Entretien avec Vanessa Bell

Portrait de Vanessa Bell © Juliette Bernatchez

Poétesse, autrice, performeuse et animatrice, Vanessa Bell est également codirectrice de l’organisme en arts littéraires CONTOURS, critique à la revue Le Sabord, membre du comité de rédaction de Lettres québécoises, présidente de la Table des lettres de Québec et Chaudière-Appalaches et chroniqueuse littéraire à Radio-Canada. Elle a publié, notamment, un premier recueil très remarqué, De rivières, paru chez La Peuplade en 2019 [1], ainsi qu’une série de poèmes, foehn,dans le numéro 181 de la revue Estuaire.

En 2021, a paru aux éditions du remue-ménage son Anthologie de la poésie actuelle des femmes au Québec 2000-2020, préparée avec la poétesse, critique et codirectrice du festival de poésie de Montréal, Catherine Cormier-Larose, — un ouvrage majeur qui met en lumière l’œuvre de cinquante-cinq poétesses, de Martine Audet à Laurence Veilleux, en passant par Joséphine Bacon, Geneviève Blais, Véronique Cyr, Carole David, Kim Doré, Annie Lafleur, ou encore Catherine Lalonde, Tania Langlais, Maude Pilon et Nada Sattouf, femmes et personnes non-binaires, dont nous avons souhaité parler avec cette infatigable lectrice.

Vous évoquez dans la préface de votre ouvrage la précédente anthologie établie par Nicole Brossard et Lisette Girouard, publiée en 1991 aux éditions du remue-ménage. Qu’est-ce qui vous a conduit, Catherine Cormier-Larose et vous-même, à reprendre et à prolonger cet important travail d’édition ?

Pour ma part, l’idée était au départ d’écrire le livre que j’aurais aimé lire sur le travail des femmes en poésie, n’ayant rencontré pratiquement que des canons masculins, même à l’université. Au moment d’initier ce projet, j’étais critique de poésie à temps plein à la radio et j’étais foudroyée, transportée, par la qualité et l’écho en moi de l’écriture des femmes que je lisais. Livre après livre, elles me guidaient par l’intertextualité dans leurs recueils vers le travail d’autres femmes et cette enquête était aussi grisante qu’éprouvante, car si j’étais avide d’en savoir plus, je ne pouvais m’expliquer pourquoi, en dehors des scènes de micro ouverts, je n’avais jamais eu accès à toute cette poésie des femmes. J’ai donc pris rendez-vous avec les éditions du remue-ménage pour leur proposer un projet qui en était un de rameutage, de ficelage, pour que la constellation d’œuvres de femmes rencontrées devienne accessible à d’autres personnes qui, j’en avais et j’en ai toujours la conviction, avait elles aussi envie de les lire, de se tenir en communauté, de développer les filiations peut-être même dans leur propre écriture. Dès que j’ai commencé à expliquer mon idée — qui était alors très, mais très loin d’être quelque chose sous la forme d’une anthologie — l’équipe de Remue m’a mis l’Anthologie de la poésie des femmes au Québec de Brossard et Girouard entre les mains. Elles m’ont dit : « Dans le fond, ce que tu veux faire, c’est la suite de ce livre. Lis-le et reviens nous. » L’histoire commençait alors pour moi.

© Daphné Rouleau

Vous avez travaillé plusieurs années pour préparer cette anthologie. Quelle méthode de travail avez-vous adoptée ?

Il y a évidemment eu plusieurs étapes, plusieurs doutes, avancées, reculs, prises de tête et grandes passions dans la construction de ce livre. Je définirai ici les grandes lignes puisque la préface que Catherine et moi avons écrite est assez détaillée en ce sens.

Tout d’abord, nous avons établi une liste la plus exhaustive possible de toutes les femmes et personnes non-binaires qui ont publié en poésie au Québec dans les vingt dernières années. 

Ensuite, nous avons réduit cette liste à trois cents noms qui nous paraissaient les plus féconds pour illustrer la diversité des formes de poésie des femmes.

Puis, nous avons dressé la bibliographie complète de toutes ces personnes et nous avons lu l’ensemble de celles-ci. Nous avons lu, annoté, relu.

Par la suite, nous avons délibéré sur les écrits qui nous paraissaient non pas les meilleurs, mais les plus significatifs dans l’effervescence de la poésie des femmes que nous connaissons en ce moment au Québec. La liste comptait alors cent femmes et des milliers d’œuvres. Le plus difficile a été, sincèrement, de réduire cette liste au nombre cinquante-cinq, nombre que nous avions arrêté avec la maison d’édition, question de coût de production et de logistique. En route, nous avons sacrifié des paroles tellement importantes, des œuvres majeures aussi. Nous avons même laissé derrière nous des autrices favorites, toujours dans le but d’avoir un panorama aussi intéressant et de qualité que diversifié, inclusif et intergénérationnel.

Une fois la liste à soixante noms, nous avons relu une fois de plus l’ensemble des œuvres de ces soixante personnes. Nous avons pris des notes, puis rediscuté des visées du livre, de ce que nous voulions en faire et des publics pour qui nous l’écrivions. Ces discussions nous ont aidé à orienter le reste de la construction. 

Évidemment, nous étions conscientes à ce moment que nous vexerions des gens, que nous causerions du chagrin, à nos amies, à nos collègues. Ça a été — et c’est toujours — la partie la plus difficile de la création et de la vie de cette anthologie. Car il faut le rappeler, Catherine et moi sommes aussi poètes. Le défi est double car non seulement nous avons écrit sur notre communauté, mais en plus, nous avons écrit sur le présent, sans le recul historique qui aurait pu nous apporter quelques certitudes factuelles. La liste a bougé de soixante à cinquante-deux jusqu’à la presque toute fin de l’écriture. Car une fois les noms arrêtés, nous avons débuté la partie qui est la plus stimulante et la moins difficile à faire : la célébration des œuvres. Nous tenions, Catherine et moi, à écrire des biographies qui seraient plus que des biographies, mais bien des portraits sentis de l’œuvre de chaque poète, en tentant de la placer en perspective avec l’ensemble de la production poétique au Québec des vingt dernières années. J’écris ça et ça m’apparaît aussi vertigineux que prétentieux, haha ! Sincèrement, il ne faut pas en douter, l’écriture des biographies commentées et la sélection des trois textes qui accompagne chacune d’elles a été la partie la plus excitante à créer. Pour ce faire, nous avons également travaillé avec Audrey-Ann Gascon qui a fait les recherches factuelles, croisé toutes les biographies de chacune des autrices, en plus de rédiger l’ensemble des bibliographies des personnes qui figurent dans l’Anthologie.

J’ai dit que je serai brève, alors je m’arrête ici. Comme tu peux le constater, notre méthode de travail a été à la fois celle des chercheuses et celle du cœur, de l’amour pour notre milieu, ses œuvres, ses scènes, ses artisanes.

Vanessa Bell et la poétesse Martine Audet © Jules Bilodeau

Vous parlez des visées du livre, de ce que vous vouliez en faire et pour qui vous l’avez écrit. Si vous évoquez très clairement, dans la clausule de votre préface, l’objectif de cette publication, vous n’abordez pas la question des destinataires de cette anthologie. À qui ce livre est-il adressé ? Qu’attendez-vous de vos lecteurices ?

Ce sont là deux très bonnes observations. Le livre n’est pas adressé car c’est une évidence  pour nous que la poésie s’adresse au plus grand nombre, tout particulièrement avec cet ouvrage. Nous l’avons pensé dans trois angles différents. Sans hiérarchie, voici. 

Nous avons voulu l’adresser aux personnes qui pensent ne pas aimer ou ne pas comprendre la poésie. Nous souhaitions faire un ouvrage assez diversifié et exemplifié pour démontrer à ces personnes qu’il y a assurément une forme de poésie qui les touche, les rejoint. Un peu comme on ne dirait pas « je n’aime pas la musique », on pense que toustes aiment la poésie, il suffit de trouver le ton, le rythme, la voix, la dégaine qui vibre avec soi.

Nous avons, évidemment, voulu faire ce projet pour notre milieu, le milieu littéraire et poétique. Pour que les voix des femmes et personnes non-binaires soient davantage diffusées. C’est pour cette raison, notamment, que des poètes majeures ne se trouvent pas dans notre Anthologie. Nous avons inventé ce livre en continuation avec le travail d’amour et de mémoire fait par Nicole Brossard et Lisette Girouard avec l’Anthologie de la poésie des femmes au Québec publiée d’abord en 1991, puis revue et augmentée en 2003, elle aussi publiée aux éditions du remue-ménage. À ce titre, deux témoignages suite à la lecture de l’Anthologie m’ont beaucoup touchés. Le premier est celui de l’autrice et poète Stéphane Martelly qui, pour la paraphraser, a dit : plus qu’une anthologie, vous nous avez inventé une scène où nous entendre, où se tenir ensemble. Le deuxième est un commentaire assez récurrent selon lequel les gens du milieu poétique ont découvert plusieurs poètes avec notre Anthologie, signe que ce travail de diffusion doit encore être fait avec passion et conviction et sans relâche, même auprès de notre communauté.

Finalement, toujours dans une visée d’historicisation, de circulation, nous avons voulu faire cette anthologie pour que les enseignant·es et professeur·es de littérature puissent enseigner la poésie actuelle avec un peu plus d’acuité et de connaissance. C’est pour cette raison, entre autres, que nous avons voulu faire des biographies commentées qui dépassent le factuel pour mettre en lumière les thèmes des œuvres, l’implication sur scène et dans leur milieu des autrices, l’engouement que créent leurs œuvres auprès du lectorat déjà initié. Nous avons voulu le faire pour que les passeur·euses renouent avec la poésie, d’une part, pour qu’iels sachent à quel point elle évolue, s’invente, se dénoue et se renoue, pour qu’iels puissent parler d’autrices vivantes qui peuvent, nous en sommes certaines, faire écho chez les élèves et étudiant·es.

Nous n’avons pas d’attente envers le lectorat sinon celle-ci : qu’il parcoure ce livre avec toute l’ouverture dont il est capable.

Portrait de Vanessa Bell © Priscilla Guy

J’aimerais revenir sur les biographies des autrices. Chacune tient en une seule page. J’imagine que cette contrainte n’a pas toujours facilité leur rédaction. Vous avez néanmoins pris le parti de mentionner systématiquement les prix décernés aux poétesses ou pour lesquels elles étaient finalistes. Pourquoi un tel choix ? Que nous disent ces prix de l’œuvre d’une poétesse ?

Il faut savoir que l’idée même de faire une anthologie est précédée par quelques concepts qui font qu’un livre peut s’inscrire dans cette catégorie. Ainsi, nous avons systématiquement, oui, mentionné les prix, mais pas exhaustivement. Autrement, les biographies n’auraient pas tenues sur une seule page. D’ailleurs, cette idée de faire tenir en une page tient réellement de notre désir de dire le plus possible sans rendre la lecture lourde. Entre autres choses pour nous assurer que les personnes qui s’essayent à la lecture de la poésie ou qui s’y réessayent ne soient pas rebutées par l’aspect théorique de la chose. C’est aussi pour cette raison, et parce que ça tient de nos personnalités, que nous les avons faites avec rigueur et un amour débordant pour chacune de ces autrices et leurs œuvres.  

Nous avons choisi de parler des prix pour deux raisons historiques. La première étant la disparition, à l’instar des espaces médiatiques octroyés à la littérature, de certains prix. Il nous paraissait important, d’un point de vue historique, de consigner une ère où la littérature au Québec avait plus de vitrines et de prix pour en faire la découverte, la promotion, mais aussi pour soutenir l’écriture qui, ici, est souvent une deuxième carrière en parallèle d’un emploi alimentaire. À ce titre, je me permets de souligner que nous avons également inclus les nominations car certaines poètes ont une carrière de nomination sans jamais rafler les honneurs uniques. À l’inverse, nous avons consigné les prix carrières qui visent à reconnaître l’importance d’une œuvre pour la nation, car plusieurs œuvres et poètes sont reconnues à rebours. Nous l’avons fait dans une certaine lignée académique qui veut qu’un prix souligne l’excellence d’une œuvre, d’un parcours, sans adhérer entièrement à cette idée. Nous sommes bien conscientes que les prix sont, ultimement, subjectifs aux membres des jurys qui, eux, peuvent influencer ou non la carrière publique et médiatique d’une autrice. Dans une optique d’historicisation du travail des femmes et de leurs différentes manifestations, cela allait de soi d’inclure les prix car ultimement, ils font partie de la vie des œuvres des autrices.

Vanessa Bell © Vickie Grondin et Priscilla Guy

En préparant cette anthologie, avez-vous eu le sentiment que des courants littéraires se dessinaient au cours des deux dernières décennies ?

Ta question quant aux courants demeure à ce jour mon plus grand enthousiasme et mon plus grand casse-tête ! Si nous avons remarqué des fractures avec les courants qui sont identifiés dans l’œuvre de Brossard/Girouard, si nous avons été capables de regrouper par thèmes et par années de publication certaines autrices et certaines œuvres, il demeure que nous sommes trop près dans le temps encore pour en identifier les courants. De plus, je pense que ce travail important revient aux chercheur·euses avec qui nous pourrions discuter de nos expériences et de nos connaissances des scènes poétiques du Québec, sans pour autant faire ce travail. Au mieux, nous pouvons faire une ébauche de réponse, et c’est ce que nous avons tenté de faire dans la section « écrire au futur », sous-section « 2000-2020 », dans l’introduction de l’Anthologie, section que je recommande de ne pas négliger dans votre lecture. J’ai particulièrement eu du plaisir à fouiller les Bilans Gaspard à la recherche de l’avancée de la poésie dans les ventes globales de livres au Québec, mais aussi et surtout, j’ai eu beaucoup de plaisir à traquer l’apparition d’œuvres de femmes dans les palmarès des meilleures ventes. Sans grande surprise, cette apparition est en dialogue direct avec l’arrivée dans les formats imprimés des voix des Premières Nations, voix qui ont une sensibilité pour le vivant, pour le témoignage ; une sorte de prédisposition à la poésie. Je tiens à souligner que j’écris ces lignes en toute admiration, sans désir de folklorisation de leurs réalités et du coût que présuppose d’écrire en français au Québec. Ces voix qui sont au cœur des palmarès des meilleures ventes y sont d’abord pour leur talent, c’est indéniable.

Vanessa Bell lors de « La Nuit d’après-ski », Maison de la littérature, Québec, décembre 2021 © David Mendoza

Selon vous qu’est-ce qui fait la singularité des voix des poétesses québécoises par rapport aux autrices publiées en Europe ?

C’est une question difficile, d’autant plus que l’Europe présente une multitude de voix de la francophonie. Je tenterai, néanmoins, cette réponse qui parle de ce que nous faisons plutôt que de ce qui nous distingue, car j’ai la crainte que ce que je vais tenter d’avancer soit reçu comme un fait exclusif qui ne peut se produire en poésie européenne, alors que je n’en crois rien.

La poésie québécoise se définit, entre autres, par une très très grande liberté d’écriture et d’interprétation. Sans renier son existence, elle ne porte pas le poids d’une tradition de plusieurs siècles de poésie française. Je crois que là, précisément, se trouve un hiatus important dans son invention. Affranchie des règles françaises de France, notre poésie s’articule en sensibilité, en inventivité. Elle se joue du langage et se laisse traverser par le fait anglais qui nous borde. Elle est gorgée de paysages, de territoires, du fleuve qui, aujourd’hui encore, rythme nos vies. On observe de plus en plus dans la poésie québécoise une propension au storytelling, une diversité culturelle aussi (enfin !). Contrairement à la poésie d’une certaine époque, celle où le souverainisme, par exemple, était un moteur fort d’écriture, la poésie actuelle témoigne des luttes sociales dans un langage de l’intime. Elle s’écrit en français, en anglais, en innu-aimun, en ilnu, en wendat, en abénakis, en eeyou, en créole, en arabe et d’autres langues encore. Elle s’écrit par le métissage des mots, des cultures, des partages.

Souvent, quand je performe en Europe, on me dit que notre poésie est décomplexée. J’aime cette idée du langage qui invente tout.

Pour savoir en quoi elle se distingue, il faudra nous inviter encore chez vous, partager les livres, les scènes, les luttes et ensuite, tracer des lignes, ou — qui sait — tracer plutôt un grand cercle où nous serons toustes ensemble dans différentes postures.

Portrait de Vanessa Bell © Juliette Bernatchez

On a pu rapprocher, à juste titre, votre Anthologie de la poésie actuelle des femmes au Québec des Lettres aux jeunes poétesses, ouvrage collectif initié par Aurélie Olivier, paru chez L’Arche [2] en même temps que votre livre en Europe. Ces deux livres forts partagent notamment une même dimension militante, ainsi qu’une approche sociologique à la fois des conditions de production de l’œuvre poétique de femmes et de personnes non-binaires, mais aussi de la réception de leurs œuvres dans nos sociétés. Si l’acte poétique, dans la phase d’écriture, est foncièrement solitaire, vous semblez affirmer qu’il existe, en revanche, un lien de sororité fort dans l’activité poétique, que ce soit à travers la publication de tribunes dans la presse, de prises de position sur les réseaux, ou encore de performances de collectifs. Diriez-vous que nous assistons depuis plusieurs années à l’émergence d’une nouvelle génération d’autrices et de poétesses féministes ?

D’abord, je dois dire que c’est à la fois un honneur d’inscrire l’Anthologie en résonance et aux côtés de Lettres aux jeunes poétesses. C’est aussi la preuve, s’il en fallait une encore, que ces ouvrages sont importants pour nos littératures. Il n’y a rien d’anodin dans le fait de publier plus ou moins au même moment des livres qui portent un soulèvement commun, les mêmes allégeances et les mêmes observations d’une société à une autre. Une amie prépare le même type d’ouvrage depuis un moment déjà au sujet de la poésie des femmes et des personnes non-binaires en littérature norvégienne, je doute qu’elle soit seule à travailler dans le sillage de nos ouvrages. J’aimerais savoir lire plus de langues encore que celles que je connais pour être témoin de la constellation de voix de femmes qui écrivent, qui s’écrivent, dans la même veine. Il y a réellement une arrivée en littérature pour nous toutes. La question demeure tout de même : de combien d’arrivées aurons-nous encore besoin avant que notre place ne soit plus à défendre?

Par ailleurs, j’aime que tu soulignes les élans militantistes et sociologiques auxquels nos livres collaborent. Je ne peux parler qu’en mon nom, mais ici, la visée de ce livre n’est pas nécessairement celle-ci, mais il en reste néanmoins que nous écrivons avec qui nous sommes et je suis fière que ces traits de nos personnalités et de nos pensées ressortent à la lecture de l’Anthologie de la poésie actuelle des femmes au Québec 2000-2020. Fière aussi de notre avant-propos et des biographies commentées qui, comme tu l’écris si bien Guillaume, s’attardent en mots, mais aussi en chiffres et en statistiques aux conditions de production des œuvres des femmes et personnes non-binaires ainsi qu’à la réception de ces mêmes œuvres dans nos sociétés. Je me répète, mais le travail que nous avons mené Catherine et moi est d’abord un travail de passion et d’admiration, oui, mais aussi un travail d’historicisation. Je tiens à souligner qu’il a été réalisé, de surcroît, en dehors des cadres universitaires qui auraient produits une anthologie absolument intéressante, mais toute autre que celle que nous présentons aux éditions du remue-ménage.

Pour répondre à ta question, je vais devoir être humble, très humble, et avouer que je n’en sais rien. Certes, les femmes ont davantage accès à des conditions qui leur permettent d’écrire, de publier et de diffuser leur travail. Certes, les mouvements féministes semblent être en recrudescence dans leurs manifestations publiques et intimes, voire même médiatiques. Mais s’agit-il d’une nouvelle génération ou d’un même mouvement dont on a tu la voix pendant de longues périodes ? S’il s’agit d’une nouvelle génération, il est primordial de nommer d’office que nous sommes infiniment redevables aux vagues précédentes de féminismes collectifs ; redevables à nos mères, tantes, sœurs, éducatrices, enseignantes, professeures, artistes qui, dans des moments où la parole publiques était plus difficile, ont continué à être et à vivre leurs féminismes. Car si nous pouvons parler haut et fort en ce moment (et encore, ce n’est pas vrai partout ni tout le temps), c’est que d’autres femmes avant nous ont travaillé individuellement et collectivement et ont sacrifié beaucoup pour que nous puissions le faire. Ce « droit » de parole est aussi une responsabilité que nous portons. La responsabilité de maintenir les acquis vivants pour ne pas reculer.

Ce que je sais, en revanche, c’est que la sororité, elle, est bien présente dans l’activité poétique. Tu en as nommé quelques manifestations auxquelles j’aimerais ajouter l’intertextualité. C’est de cette manière que j’ai découvert, avant même de me plonger dans le projet d’anthologie, un réseau de publications de femmes. De livres en livres, de recueils en recueils, une citation, un exergue, une note de bas de page sont devenus autant d’indices de filiations de pensée, d’écriture, vers lesquelles je pouvais me diriger pour former ma propre pensée, faire et défaire mes allégeances de lectrice, puis d’autrice. Oui, l’intertextualité est une manière puissante qui, pendant longtemps et aujourd’hui encore, donne à lire un réseau de paroles qui s’invente un lieu de diffusion qui déjoue les espaces médiatiques et d’enseignements souvent engorgés par les œuvres canoniques.

En somme, je pense surtout que le mot féministe, tout comme autrice, se réhabilite. Et on sait le pouvoir qu’un mot pansé renferme. Il me tarde de connaître la suite.

Portrait de Vanessa Bell lors de l’exposition « Disqualifier l’univers » de Barthélemy Antoine-Lœff et Vanessa Bell — La Galerie d’Art de Créteil, 2019 © Pierre-Étienne Vachon

Vous êtes vous-même poétesse, autrice du beau recueil De rivières publié chez La Peuplade en 2019, mais également critique littéraire, notamment pour la revue Le Sabord. Pensez-vous que ce long travail préparatoire et d’édition de votre anthologie, ainsi que votre activité critique, ont nourri votre propre écriture poétique ?

Je serai brève parce qu’il s’agit pour moi d’une évidence. La première qualité d’un·e auteur·trice, à mon avis, est la curiosité. On ne peut écrire sans lire. Ou du moins, on écrit beaucoup moins bien en ne lisant pas ou peu. Le métier de critique suppose une connaissance d’un corpus pour pouvoir y mettre un livre en relation, en perspective, mais aussi du temps, beaucoup de temps d’écriture et de réécriture, pour atteindre une écriture critique la plus limpide possible. Une écriture qui ne nous trahira pas trop dans le temps. Car les critiques écrites restent, les pensées, elles, avancent, se développent, se nourrissent, se contredisent, ont parfois des désamours et autres soubresauts. Le métier de critique pratiqué avec intégrité (envers soi d’abord, envers son milieu et envers le travail des auteur·trices à propos duquel nous écrivons) est d’une exigence immense, mais d’une richesse assez incomparable. Égoïstement, il s’agit, aussi, d’une enquête sur soi, enquête au cours de laquelle nous sommes parfois foudroyé·es, si nous nous laissons l’espace pour l’être, par des révélations qui changent à jamais notre propre écriture. Car qu’est-ce qu’être poète sinon être témoin du vivant et en faire la traduction ?


Entretien réalisé par courrier électronique de novembre à décembre 2021. Propos recueillis par Guillaume Richez. Photographie de l’autrice en une © David Mendoza

[1] À lire notre critique : https://chroniquesdesimposteurs.wordpress.com/2020/02/03/de-rivieres-de-vanessa-bell/

[2] Notre critique de cet ouvrage : https://chroniquesdesimposteurs.wordpress.com/2021/09/08/lettres-aux-jeunes-poetesses/


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