La Fabrique du rouge d’Ariane Jousse

Couv« Vois nous sommes, toi et moi, non plus dans la cabane qui abrite de la pluie.

Si l’on ouvre les yeux et que l’on s’applique à voir bien

et la position précise du soleil dans le ciel

et les couleurs – doré brun et orange

et les lignes tremblantes du paysage qui grésille d’être à peine créé, menace – déjà en flammes, si désiré qu’il est, et voulu, et inconnu,

vois nous sommes – rendus, remis au monde. » (page 104)

Ceci n’est pas un roman. Ni un poème. C’est une forêt. Je pense au célèbre tableau de Magritte, La Trahison des images (1928-1929) qui renvoie quiconque le contemple à cette question : qu’est-ce que la réalité ?

Comme l’écrit Jean-Philippe Cazier dans sa très belle recension du texte d’Ariane Jousse : « Dans La Fabrique du rouge, il n’y a donc pas de récit mais il n’y a pas non plus une absence de récit. Il y a des possibilités de récits. » [1] 

« Un observateur avisé

― s’il y en avait un dans cette région où personne n’habite vraiment ―

verrait qu’à chaque pas que fait Amir en direction de la forêt, quelque chose de son visage se perd, se dissout dans ― on ne sait quoi ― très obscur.

Ce très obscur d’où surgissent ― quoi, tant de voyageurs. » (p. 17)

Ce livre est une forêt ― et ce n’est pas une vaine métaphore. Ainsi que Nathalie Quintane le confie lors d’un entretien [2], l’art poétique tire toute sa puissance de la force de la croyance. De même ici, c’est un rapport magique au monde qui se noue entre l’autrice et ses lecteurs.

« C’est un froissement très doux, gris perle,

aussi subtil que sont en ma mémoire les gestes que tu penchais sur moi la nuit

bruit très ancien

par quoi tout s’ouvre. » (p. 62)

Comment raconter l’exil ? En traçant une carte, ― carte sans territoire, donc sans frontières ―, ce qui donne au livre sa forme de hors champs, non bornée. Le rouge est la topographie de l’imaginaire d’Ariane Jousse. Rouge du songe. Rouge de la poésie. Mais aussi couleur de l’utopie.

« l’animal est-il à l’intérieur de moi, tapi quelque part et faisant fatigue de mes nerfs, épuisement alimenté et battu par beaucoup d’ombre ;

l’animal est-ce moi garçon de huit ans, à la peau noire, aux nerfs comme des cordes de violon incessamment soulevées, raclées ;

est-ce moi cherchant un peu d’eau, l’endroit où boire quand il fait calme, pour qu’il fasse calme ?

Ce seraient des forêts vivantes, des forêts désirables ― là où se tiendraient des combats de vert contre vert,

de rouge contre blond,

de noir contre bleu. » (p. 35)

L’autrice puise à la source des mythes sylvestres sans en épuiser la richesse [3] pour nous raconter « Toutes les histoires rouge sombre » (p. 49).

À la fois lieu mais également pris dans le sens de sa matérialité première : le livre de papier est issu d’arbres, ― l’objet ainsi fabriqué est une production humaine, produit d’une chaîne, de l’industrie du livre. La première de couverture rappelle que cet objet, avant d’être un roman ou un poème, a gardé en lui le souvenir de sa forêt, de sa matrice. Rouge, donc.

« Je suis là, je parle.

Derrière moi sont tous ceux qui vont partir et apparaître. Ils ne se connaissent pas, ne se voient pas. Viennent d’Arménie, du Brésil, de pays nombreux et lointains. Et nous sommes là ensemble, regardant depuis les fenêtres vers l’intérieur de cette immense pièce vide.

Quelque chose de terrible a dû se passer. Où sont les ouvriers qui travaillent là ? » (p. 11)

Cette forêt, ― ce lieu, est le livre, dis-je. Et ce par quoi ce lieu est possible, c’est l’écriture, ― alambic, creuset de l’alchimiste : la fabrique du rouge c’est la transformation du plomb en or, ― le grand secret des alchimistes. La métamorphose par la métaphore, c’est le grand secret des poètes. Nous ne changeons pas le monde en l’écrivant ; nous nous changeons nous-mêmes. Là est le secret des alchimistes. Là est le secret des poètes.

Le rouge, c’est aussi la part poétique du langage, la couleur de la teinte de la langue d’Ariane Jousse, fille du feu, une langue à laquelle l’écrivaine parvient à restituer sa pleine puissance polysémique, son pouvoir d’émerveillement et d’incantation magique.

« Les soirs d’été au nord-est.

Le rose intense, épais, comme un violon qui dure.

Sentir tout qui monte, les blés – maïs à peine. » (p. 106)

Ariane Jousse a suivi le précieux conseil de Picasso qui invite le peintre qui sait bien dessiner à casser son crayon. L’autrice, elle, brise le vers autant qu’elle fuit la « belle phrase » facile : ici pas de superficielle « belle plume », ― celle des « gendelettres » comme les appelait Beckett, ces écrivains mondains qui se complaisent dans le suprême contentement d’eux-mêmes, reproduisant entre eux cette petite littérature de salon, de café parisiens et de plateaux télévisés ―, mais une littérature de forêt, une littérature du corps (« écrire surtout depuis le ventre et le corps, revenir à ses rives les plus anciennes – » p. 99), une littérature d’usine. L’invention à vue d’une langue rouge.

Je pense à ce texte, manifeste poétique, de Perrine Le Querrec, qui n’est pas sans rappeler l’esthétique à l’œuvre dans le très beau livre d’Ariane Jousse :

« Je n’écris pas une histoire mais une langue, je n’écris pas une situation mais une forme, je n’écris pas des personnages mais des langages, je n’ai pas besoin de sentiments d’anecdotes d’amour, je veux des puissances, des mots ajustés, des possessions, des folies, des guérisons, je veux des volumes pas des décors, pas des déguisements, pas des costumes, je me fous de la narration, de la progression, je marche dans la boue, je tombe à genoux, je frappe au cœur, chaque mot est une découverte, une horreur, une solitude, deux mots sont un miracle […]. » [4]  

La Fabrique du rouge est un livre chauffé à blanc, dévorant et dévoré par son écriture cannibale. La langue de cette forêt est rouge ― rouge comme la forêt de la série télévisée Twin Peaks, comme le Petit Chaperon de Perrault.

« Alors elle respire,

tout le paysage semble concentré dans le bruit de la pluie.

Il faudrait aller plus loin dans la mer,

et le hasard tout à coup donne feu en elle. » (p. 59)

twin-peaks
Kyle MacLachlan dans Twin Peaks de David Lynch (2017) © Showtime

Et le feu marche avec elle.


Ariane Jousse, La Fabrique du rouge, L’Ogre, octobre 2019

[1] https://diacritik.com/ariane-jousse-lecriture-comme-exil-la-fabrique-du-rouge/

[2] Nathalie Quintane : « Tout ce que les poètes ont écrit, il faut le prendre au pied de la lettre. […] La poésie a un effet ‘‘pour de vrai’’. Ceux qui la font le font ‘‘pour de vrai’’. » www.franceculture.fr/par-les-temps-qui-courent-emission-du-lundi-23-decembre-2019

[3] « Dans les religions, les mythologies et les littératures occidentales, la forêt se présente comme un lieu […] où les perceptions se confondent, révélant certaines dimensions cachées du temps et de la conscience. En forêt, l’inanimé peut soudain s’animer, le dieu se change en bête, le hors-la-loi défend la justice, Rosalinde apparaît en garçon, le vertueux chevalier est ravalé à l’état d’homme sauvage, la ligne droite forme un cercle, le familier cède la place au fabuleux. » Robert Harrison, Forêts. Promenade dans notre imaginaire, traduit par Florence Naugrette, Flammarion, Champs essais, 1992.

« Depuis les temps les plus reculés, la forêt pratiquement impénétrable où nous nous perdons symbolise le monde obscur, caché, pratiquement impénétrable de notre inconscient. » Bruno Bettelheim, Psychanalyse des contes de fées, traduit par Théo Carlier, Robert Laffont, 1976.

[4] « Miracle » in La Patagonie de Perrine Le Querrec, éditions Les Carnets du Dessert de Lune, octobre 2014


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