Milieu d’Adrien Lafille

« Elle lui a toujours fait signe de la main lorsqu’il sortait de la maison et ce matin rien. Ce qu’il avait compris c’était ça : pars et ne reviens jamais. » (page 5)

Au commencement était l’absence de signe : ce premier roman d’Adrien Lafille est donc un livre, non pas placé sous le signe de, mais situé en deçà de l’absence du signe. Au milieu, donc.

Imaginez une maison (un rectangle surmonté d’un triangle), une rivière en forme de S (mais sans poissons dedans), un pont en bois, une vallée, une forêt et une montagne, le tout dessiné par un enfant de cinq ans. Je pourrais ajouter un chien, mais un jour, Rotor est mort. Et puis, il y aurait aussi des bonshommes avec deux traits pour les bras et deux autres plus longs pour les jambes et un gros rond pour la tête avec des Z de couleurs et de longueurs différentes pour faire des cheveux à Antoine, Violette et Lucie. Mais un jour, Antoine s’en va. C’est tout ce qu’on pourrait dire de l’histoire de Milieu.

Le narrateur de ce roman n’a rien d’omniscient. C’est même l’inverse. Il ne sait rien et se demande sans cesse ce qu’il pourrait bien nous raconter (« Maintenant quoi de dire de plus puisqu’on sait que Violette et Lucie se sont mises à attendre purement ? » p. 11). Il se déclare même impuissant, comme si le peu qu’il avait à dire devait être dit sans qu’il puisse agir autrement (« Violette savait qu’Antoine n’avait jamais approché un océan mais elle a quand même lu ce mot et on ne peut rien faire contre ça » p. 20).

Le livre est tout entier dans cette hésitation faussement maladroite et naïve, avec cette volonté (ou cette absence de volonté) d’en dire le moins possible avec très peu de moyens — deux traits courts pour les bras, deux traits longs pour les jambes.

« Tout cela a peu d’intérêt mais il faut bien dire quelque chose du départ d’Antoine, c’est compliqué parce qu’il n’a rien dit, il n’a rien fait de particulier avant de s’en aller, alors qu’est-ce que l’on peut décrire ? » (pp. 14-15)

Les moyens, ce sont les signes, — le mot signe devant être ici compris dans sa double acception : à la fois le geste qui va permettre à Lucie et Violette de ne plus parler, ou le moins possible (« Et puis elles montraient ce qu’elles voulaient en prononçant le mot ça. » p. 28), mais aussi le terme de linguistique qui désigne l’unité formée du signifiant et du signifié.

« Le signe, on ne peut rien en dire mais on peut dire ça. Soit il serait extérieur à toutes les deux et elles ne pouvaient pas le voir à ce moment puisqu’elles se regardaient sans cesse l’une et l’autre. Soit le signe pouvait venir de Violette ou de Lucie et une des deux seulement l’aurait vu, c’est-à-dire qu’il serait extérieur à l’une et intérieur à l’autre. Les deux cas étaient possibles ainsi que d’autres beaucoup plus complexes. » (p. 53)

Milieu est un livre de signes pauvres. Isolés, ces signes sont aussi faiblement signifiants qu’un simple trait (« on ne sait pas ce que ça dit un signe puisque justement ça ne dit rien du tout » p. 54). Cependant, une fois assemblés, recomposés, ils font sens, forment une chaîne complexe d’éléments non seulement pleinement signifiants mais surtout poétiques. Car Milieu est le premier livre d’un véritable poète esthète.

Son roman, Adrien Lafille l’écrit à peine. Il fait le choix de rester toujours en deçà du dire (« C’était du silence leur vie. Ça disait rien, c’était zéro dans le dire » p. 68). Ou plutôt au milieu. Mais de quoi ? Du langage. Deux traits courts pour les bras, deux traits longs pour les jambes. En supprimant toute utilitarisme au langage, c’est la fonction poétique qui ressurgit : « Les poètes sont des hommes qui refusent d’utiliser le langage », écrivait Sartre dans Qu’est-ce que la littérature ?

L’écriture d’Adrien Lafille n’imite pas le parler des enfants et ne tend pas non plus vers la blancheur. L’auteur dit la difficulté du dire et la raison de cette difficulté : pourquoi parler ? Aussi le livre, comme sa langue, est-il un milieu, situé entre celle ou celui qui parle (ou se tait) et la personne à qui cette parole (ou ce silence ou ce signe) est adressée.

« Il y a des bruits qui arrêtent le silence et il y a des bruits qui conservent le silence. Si on veut du silence il faut faire du bruit périodiquement. Le cheval avait fait un silence bruyant en courant vers la forêt […]. Les habitants du village, aucun silence, du bruit non silencieux et puis du dire partout, le silence absent même quand tout le monde se taisait. » (p. 77)

Que se passe-t-il en ce milieu, — dans le livre —, lorsqu’il n’y a plus rien à dire, ou lorsqu’on n’arrive plus à parler ? C’est tout l’enjeu de ce roman avec sa subtile narration régressive, son mutisme qui fait signe, et sa prose poétique minimaliste.

Adrien Lafille a lu Becket sans en être un épigone. Il partage avec l’auteur de Molloy des obsessions et névroses d’écriture. La sienne est spatiale. Cette obsession névrotique de l’espace dans l’écriture d’Adrien Lafille, nous la rencontrions déjà dans son surprenant texte T,publié dans la numéro 34 de la revue TXT [1].

« Aussi cette histoire d’eau infinie, d’étendue infinie de vallée, d’infini de forêt, franchement Violette se disait que c’était bizarre, dans un troisième livre elle avait lu que ça existait l’infini et qu’il y en avait partout. Alors elle a essayé de faire une maquette de l’infini mais elle n’a pas réussi […]. » (p. 67)

Avec son étonnant Milieu, Adrien Lafille invente à la fois la langue pauvre du signe, — son chant —, et le premier roman muet de notre littérature.


Adrien Lafille, Milieu, éditions Vanloo, mai 2021

[1] À lire, notre grand entretien avec la poétesse Typhaine Garnier qui dirige depuis 2019 la revue TXT avec Bruno Fern et Yoann Thommerel : https://chroniquesdesimposteurs.wordpress.com/2021/09/10/entretien-avec-typhaine-garnier/


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