GPS de Lucie Rico

« Écrire, tuer. » : les derniers mots sur lesquels se terminait Le Chant du poulet sous vide (POL, 2020), le très remarqué premier roman de Lucie Rico qui avait choisi de donner au personnage principal de ce livre savoureux un prénom qui rappelait, par homophonie, le nom de sa maison d’édition et le prénom de son regretté fondateur. Paule y écrivait des épitaphes pour des poulets. Ariane, la protagoniste de GPS, écrit quant à elle sur des faits divers. L’écriture ou la mort.

« Le bleu positionne la mer. Le point positionne la mort. Elle est globalement positionnée sur le système. Comme la mer, les pyramides, et le chien du voisin aboyant. » (GPS, p. 189)

Les noms de personnes et de lieux ont leur importance chez Lucie Rico. Dans Le Chant du poulet sous vide, un poulet peut se prénommer Charles ou Lazare, et dans GPS une rue, rue des Castors, des Canards ou encore Damour. L’amie d’Ariane dans ce nouveau roman s’appelle Sandrine : « Quand il a fallu lui choisir un prénom, [ses parents] ont dû se dire : si nous l’appelions Sandrine, comme ça, elle finira brûlée vive. » (op. cit., p. 66).

Après une fête donnée pour ses fiançailles, à l’intérieur d’un château situé dans une zone appelée Belle-Fenestre, Sandrine disparaît à l’aube. Quelques jours après, lorsqu’Ariane lit sur son téléphone un article de presse mentionnant la découverte d’un corps calciné, la jeune femme pense aussitôt à son amie. Un détail l’intrigue : le pied gauche serait intact. Et Ariane de se demander ce qu’est devenue la chaussure et si ce pied est aussi laid que ceux de Sandrine (p. 65).

Les lecteur·ices auront reconnu quelques éléments narratifs de Cendrillon. Comme Sandrine, l’héroïne du conte de Perrault doit son surnom aux cendres (celles du foyer qu’elle nettoie). Sandrine devrait le sien à une sorte de sinistre prophétie. Comme Cendrillon, Sandrine s’enfuit après le bal. Autre point commun entre les deux personnages, l’élément fétichiste qui prend un aspect hitchcockien dans GPS : le pied comme seul élément permettant d’identifier le corps.

Si le réalisateur de Vertigo est reconnu comme le maître incontesté dans l’art de mettre en scène le suspense, avec son redoutable GPS Lucie Rico parvient à mettre le suspense en écriture : impossible de ne pas être captif ou captive du subtil dispositif narratif mis en place par la romancière.

À croire que Lucie Rico s’est amusée à prendre l’expression page-turner, — que la critique sert régulièrement à propos de n’importe quel thriller —, dans son sens le plus littéral. GPS ne s’ouvre-t-il pas sur cette lapidaire injonction : « Tournez à droite » (p. 7) ? Contrairement à Duras avec son Moderato cantabile, ce n’est pas le tempo de lecture que donne ici l’autrice mais une direction.

« Tu défais le paysage à chaque fois que tu le traverses, contre toi toute la carte du monde, d’un seul tenant, et sa mort. » (p. 190)

Allons plus loin (si la romancière me le permet), et postulons que l’injonction liminaire est la clé de voûte de l’appareil narratif tout entier, le Rosebud, le démarreur qui permet d’actionner cette diabolique machinerie.

Un impératif. Focalisation zéro. Un temps de la narration qui se confond avec celui du récit. Un récit entièrement composé au tu. Comme un choix d’atonalité. De rupture. Un parti pris narratif aussi risqué qu’ingénieux, bien différent de celui choisi par Butor pour sa Modification.

« Ta tête est un pixel, mais tu respires.

Clic flèche avancement.

Tu es le prochain objet à parcourir.

S’il clique encore, il va t’avaler toute crue.

Tu dors.

Ta tête est un pixel, mais tu respires encore. » (p. 192)

L’identité de cette voix narrative qui s’adresse à Ariane interroge, crée une instabilité constante, génère une tension entre le texte et les lecteur·ices. Une suspicion permanente. Qui est ce ou cette narrateur·ice extradiégétique ?

Ne nous arrêtons pas aux quelques éléments apparents de contemporanéité qui parsèment ce roman. Cela est secondaire. Ce qui fait la modernité de GPS, sa densité littéraire et son intensité de lecture, c’est la révolution narrative qu’opère avec maestria l’autrice, confirmant avec ce second roman toute l’étendue de son talent. Brillant.


Lucie Rico, GPS, POL, août 2022

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