Ulysse de James Joyce par Achwak Khelloufi

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Ce soir, 19 h et des poussières, j’ai fini la lecture d’Ulysse de James Joyce…

Par où commencer ? D’abord, par ce que j’ai réussi à faire toute seule comme une grande : piger qu’il s’agissait d’un flot de pensées retranscrites telles quelles… mais pas que… la preuve lorsque j’avance et que je tombe sur des chapitres au style conventionnel et d’autres totalement nouveaux pour moi. Et puis, pourquoi ce titre ? Alors là je me suis dit : allez hop, direction tonton Wiki… et là quelle joie les amis… un véritable éclairage, surtout pour quelqu’un qui – comme moi – n’a pas lu Homère. Joyce « utilise » l’Odyssée d’Homère comme canevas pour son Ulysse. Il raconte la journée de Stephen (alter ego de Télémaque) et de Bloom (Ulysse) et retranscrit les différents « événements » d’une journée comme un miroir de chacun des chapitres de l’Odyssée. Et chaque chapitre, ou épisode, est pour lui l’occasion d’explorer un style littéraire.

Tout se passe en 24 heures. Et comme pour tout le monde, chacune de ses 24 heures évolue selon son propre rythme : les relents de sommeil au réveil, avec les traces des événements de la veille, la prise de contact graduelle avec la vie, Stephen qui sort, Bloom qui va aux funérailles. Le rythme accélère un peu au fil de la journée qui avance. Mais des bulles personnelles s’insinuent ici et là, toujours imprégnées par l’état émotionnel du personnage en question.

Le premier personnage à entrer en scène est Stephen. D’emblée l’ambiance lui correspond : Romantique, mélancolique, littéraire, torturée. 

« Stephen, un coude posé sur les aspérités du granit, appuya sa paume contre son front et contempla le bord effrangé de sa manche de veste noire et lustrée. Une souffrance, qui n’était pas encore souffrance d’amour, lui rongeait le cœur. Silencieusement, elle était venue à lui en rêve après sa mort, son corps dévasté flottant dans ses vêtements mortuaires de bure, d’où émanait une odeur de cidre et de bois de rose. Son haleine, qui s’était penchée sur lui, muette, pleine de reproches, une faible odeur de cendre mouillée. À travers le bord élimé de la manchette il apercevait cette mer saluée comme une grande et douce mère par la voix repue qui se faisait entendre de son côté. Le cercle de la baie et de l’horizon contenait toute une masse liquide d’un vert terne. Un bol de porcelaine blanche était resté près de son lit de mort, qui avait recueilli la bile verte et glaireuse arrachée à son foie pourrissant dans des accès bruyants de vomissements ponctués de gémissements. »

Les méditations de Stephen sur la plage sont superbes. On voit la mer, on entend les vagues, et l’apparition des promeneurs et du chien qui semble renifler le cadavre d’un congénère n’altère en rien la beauté triste de ce lieu et de ce moment. 

«  Le sable grenu s’était détaché de ses pieds. Ses godillots firent à nouveau craquer une coquille de noix humide, des coquilles de couteaux, de petits galets qui crissent, tout ce qui vient battre sur les galets innombrables, bois troué par les vers, Armada perdue. Des étendues de sable gorgé d’une eau insalubre guettaient ses semelles pour les aspirer, exhalant une haleine d’égout, dans une poche d’algues couvait le feu marin sous des cendres de fumier humain. Il les longea en prenant garde. Une bouteille de bière brune redressait son tronc pris dans l’épaisse croûte de sable. Une sentinelle : île des soifs terribles. Cercles de métal brisé jonchant le rivage ; à terre les filets rusés déploient leur sombre labyrinthe ; plus loin encore des maisons tournent le dos, des graffiti passés à la craie sur leur porte, et plus haut sur la dune une corde à linge avec deux chemises crucifiées. »

Un autre chapitre est lui aussi saisissant, celui où Bloom se rend dans les locaux du journal pour lequel il est employé dans la rubrique des annonces publicitaires. C’est une effervescence de machines, de cris, d’appels, de va-et-vient, de portes qui claquent. Ici, Joyce nous plonge carrément dans les oreilles de Bloom, réceptacles du brouhaha de cette ruche et nous livre son atmosphère sous forme d’encadrés journalistiques.

«  AU CŒUR DE LA METROPOLE HIBERNIENNE. Devant la colonne Nelson les trams ralentissaient, aiguillaient, changeaient de trolley, partaient pour Blackrock, Kingston et Dalkey , Clonskea, Rathgar et Terenure, Palmerston park et upper Rathmines, Sandymount Green, Rathmines et Sandymount Tower, Harold’s Cross. Le contrôleur enroué de la Dublin United Tramway Company les lançait en beuglant :

– Rtahgar et Terenure !

– Allons-y, Sandymount Green !

A droite et à gauche parallèles tintant sonnant un tram à impérial et un tram simple qui quittaient leurs terminus déviaient vers leur ligne, glissaient, parallèles.

– En route, Palmerston Park. »

Et ainsi de suite, tout le long de la journée, jusqu’à la nuit, avec son ambiance propre, à mi-chemin entre le « sur-éveil » et les visions mystiques, un peu boostées par l’alcool et la fatigue d’une journée éprouvante pour Stephen et ses remords, et Bloom et ses désirs de chair, d’esprit et d’amour filial.

Même les noms ne sont pas anodins. Ils sont « l’incarnation » des personnages. Stephen Dedalus. Stephen : romantique, jeune. Dedalus : labyrinthique, reflet de son incertitude et de sa complexité. Léopold Bloom. Nom commun, quelconque, celui de monsieur tout le monde. Molly. Tout en rondeur, charnel, sensuel et rarement associé à un nom de famille. Elle se suffit à elle-même.

A partir de là, ce « livre » a pris toute une autre dimension à mes yeux, plus que le simple défi de lire Ulysse. C’est un modèle de technicité littéraire. Il y a un plan, un schéma précis (pour Joyce en tout cas) un but, une vision : embrasser la littérature passé et présente, sous toutes ses formes et passer à la littérature moderne, annoncée par Joyce.

J’avoue qu’à plusieurs reprises, je me suis retrouvée à lire mécaniquement, emportée par le flot des mots, sans chercher à comprendre ou à reprendre mon souffle, et surtout sans vouloir – ou pouvoir – m’arrêter. Ce qui m’a le plus étonnée, c’est que pas une fois je ne me suis ennuyée, ou voulu passer à autre chose. Et puis, ou peut-être surtout, toute cette ingénierie n’empêche pas l’émotion… non pas de l’émotion… de l’hyper-réalisme ? Non plus… quelque chose de mystérieux qui donne du relief aux personnages, les faisant exister pleinement au milieu de tout ce savoir faire.

Bloom est touchant, dégoûtant, sympathique. Stephen est romantique, chiant, pédant et attendrissant. Et Molly… Molly dont le fameux monologue me terrifiait à l’avance et qui –avec plaisir – en un chapitre délicieux, envoie balader avec sarcasme et ironie toutes les préoccupations, pensées et illuminations matérielles et mystico-artistiques de ces messieurs.

Pour finir, Ulysse n’est pas pour moi un roman, ni quoique ce soit d’autre. Il ne fait pas partie des livres que « j’aime ou qui m’ont marquée le plus ». Il est autre chose… unique. Une expérience, mais surtout, un élargissement de ma vision de ce que peut être une œuvre, pour celui qui la crée, mais aussi pour le lecteur.

Achwak Khelloufi*

 


Ulysse (Ulysses) de James Joyce, traduit de l’anglais (Irlande) par Stuart Gilbert, Valery Larbaud, Auguste Morel, Jacques Aubert, Pascal Bataillard, Michel Cusin, Sylvie Doizelet, Patrick Drevet, Bernard Hœpffner, Tiphaine Samoyault et Marie-Danièle Vors, nouvelle édition publiée sous la direction de Jacques Aubert, Gallimard, collection Folio classique, octobre 2013.

*Achwak Khelloufi est médecin spécialiste en microbiologie. Elle vit à Alger. Ses auteurs préférés sont Henry Miller, Collum McCann, John Dos Passos, Dostoïevski, Mishima, Salman Rushdie, Faulkner et Kerouac.

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