Yellow birds de Kevin Powers

« Je ne pensais plus beaucoup à Malik par la suite. Il n’était qu’un personnage secondaire dont l’existence et la disparition ne faisaient que confirmer que j’étais encore en vie. Je n’aurais pas pu le formuler à l’époque, mais j’étais entraîné pour croire que la guerre fédérait tout le monde. Qu’elle rassemblait les gens plus que toute autre activité humaine. Tu parles. La guerre fabrique surtout des solipsistes : comment vas-tu me sauver la vie aujourd’hui ? En mourant, peut-être. Si tu meurs, j’ai plus de chance de rester en vie. Tu n’es rien, voilà le secret : un uniforme dans une mer de nombres, un nombre dans une mer de poussière. Et nous, nous pensions d’une certaine façon que ces nombres représentaient notre insignifiance. Nous nous disions que si nous demeurions ordinaires, nous n’allions pas mourir. »

Al Tafar, province de Ninawa, Irak, 2004. La mort est omniprésente dans le paysage, lui donnant la fixité d’un monument funéraire, que ce soit « la chaleur » qui « blanchissait les plaines » ou bien ces « immeubles couleur de craie » dans lesquels se réfugient les Irakiens quand les soldats américains patrouillent.

La mort, toujours, à l’horizon, au-delà du soleil qui poudroie, aussi loin que le regard porte, en ligne de mire, comme seule perspective pour le sergent Sterling et les soldats Bartle et Murphy, respectivement 21 et 18 ans. Tuer ou être tué comme unique credo. Et vivre avec ça, le doigt sur la gâchette. « Il y a des gens qui ne s’en sortent pas. Tu ferais mieux de t’habituer à l’idée que Murph est un homme mort », dit Sterling à Bartle, avant d’ajouter : « […] si tu rentres aux États-Unis dans ta tête avant que tes fesses soient là-bas, tu es un putain d’homme mort ». Le GI, ce mort-vivant.

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Récit de guerre donc qui n’est pas sans rappeler le roman Sympathy for the Devil de Kent Anderson, auteur du magnifique polar Les Chiens de la nuit. Dans ce roman, l’adjudant Krause dit à ses hommes qui viennent de débarquer au Vietnam : « […] vous verrez mourir vos copains avant d’avoir quitté ce pays, parce que c’est ça que les jeunes viennent faire ici : mourir. »

Roman de guerre écrit à la première personne, Yellow birds n’est pas pour autant un récit autobiographique, même si Kevin Powers a combattu comme Bartle, son personnage principal, en Irak en 2004. « J’avais besoin de mettre ma propre histoire à distance pour aboutir à un livre plus éclairant et riche de sens », écrit-il.

Et pour donner toute sa profondeur au récit, Kevin Powers opte pour une structure narrative où alternent passé en Irak et présent aux États-Unis, une construction qui permet au lecteur de (re-)vivre ces souvenirs aux côtés de Bartle. Nulle sympathie pour le diable, mais une totale empathie pour ce jeune soldat vivant avec la mort, seul survivant d’entre les morts.

« Dire ce qui s’est passé, raconter les simples faits, l’enchaînement chronologique des événements, passerait pour une sorte de trahison. Les instants, tels des dominos, s’aligneraient parfaitement, puis se renverseraient sous le poids des causes vagues et incertaines, démontrant ainsi que tout objet est destiné à s’effondrer. Ce n’est pas suffisant de raconter ce qui s’est passé. Tout est arrivé. Tout s’est écroulé. »

Rares sont les récits de guerre publiés en France (à l’exception notable des éditions Nimrod, maison d’édition de grande qualité, qui s’en est fait une spécialité en publiant notamment les récits des anciens Navy SEALs Marcus Luttrell et de Chris Kyle) comme si le genre rebutait les éditeurs alors qu’au cinéma de grands cinéastes ont parfois signé leurs meilleurs films dans ce genre, de Francis Ford Coppola à Michael Cimino en passant par Stanley Kubrick, Steven Spielberg, Ridley Scott, Clint Eastwood, Oliver Stone, ou encore Terrence Malick.

Yellow birds n’est pas seulement un grand roman de guerre. Pour un premier roman c’est un coup de maître. La première œuvre d’un grand écrivain.

Yellow birds de Kevin Powers, traduit de l’anglais (États-Unis) par Emmanuelle et Philippe Aronson, Le Livre de Poche, avril 2014.

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