entières, meurt en naissant. » (page 8)

Ne nous y trompons pas, déblais n’est pas un bréviaire à l’usage des apprenti·e·s poètes et poétesses. Alexander Dickow pense sa pratique en poète hétérodoxe, portant la contradiction jusque dans la conclusion de son argumentaire, comme un rebondissement final.

Ainsi, l’incipit qui se présente comme un avertissement liminaire, est-il dynamité par l’auteur lui-même qui écrit, en guise de péroraison : « Toute cette mise en garde est peine perdue. » (p. 7)

Bien plus qu’un recueil d’aphorismes compilés, déblais est un monologue intérieur qui procède par fragments, à l’instar des Pensées de Pascal, non sans humour (« Se méfier des oiseaux et des fleurs : à la longue, ils mènent vers Christian Bobin. » p. 72). La pensée du poète ne s’y déploie pas, elle s’y fractionne, et s’articule dans ce fractionnement, les espaces intermédiaires lui étant consubstantiels.

« Le fragment a le don d’assumer la forme d’une question, sans point d’interrogation. L’appel à la réponse traverse tout le langage, et éveiller, amplifier cet appel devrait compter parmi les aspirations du poète. » (p. 98)

Alexander Dickow se méfie du raisonnement péremptoire, affirme rarement, avant tout interroge, autant nous que lui-même (« lui-même » faisant partie de ce « nous » et réciproquement) : sa démarche est dialectique, ses pensées ricochant les unes sur les autres. Ce qui conduit l’auteur à réfléchir à la construction du sens dans le poème : « La capacité de faire sens malgré de graves solécismes montre que la signification est foncièrement une affaire d’hésitations », écrit-il (p. 11).

Alexander Dickow peut ainsi avancer une idée avant que de la nier, car ce qui lui importe, ce n’est pas la réponse, mais la question. Et l’auteur de nous rappeler que pour être posée, la question n’a pas besoin de son point d’interrogation. Elle est là. Entre les mots. Comme un sens second, sui generis, dans le poème :

« Qu’arrive-t-il lorsqu’un lecteur fait face à un poème truffé d’écarts de langage, mais qui laissent deviner un sens à peu près cohérent sous le voile du solécisme ? Dès lors, le sens ne correspond plus à ce qui est écrit noir sur blanc ; un abîme s’ouvre entre les mots tels quels et le sens qui se construit. » (p. 26)

L’auteur rappelle que la signification d’un texte est une construction et que le récepteur (les lecteurices) n’est pas un simple destinataire mais qu’il prend une part active à la construction du sens :

« On croit que la lecture s’apprend une fois pour toutes : elle s’apprend au contraire sans cesse, comme on apprend à jouer du violon. On peut devenir un virtuose de la lecture. » (p. 93)

Les lecteurs et lectrices sont de véritables artistes, à l’instar des musicien·ne·s qui déchiffrent puis interprètent une partition musicale.

Mais revenons à cette partition, au texte et à ce qui fait poème. L’auteur développe dans déblais une réflexion critique sur ce qu’il appelle les « tics » d’écriture, notamment l’abus de l’espace blanc (« alors que ce sont les mots mêmes […] qui doivent atteindre à l’effacement » p. 94), ou la « déponctuation » :

« Déponctuer, c’est le panneau d’affichage de la littérature : ça dit ‘‘je suis poème’’ mieux encore, de nos jours, que des vers. Et tout comme la réclame mensongère, l’absence de ponctuation fait croire à des disjonctions et à des perturbations là où il n’y en a guère, à de l’expérimentation qui ne s’y trouve pas en fait ; une langue normative et un style plat peuvent se cacher sous une artificielle et gratuite difficulté de lecture. » (p. 32)

Alexander Dickow évoque également l’engagement politique des poètes et poétesses dans leur œuvre, estimant que « l’artiste a la responsabilité de réfléchir aux conséquences morales et idéologiques de la diffusion de celle-ci » (p. 19). Pour lui, « il faut que le politique soit l’ossature du poème, non son épiderme » (p. 20).

« Il faut envisager l’engagement politique comme conséquence de l’acte d’écrire, non comme cause de celui-ci. Lorsqu’on décide d’écrire un poème engagé dès le départ, l’œuvre risque de s’avérer défectueuse. En revanche, quand il y a engagement véritable, le poème engagé sera l’aboutissement de l’acte créatif. » (Ibid.)

L’une des réflexions les plus remarquables et fécondes de déblais porte sur ce que l’auteur désigne par « accouplement des mots » :

« Les mots ont des zones d’accointances, des parentés plus ou moins lointaines ; certains mots semblent aller ensemble ‘‘naturellement’’. Les bateaux ‘‘roulent’’ et ‘‘tanguent’’ assez spontanément ; ces mots ne résistent pas à l’accouplement. Le sens critique du poète consiste à comprendre que cela n’a rien de ‘‘naturel’’, et à défaire ces liens lexicaux formés par la convention et l’habitude. » (pp. 40-41)

Et d’ajouter :

« Les mots ont leurs attractions et répulsions propres, de sorte que l’adjectif sec se trouve plus volontiers près du mot désert qu’à côté du mot canapé. Le poète qui travaille à l’échelle du mot résiste aux attractions ‘‘naturelles’’ et ‘‘spontanées’’ des mots entre eux (ces attractions étant bien sûr historiques et culturelles, et pas du tout naturelles). Ce poète cherche à accoupler les mots de manière volontairement artificielle, à rebours des associations verbales établies. » (p. 57)

En seulement cent pages, évoquant autant Tarkos, Lautréamont, Beckett ou Bourdieu que Lovecraft, Tolkien et les blockbusters de Marvel, Alexander Dickow signe un ouvrage brillant qui ne manquera pas de plaire à toutes celles et à tous ceux, — lecteurices et écrivain·e·s —, qui s’intéressent à l’écriture poétique.


Alexander Dickow, déblais, éditions Louise Bottu, janvier 2021


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