Table ronde « Littérature et engagement » (première partie)

« Un seul mot peut déclencher

la tragédie des étoiles

un seul mot peut faire pousser

des amandiers dans le désert »

Jean Sénac, « Note » in Pour une terre possible

[Le texte suivant est la transcription de la première partie d’une table ronde sur le thème de la littérature comme engagement qui s’est déroulée à la librairie Maupetit-Actes Sud, à Marseille, le 12 octobre 2019, dans le cadre du centenaire de la librairie, avec Élisabeth Daldoul (éditrice), Karine Henry (écrivaine et libraire), Karim Kattan (écrivain), Damien Bouticourt (directeur de la librairie Maupetit) et Guillaume Richez (modérateur)]

Image rencontre 1 noir et blanc
De gauche à droite, Guillaume Richez, Karine Henry, Karim Kattan et Élisabeth Daldoul. Photo © Damien Bouticourt

Guillaume Richez : Bienvenue à toutes et tous pour cette rencontre sur le thème de la littérature comme engagement. La littérature n’est-elle qu’imagination ? Ou au contraire la littérature doit-elle être en prise directe avec la société et le temps présent ? Ou alors est-elle, en soi, une forme d’engagement ? En réponse à Sartre, Roland Barthes a dit : « L’écriture est l’art de poser les questions et non d’y répondre ou de les résoudre. » [1]  Comment la littérature nous permet-elle d’exprimer ce que nous ne pourrions pas dire d’une autre façon ? Pour y répondre nous avons quatre intervenants.

La DésoeuvreKarine Henry, vous avez été enseignante avant de créer en 2001, avec Xavier Moni, la librairie « Comme un roman » à Paris. Vous avez écrit deux romans publiés chez Actes Sud : La Désœuvre et La Danse sorcière lauréat du Prix Georges Bizet en 2017. Vous concevez également des projets culturels, notamment une librairie éphémère à Sarajevo et un partenariat avec une librairie à Buenos Aires [2].

Karim Kattan, vous êtes né à Jérusalem. Vous vivez entre Paris et Bethléem. Vous êtes doctorant en littérature comparée à l’Université Paris-X. Vous avez fondé l’association el-Atlal, une résidence d’artistes et d’écrivains à Jéricho, en Palestine [3]. Votre premier livre, Préliminaires pour un verger futur, un recueil de trois nouvelles, a été publié aux éditions Elyzad en 2017.

PréliminairesÉlisabeth Daldoul, vous avez été enseignante avant de fonder en 2005 Elyzad, une maison d’édition tunisienne [4]. Votre catalogue, centré sur les littératures du Sud, est à votre image. Vous vous réclamez de trois cultures : française celle de votre mère, palestinienne celle de votre père, et africaine car vous avez grandi au Sénégal. Pour vous, « la circulation des textes du Sud vers le Nord est vitale à une meilleure compréhension entre les peuples ».

Damien Bouticourt, vous êtes directeur de la librairie Maupetit à Marseille [5] qui fête cette année son centenaire. Vous êtes également administrateur de l’Institut National de Formation de la Librairie (INFL) et du Syndicat de la Librairie Française (SLF).

« L’art sauvera le monde », a dit Dostoïevski. Est-ce que cette phrase a pour chacun de vous une résonance, dans l’histoire qui est la vôtre ? Ou, pour le dire avec moins d’emphase, comment la littérature a fait de vous ce que vous êtes devenus ?

Citation -1

Karine Henry : Je rappellerai la phrase de Malraux selon qui l’art serait un anti-destin. Je me suis toujours inscrite dans cette perspective. Et après, j’irais du côté de Camus pour qui l’engagement est une question avant tout d’acte. Créer une librairie en 2001 et la maintenir à flots pendant vingt ans c’est un engagement parce que c’est un secteur qui est en difficulté. C’est entrer en résistance. J’ai créé cette librairie aussi pour faire ce que le système de l’éducation nationale ne me permettait pas de faire. J’ai découvert Comme un roman de Daniel Pennac qui instituait les droits du lecteur, le droit de lire ce que l’on veut, lire pour le plaisir et ne pas créer de hiérarchie, et pour l’enfant lui faire comprendre que l’acte de lecture est avant tout un acte de vie et non pas un acte scolaire. J’ai contacté Daniel Pennac pour qu’il devienne le parrain de cette librairie. Cela fait vingt ans de compagnonnage. On a commencé à deux et maintenant on est onze à la librairie. C’est un engagement de chaque jour, une résistance.

L’expérience de l’étranger, c’est aussi prendre conscience que ce nous vivons en tant que libraires, lecteurs, ce n’est pas la même chose partout. On est dans un pays privilégié. On a accès aux livres, on peut les acheter, on a du papier pour imprimer, il n’y a pas de censure, on peut faire venir des livres de l’étranger. Les voyages m’ont fait prendre conscience de cette différence fondamentale. Et j’ai eu l’opportunité d’agir avec d’autres personnes. Quand on prend conscience de ce qui se passe ailleurs, on n’a plus envie de rester entre ces murs. On se cogne contre le réel. Il faut décider, à un moment donné, d’y aller.

Citation 0Karim Kattan : On a cette tendance − je crois que c’est une tendance assez française −, de vouloir croire − mais moi j’y crois aussi, que la littérature peut sauver le monde, peut avoir un impact direct sur des choses par ailleurs structurelles et systémiques. Pour ma part, dans le contexte de la Palestine, je ne me fais pas d’illusion : ce n’est pas un livre, ni dix, qui vont libérer la Palestine. Comme vous l’avez dit, j’ai cofondé une résidence d’artistes en Palestine. Ça, pour moi, c’est un engagement, au sens propre. Cela a un impact sur le territoire, sur la production d’images. L’art et la littérature sont un engagement dans ces structures.

Image Jéricho + citation
Jéricho. DR

Citation 1Élisabeth Daldoul : Malheureusement la littérature dans mon pays, ne change pas beaucoup la donne. Au fil des années on voit que les gens lisent de moins en moins. Les pouvoirs publics abandonnent ce secteur. Les illusions tombent. Il ne faut pas être défaitiste pour autant. Au contraire, l’engagement est d’autant plus fort. Il ne faut pas cesser de se battre. La littérature ne sauvera pas le monde mais elle y contribue. Elle nourrit les esprits, c’est une ouverture. C’est vrai qu’ici [en France – NDLR ] les choses sont tellement évidentes. En Tunisie on lit très peu, on lit plus facilement un texte religieux qu’un texte littéraire, parce que c’est plus facile, parce que ça ne remet pas en question, on n’a pas de doute. Nous, nous sommes là pour faire bouger les choses, pour bousculer. Ça ne va pas vite, c’est compliqué, mais on y croit. C’est un effort à poursuivre. Cela nous donne, à nous aussi, une raison d’être. On a une mission − c’est un grand mot, mais on s’engage chacun dans nos métiers. On ne peut pas se regarder dans la glace autrement. Sans cela nos vies n’auraient plus de sens. L’art c’est une vision du monde. Les grands hommes sont ceux qui sont nourris par la littérature et par l’art.

Citation 2

Damien Bouticourt : Moi je ne suis « que » libraire. Que font les régimes totalitaires quand ils arrivent au pouvoir ? Des autodafés. Le livre leur paraît dangereux, tout ce qui est véhiculé par le livre, − la connaissance, aller vers l’autre. Donc faire vivre les textes en ouvrant une librairie, en écrivant et en éditant, c’est un engagement évident. L’idée de faire une troisième partie du centenaire [de la librairie Maupetit –  NDRL] me semblait important. Cela fait partie de notre métier de prendre des positions. Et de savoir aller vers l’autre. Le seul moyen que le libraire a c’est de mettre les bons textes aux bons endroits.

G. Richez : Quels écrivains, mais aussi quels éditeurs ont été, ou sont encore, pour vous, des modèles d’engagement en littérature ?

Citation 3K. Henry : Moi, c’était juste après la guerre [en Bosnie – NDRL], un centre culturel, semi-public semi privé, a été constitué par des intellectuels français et l’ancien directeur de la communication de la Fnac. Ils sont partis pendant le siège [de Sarajevo – NDRL]. Il y avait Jean-Marie Laclavetine, Enki Bilal, Jane Birkin, Jean Rolin. Ils avaient réussi pendant la guerre à créer une petite galerie d’art où ils réussissaient à exposer des œuvres – l’art comme anti-destin ! −, durant le siège. Après la guerre, un centre culturel est né de cela [6]. Et tous les ans, ils ont décidé d’organiser des rencontres européennes du livre à Sarajevo, avec le réseau qui s’était constitué durant la guerre. A40055_L_EcritureOuLaVie.inddC’était Jorge Semprun, Erri de Luca, Enki Bilal. Je me suis trouvée amenée sur ces lieux par un concours de circonstances en 2001, entourée de ces auteurs engagés, − Jorge Semprun, Erri de Luca, Enki Bilal −, des créateurs qui ne sont jamais restés derrière leur œuvre, qui ont constitué physiquement un prolongement de leur engagement. Erri De Luca a conduit des convois de ravitaillement entre l’Italie et la Bosnie. J’ai décidé moi de créer une librairie pendant une semaine, dix jours. Et tous les ans j’y allais avec des cartons. C’était compliqué mais on y arrivait. Jorge Semprun, Erri de Luca, Enki Bilal sont pour moi trois figures d’engagement dans les œuvres, mais ils ont aussi eu cette fidélité à leurs valeurs.

 

Citation 5K. Kattan : Moi je suis un peu embêté par cette question. J’ai peut-être une notion de l’engagement un peu trop extrême. Je pensais au contexte de la Palestine. Les écrivains ou écrivaines engagés sont ceux qui ont une pratique politique extérieure à leur production littéraire et qui finissent par se faire assassiner. Je pense à Ghassan Kanafani, un grand écrivain palestinien, écrivain génial, très engagé, qui a été assassiné par le Mossad à Beyrouth. C’est terrible à dire mais, pour moi, le signe de l’engagement c’est le moment où cette personne est tellement gênante qu’il faut mettre fin à sa vie. On peut facilement faire la performance de l’engagement, − même moi, parfois je le fais aussi. Il suffit de venir d’un certain endroit et de dire « Je suis engagé » pour que ce soit pris pour de l’engagement. Mais ce n’est pas en soi un engagement qui engage vraiment mon corps, ma vie. On est engagé à partir du moment où on se met en danger.

É. Daldoul : Je pense à tous ces éditeurs à travers le monde qui se battent, à des éditeurs iraniens par exemple, qui en grande partie ont dû quitter l’Iran pour exercer, et qui arrivent à faire circuler leurs publications, qui ne sont pas des publications contre le régime, c’est de la poésie, des romans. Je pense à un éditeur malgache, un éditeur rwandais. Je suis sensible à cette question : comment faire circuler le livre ? Je pense à une éditrice syrienne qui a dû quitter Damas, qui vit au Liban, qui n’arrive plus vraiment à publier, mais qui se bat pour que sa maison d’édition continuer à exister. Je pense à l’Algérie, aux éditions Barzakh, qui viennent d’acheter les droits d’un livre de Souad Labbize sur le viol, et qui décide de l’offrir dans le cadre du Salon du livre d’Alger aux lecteurs. Cet engagement-là m’émeut parce que je sais que ce métier est difficile et fragile financièrement.

D. Bouticourt : On peut différencier les éditeurs engagés parce qu’ils sont empêchés d’éditer et qui maintiennent leurs structures hors de leur pays parce que c’est une nécessité, et les éditeurs qui sont engagés parce qu’ils défendent des thèses extrémistes. Et puis, il y a des éditeurs qui, en France, ont pignon sur rue mais qui maintiennent des collections qui permettent de faire émerger des textes que personne ne publierait. Mais des auteurs qui défendent des idées sans être assassinés, il y en a quand même ! Elias Sanbar vit toujours ! C’est un auteur qui a été très engagé dans certains de ses textes.

K. Kattan : Je me demande pour moi-même : qu’est-ce que la valeur d’un engagement sans se mettre en danger, dans le travail d’écriture et de diffusion d’un texte ?

Citation 6K. Henry : Il y a aussi l’importance d’une certaine humilité par rapport à l’engagement aussi. Je parlais de fidélité aux valeurs, déjà tenir ça, dans des circonstances difficiles, c’est un engagement. Il n’est pas nécessaire de mourir pour être engagé. C’est une position éthique. Le moment où l’on décide de devenir acteur de quelque chose, même quelque chose qui peut sembler insignifiant. Par exemple, la première fois que j’ai rencontré Élisabeth [Daldoul – NDRL], on a parlé de son travail d’éditrice. Quand elle m’a dit qu’elle n’était pas sûre de pouvoir continuer parce qu’elle manquait de papier… à Sarajevo il n’y avait pas de livres, à Buenos Aires on ne pouvait pas faire rentrer les livres fabriqués à l’étranger parce que Kirchner imposait que tout ce qui était acheté soit imprimé en Argentine. Donc c’était impossible de faire venir des livres de l’extérieur. J’avais un lien avec la librairie francophone de Buenos Aires qui faisait venir les livres de l’extérieur mais les livres restaient bloqués dans le port. Et après, Élisabeth me dit, « Je n’ai pas de papier »… Le sens de l’engagement, c’est la fidélité.

Matin Brun

K. Kattan : Je ne dis pas que le seul engagement valable est celui face à la mort.

K. Henry : L’histoire de la performance, c’est tellement vrai aussi. Il y a des intellectuels qui sont uniquement dans la performance. Cela ne vient pas d’un acte de nécessité interne. Il y a juste l’apparence. Il n’y a pas de sens existentiel.

D. Bouticourt : Pour l’éditeur engagé, on peut en citer un, c’est le Cheyne, un petit éditeur qui a édité Matin brun, un texte très important qui dénonce vraiment. Et ce n’était pas son catalogue. C’était un acte fort.

G. Richez : Sans aborder le cas des œuvres d’autofiction, l’écrivain doit-il être considéré comme responsable aux yeux de la société de ce qu’il écrit, ou ne doit-il rendre des comptes qu’à l’art ?

K. Kattan : Oui bien sûr, l’écrivain ou qui que ce soit : tout le monde est responsable de tout ce qu’il produit en permanence. Je ne pense pas qu’on puisse écrire tout et n’importe quoi. Qu’est-ce que ça veut dire « être responsable de ce qu’on écrit » ? Ce qui est curieux avec un livre, c’est qu’un manuscrit c’est très intime, mais une fois qu’il devient un objet externe, cela prend une autre valeur. C’est quelque chose qui circule tout seul dans le sens où l’on ne contrôle pas la circulation de ce qui est produit. Un livre n’a pas forcément le public que l’on attend. Et oui, en produisant un objet qui sort de lui, l’écrivain a une responsabilité au sens où il doit être capable de répondre de ce qu’il a produit, de dire « Oui, j’ai écrit ça. » J’ai entendu des gens dire que cela n’avait pas d’impact sur la société, alors que ça en a. On n’est pas libre de tout.

G. Richez : Ce qu’il y a derrière cette question, c’est la notion d’art pour l’art qui est apparue avec le procès de Baudelaire et de Flaubert qui se sont défendus devant le tribunal en expliquant que leurs œuvres n’étaient pas immorales mais qu’elles devaient être jugées pour leurs seules qualités formelles. L’écrivain, s’il dit « je », − Baudelaire, en l’occurrence −, c’est un je de fiction.

K. Kattan : Mais ça, c’est une stratégie pour se défendre en procès ! Toute œuvre n’est pas forcément morale ou immorale, mais politique dans tous les cas, même si elle n’a pas de propos politique.

Citation 7

D. Bouticourt : La question est intéressante. Il y a un début de polémique…

G. Richez : …oui avec le prix Nobel attribué à Peter Handke. Est-ce qu’on peut faire la distinction entre l’œuvre et l’homme ?

K. Henry : À partir du moment où la production artistique est un fait qui existe, même d’un point de vue phénoménologique, − un fait réel −, elle a des conséquences, elle a une cause. Dans cette cause, il y a un créateur. L’artiste n’est pas coupable de ce qu’il produit mais il est responsable. D’ailleurs, s’il n’était pas responsable, il n’y aurait pas les autodafés, il n’y aurait pas la censure. C’est justement ça le sens de l’engagement, c’est d’assumer cette responsabilité et de lui donner du sens parce que ce n’est pas l’engagement qui donne du sens à une œuvre mais c’est le sens de l’œuvre, intrinsèque, qui va faire ou pas que cette œuvre va être engagée. Parce que si on commence par faire quelque chose en se disant que cela va être engagé, à l’origine, c’est dénaturé. Il y a une volonté d’apparence, ce n’est pas un acte de nécessité propre. Et par rapport à Peter Handke, je suis profondément choquée. Pour moi, on ne peut pas séparer, parce qu’il y a un homme derrière l’œuvre, d’un point de vue éthique c’est incompréhensible.

D. Bouticourt : On aurait pu parler d’auteurs français pendant la Guerre…

G. Richez : Oui et on va en reparler avec l’exposition consacrée à Jean Giono au Mucem [7], − une partie sera consacrée à la période de l’Occupation. Giono a fait partie de ces écrivains français qui ont été jugés à la Libération. Il n’a pas été condamné mais d’autres ont été fusillés.

É. Daldoul : Je pense à des écrivains qui ne voulaient pas signer de leur nom. Cela a toujours été une énigme pour moi. Un auteur doit être responsable et en accord avec ce qu’il écrit. Le fait de se cacher, on a pas mal ça chez nous parce qu’il y a encore beaucoup de choses taboues, notamment au niveau de la sexualité. Il faut arriver à assumer. C’est des échanges que j’ai avec quelques personnes qui m’ont fait part de leur projet et qui finalement abandonnent, ne vont pas au bout de la publication. Je publie des auteurs qui vont de la Mauritanie à la Palestine, il y a encore beaucoup de codes, c’est encore très clanique. Arriver à dire « je » et oser dire ce que l’on a en soi, toutes les contradictions que l’on porte, tous les rejets de la pression sociale, de la famille, ce sont des émotions très complexes et difficiles à assumer, difficiles à faire lire à d’autres aussi, à partager. Souvent on m’a dit « Mais qu’est-ce que ma famille va dire si j’écris ça ? ». Mais pourquoi écrire alors ? Je ne sais pas si l’on peut parler de courage. Oui, il faut aussi avoir le courage de s’affranchir dans nos sociétés de son entourage proche.

K. Henry : C’est là où l’on rejoint la question de la culpabilité. La responsabilité de l’art est transformée dans des sociétés comme les vôtres en culpabilité.

É. Daldoul : On voit la souffrance de l’écrivain, c’est presque insupportable, cette volonté de dire et de ne pas pouvoir dire.

Je franchis les barbelésG. Richez : Tout à l’heure vous parliez de Souad Labbize, c’est une écrivaine qui est partie d’Algérie parce que ce qu’elle avait à dire, elle ne pouvait pas le dire ni le faire publier en Algérie. Karim Kattan, vous avez signé dans le quotidien libanais d’expression française L’Orient-Le Jour, l’an passé, un article qui faisait suite à un massacre survenu à Gaza. Vous écrivez que de nombreux Palestiniens qui ont constaté l’échec du discours politique ont trouvé dans la création un meilleur moyen de devenir maîtres de leur destin. «  Les histoires, seules, mobilisent », écrivez-vous.  « Il nous faut trouver les mots pour se raconter au monde et reprendre le contrôle des récits qui sont faits sur nous. » Pensez-vous que les œuvres de fiction aient un pouvoir plus grand que l’action politique ?

K. Kattan : Ça n’a pas valeur générale. C’est dans le contexte spécifique de la Palestine aujourd’hui. Ce qui est extrêmement frustrant, c’est d’essayer de changer les mots qu’utilisent les gens quand ils parlent des Palestiniens. On fait face à une machine très bien rodée, une certaine façon de parler. Par exemple, un résistant palestinien est un « terroriste ». Ça, c’est très compliqué d’essayer d’effectuer cette séparation-là. Ce qui fait qu’à Gaza, par exemple, une personne tuée par l’armée israélienne va être présentée comme un terroriste. Si un jour je suis tué, on va dire « terroriste » en parlant de moi. C’est le mot qu’on a appris. Le problème des mots c’est qu’on les internalise. Il faut moins penser dans ces termes-là qu’on nous a imposés. Ce que je disais de l’échec du politique, c’est spécifique à la Palestine où l’on ne peut pas boycotter sans être pris pour un extrémiste. On se rend compte que les gens ne sont pas sensibles à un discours politique quand on parle de la Palestine. Il y a eu une surcharge, une saturation. Mais ce à quoi les gens sont sensibles, c’est les anecdotes, parce que ce sont des choses dans lesquelles ils peuvent se projeter, des histoires de vie. Cela contribue à refaçonner l’image de ce que sont les Palestiniens.

G. Richez : Votre article parlait de la représentation dans les médias occidentaux et de la nécessité de modifier cette vision en investissant le récit, la fiction.

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Guillaume Richez, Karine Henry, Karim Kattan. Photo © Damien Bouticourt

D. Bouticourt : Dans certains contextes politiques, il faut savoir réinvestir la langue pour redonner du sens, et que ce ne soit pas repris par un pouvoir politique qui la dévierait de son sens pour en faire un outil de propagande. Il y a un livre qui vient de paraître chez Premier Parallèle que je viens de lire qui s’appelle La Langue confisquée qui retrace le parcours de Victor Klemperer, un philosophe allemand qui a été mis à la retraite forcée en 1935 parce qu’il était « non-aryen » et qui a décrit comment le pouvoir nazi a travaillé sur la langue pour lui donner un autre sens et s’en servir et créer une fausse cohésion au sein du peuple. Le mot peuple, justement, volk en allemand, on le mettait après beaucoup de mots. Les mots sont parfois plus forts que le combat armé et plus dangereux.

K. Henry : À la fin du conflit en Bosnie-Herzégovine, les Bosniaques et les Croates ont séparé leur alphabet. Il y a eu la résurgence de mots anciens croates, serbes et bosniaques. Chacun s’est réapproprié sa langue d’origine. En linguistique on parle de « motivation du signe ». Je me rappelle de cet exemple du mot collaborer : avant la Guerre le mot n’avait pas la même signifiance qu’après. Réussir à démotiver ce signe-là, cela prend plusieurs générations. Et dans l’autre sens c’est pareil. Ce mécanisme-là, c’est le vecteur de toutes les haines et du totalitarisme. Je reviens encore à Sarajevo, mais je me souviens de l’incendie de la grande bibliothèque, je l’ai vue toute en cendres, là on comprend la puissance des mots parce que si il a fallu détruire ça, cela montre la peur et la puissance des mots.


[1] Roland Barthes, Le Grain de la voix. Entretiens (1962-1980), Seuil, mars 1981.

[2] La librairie « Las mil et una hojas » (« Les mille et une feuilles ») : https://www.librairesfrancophones.org/librairie-las-mil-y-una-hojas

[3] http://el-atlal.org/wp/residence/

[4] https://www.elyzad.com/

[5] https://www.maupetitlibraire.fr/

[6] Né de la guerre et pendant la guerre, le centre André Malraux a été le premier centre culturel à ouvrir à Sarajevo, en juillet 1995, plusieurs semaines avant les accords de Dayton.

[7] https://www.mucem.org/giono


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