Drive d’Hettie Jones et La Licorne noire d’Audre Lorde

Du mouvement artistique et littéraire de la Beat Generation nous connaissions surtout Burroughs, Ginsberg et Kerouac. Ce serait pourtant oublier nombre de poétesses dont Hettie Jones, née Hettie Cohen, issue d’une famille juive de Brooklyn, qui épouse en 1958 l’écrivain et poète afro-américain LeRoi Jones.

Quand ce dernier rejoint les Black Panthers, quittant femme et enfants, Hettie Jones, qui avait tout sacrifié pour lui, commence à s’affirmer elle-même comme poétesse. Ses premiers recueils paraissent dans les années soixante-dix. Son livre Drive, publié aux États-Unis en 1998, paraît pour la première en France chez Bruno Doucey en 2021, dans une traduction de la poétesse Florentine Rey et de Franck Loiseau, — l’occasion pour les lecteurices francophones de découvrir l’œuvre de cette poétesse encore méconnue en Europe.

La poésie d’Hettie Jones est une poésie narrative qui s’affranchit de toutes contraintes formelles et puise essentiellement dans son quotidien. Une parole. Une voix. Un chant.

« des mots de pierre

                                      alors que

tout ce que je désirais c’était un peu de légèreté,

je voulais qu’il

                            cherche

à me plaire       et non qu’il

                                                  me charge

                          de mots tirés au fusil

[…]

et maintenant je veux passer à demain

dans le noir

           en musique » (« Le troisième poème » pp. 61-62)

Dans Drive la poétesse brûle les mots comme la conductrice brûle de la gomme. Au volant d’une Plymouth 53, une Valiant, une Chevrolet 56, ou encore une Maverick verte, tout ou presque y passe, des souvenirs d’enfance aux plus infimes détails de la vie quotidienne. La réparation d’une chasse d’eau donne ainsi matière à un poème (« Le syndrome du nid vide »).

Car, pour Hettie Jones, il n’y a pas de bon ou de mauvais sujet. Sa poésie est indissociable de son existence. Et il s’agit d’aller vite, très vite, pied au plancher, « une main sur le volant, une main / dans les airs » (p. 49), quitte à effectuer quelques demi-tours et marches arrière sur les chapeaux de roues pour évoquer son enfance, les disputes de ses parents (« Joli bord de mer »), ou un oncle qui l’a agressée sexuellement quand elle avait dix ans (« Les leçons de mes oncles »).

La parole d’Hettie Jones est souvent forte mais sa voix n’est jamais aussi puissante que dans l’accélération de son écriture débridée.

« entre

entre ses dents

ça g(grince

            elle est à nous

cette bouchée de viande

qu’il a arrachée à

nos os      à nos poèmes » (« Un petit couplet léger pour Hélène » p. 151)

Drive est une course, une course contre le temps, et donc aussi contre la mort : « J’écris / depuis la peur, depuis / ce que j’ignore // J’écris aussi / dans le grand élan de ma vie // J’écris avec le temps / mon meilleur atout » (p. 115)

« Ce que je serai bientôt : un tas de cendres / des os polis comme des galets     des messages », écrit la poétesse dans « Sept chansons pour mes soixante ans » (p. 211). Suivez son précieux conseil et découvrez son œuvre sans plus attendre depuis le siège passager, pour une lecture façon drive in à 110 miles à l’heure : « Si tu veux faire ma connaissance / tu ferais mieux de te dépêcher » (Ibid.).

Fast & curious.

La publication chez L’Arche de La Licorne noire (The Black Unicorn) de la poétesse et militante féministe Audre Lorde, dans la très belle traduction de l’écrivaine et militante Gerty Dambury, crée l’événement à l’automne 2021, tant cette traduction était attendue.

Audre Lorde ouvrait ses séances de lectures publiques en lançant à son auditoire : « Je vous parle en tant que poète, noire, féministe, lesbienne, mère, guerrière, professeure et survivante du cancer ». De fait, l’écriture de La Licorne noire puise sa force dans les luttes qui ont animé la poétesse durant toute son existence. Dans les luttes, disons-nous, parce qu’elle était femme, noire et lesbienne. Ce livre, ne l’a-t-elle pas écrit « Pour nous toutes / qui n’étions pas censées survivre » (p. 73) ? Un livre de survivante, donc, pour des survivantes.

« et nos déchets sont devenus

plus importants que notre silence

après la chute

trop de cartouches vides

de sang à enterrer ou à brûler

il ne restera plus un seul corps

à écouter

et notre ouvrage

est devenu plus important

que notre silence. » (« Chant pour multiples turbulences » p. 113)

Cette prise de parole résonne aujourd’hui plus que jamais comme une formidable détonation. La langue d’Audre Lorde se veut une arme (« je parle / le langage qui convient / pour affûter les couteaux de ma langue » p. 39) et les poèmes qui composent ce livre sont autant de tracts poétiques, souvent violents, à l’image de nos sociétés. Chaque mot est choisi pour son calibre. Chaque mot doit atteindre sa cible. La Licorne noire est un chant de tirs.

« Ceci est un simple poème

il ne me restera ni mère ni sœur ni fille

lorsque j’en aurai terminé

et seuls demeureront les os

vois comme les os sont visibles

la forme de nos corps en guerre

de nos griffes déchirant notre chair

pour nourrir l’autre côté de nos faces travesties

auxquelles nous avons donné le nom d’hommes. » (« Cicatrice » p. 105)

La mort est omniprésente dans ce recueil et elle a le plus souvent le visage d’un homme blanc, que ce soit celui du père qui a violé ses deux filles (« Enchaîner ») ou du policier qui a impunément assassiné un enfant noir en pleine rue (« Pouvoir »).

« Sur le sol

je me fissure en cris

qui résonnent comme les gyrophares forant

l’air trompeur du matin

sur des trottoirs assassins

je suis courbée

pour toujours

à essuyer du sang

qui pourrait bien être

toi. » (« Lamento de femme pour enfants perdus » pp. 135 et 137)

Nous ne sommes pas ici dans une littérature du doute mais dans une littérature de lutte contre le patriarcat, le racisme, le sexisme, l’homophobie et toutes les formes d’injustices sociales. Nous sommes dans une poésie d’urgence vitale car il y a urgence à (sur-)vivre. Urgence à dire. Avec le peu de sang et de mots qui nous restent. Se battre.

L’écriture insurrectionnelle d’Audre Lorde, prise en étau entre la vie et la mort (« Je suis coincée dans un désert de blessures par armes à feu / et un enfant mort extrayant son visage noir éclaté / des rives de mon sommeil » p. 211), tiraillée entre Éros et Thanatos, se révèle, de poème en poème, aussi puissamment sexuelle que radicale.

« Je suis tentée

de te désassembler

et de reconstruire tes orifices

ta langue tes certitudes tes autels charnus

faisant de toi une image oubliée de moi-même » (« Avis de brouillard » p. 143)


Hettie Jones, Drive, traduit de l’anglais (États-Unis) par Franck Loiseau et Florentine Rey, édition bilingue, collection « Soleil noir », éditions Bruno Doucey, avril 2021

Audre Lorde, La Licorne noire (The Black Unicorn), traduit de l’anglais (États-Unis) par Gerty Dambury, édition bilingue, collection « Des écrits pour la parole », L’Arche, octobre 2021

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