Entretien avec Hugo Fontaine et Camille Nicolle

La 4ème édition du Festival Poésie moteur [1] se déclinera cette année en quatre épisodes, de septembre à décembre, à Tournai en Belgique. Au programme, des lectures de Patrick Dubost / Armand Le Poête, Lola Bonfanti, Marianne Kirsch, Gaëtan Sortet et Cello Guito, Michaël Vandebril, Luke Askance et Bog Mallow, Emanuel Campo et Fabienne Yvert. Rencontre avec le poète Hugo Fontaine [2] et l’artiste plasticienne Camille Nicolle [3], qui organisent le festival, avant la mise à feu qui aura lieu le 26 septembre prochain.

Quels sont les partis pris de votre festival Poésie moteur ?

Camille Nicolle : Donner à lire, à voir et à entendre la poésie partout, pour tous. Dans la rue, au café, à l’école… par le biais d’affiches sérigraphiées, scénographie dans la rue, brassage d’une bière-poème, la Cheval vapeur, avec un poème à découvrir sur les bouteilles (à chaque édition, 10 nouveaux poèmes sont imprimés). Sortir la poésie des livres (même si nous les aimons beaucoup et que nous ouvrons pendant le festival une petite librairie avec une sélection d’une cinquantaine de titres en plus de ceux des poètes invités). L’entrée du festival est à prix libre. La poésie est nécessaire, vitale. Nous rémunérons les poètes invités, grâce à une subvention de la Ville de Tournai. C’est un autre fondement. Parce que c’est aussi un travail. Une scène ouverte pour ouvrir le dialogue et encore croiser les langues.

Hugo Fontaine : Ouvrir la poésieS, la rendre plurielle, la couper, lui casser son image rondouillarde, lui ouvrir la gueule. Croiser les langues, faire venir un public « large », un public qui, par le biais de l’emplacement, du lieu, osera passer la porte, un instant ou un week-end complet et dire : « Putain de Dieu, la poésie c’est génial, ça se raconte, ça se lit, c’est rythmique, intime, moi aussi j’ai une envie furieuse d’écrire et de monter sur scène un jour pour raconter des histoires ! » La poésie c’est dynamique, pire que ça, c’est de la dynamite, — un autre dira : « C’est plein de monde, c’est vivant, ça se crie, ça se danse, la poésie c’est des méchants et des gentils, ça se partage, ça se mange presque… » Puis cela peut même sauver des gens. La poésie est un art pauvre dans le sens matériel, — il te faut pour taper du texte, pour taper dedans, un smartphone, un clavier, ta petite souris, ton écran, ton calepin, ton carton, ton Bic, une main ou ta voix, ton corps. La poésie est vivante, la poésie est un espace de création, de recherche perpétuelle, où la langue continue de grandir, de s’inventer, en quelque sorte un espace de vie intense qui doit garder pignon sur rue, qui doit être partagé. C’est rappeler également que des poètes vivants, ça existe.

Comment comprendre le moteur du nom de votre festival ?

H. Fontaine : Moteur : qui produit ou transmet le mouvement. Appareil qui permet de transformer une énergie en énergie mécanique.

C. Nicolle : Le poète (et la poésie) nous semble être bien plus proche du mécano, les mains dans le cambouis, que du côté de la muse exaltée, cultivant le chant de l’âme. C’est ce que nous voulons partager. La poésie n’est pas que fragile, délicate, évanescente. Elle cogne, frappe, uppercut, aussi. Comme la vie. «  Boxe ta langue », dit Hugo.

Quelle a été l’affluence des dernières éditions ?

C. Nicolle et H. Fontaine : 400 personnes sur deux jours.

Organiser un festival de poésie aujourd’hui est-ce plus compliqué qu’il y a dix ou quinze ans ?

H. Fontaine : Oui et non, car au final la place est libre, tout est à faire. En même temps, il y a 10 ou 15 ans, j’étais fort jeune pour m’en rendre compte… La poésie essaime partout discrètement sa pointe et son œil intime sur les choses de la vie.

C. Nicolle : De mon côté, c’est le premier festival que j’organise. Je n’ai pas d’éléments de comparaison.

Travaillez-vous en partenariat ?

C. Nicolle et H. Fontaine : C’est un autre parti pris du festival Poésie moteur : faire des liens, mutualiser les savoir-faire. Nous travaillons avec la Ville, la Maison de la Culture, les écoles (beaux-arts et école technique), une brasserie locale, Le Bierodrome, avec laquelle nous brassons une bière-poème. Puis la librairie Chantelivre, le marché de petits producteurs… Au fil des ans nous développons et renforçons ces liens. Et notre premier partenaire c’est Vitrine Fraîche et notre ami Bertrand Bostaille qui investit des lieux inoccupés et y propose rencontres, expositions et concerts durant toute l’année.

Qu’est-ce qu’une édition réussie ?

H. Fontaine : D’abord des rencontres. Une édition réussie, c’est une édition où plusieurs langues sont intervenues, et encore des rencontres entre le public et les poètes, entre le public et le public et de poète à poète, de technicien à public. Bref, l’équipe que nous formons est évidemment très importante. Une édition réussie c’est aussi une programmation réussie. Essayer de créer des moments assez différents à chaque passage de langue, donner à voir et à entendre différente formes…

C. Nicolle : Des liens qui se créent, des découvertes, des fenêtres ouvertes, des livres vendus, et surtout d’édition en édition, la poésie qui tombe de son piédestal.

À qui s’adresse ce festival ?

H. Fontaine : Ce festival doit s’adresser à tout le monde, franchement oui, à tout le monde. Et je trouve que nous n’y arrivons pas trop mal. L’entrée est à prix libre, cela aide forcément. Puis l’ambiance qu’a réussi à mettre en place Bertrand Bostaille, qui tient l’espace Vitrine Fraîche en dehors du festival Poésie moteur, aide aussi. Car Bertrand réunit un public, nous en avons un autre, et tous s’y croisent et participent ensemble à créer l’ambiance du festival.

Diriez-vous que Poésie moteur est un festival engagé ?

C. Nicolle : Faire entendre des voix plurielles, des langues inconnues, dans un espace public déserté (le centre-ville de Tournai), prendre la parole… voilà quelques-uns de nos engagements.

H. Fontaine : Faire de la poésie est un acte, pour continuer à faire vivre les langues, ta langue. La poésie crée des rencontres, entre les accents, les tonalités et les rythmes. Alors un festival de poésie est une rencontre intime avec soi, puis plus loin avec l’autre. Ça laisse des traces… « si certaines maisons ouvrent leurs portes / la poésie peut ouvrir plusieurs fenêtres / les oiseaux le savent, les cascadeurs aussi » [Extrait de Adieu la vie courante de Hugo Fontaine, éditions Gros Textes ― NDRL]

Lire à voix haute, est-ce un retour à l’authenticité ?

C. Nicolle : Je ne sais pas si c’est un « retour »… je n’emploierais pas non plus « authentique ». La voix, c’est le point de départ.

H. Fontaine : J’aime voir un livre s’ouvrir sur scène. Maintenant nous invitons des poètes qui publient sous d’autres formes : vidéo, audio, plastique, etc. Je pense que donner un livre à la lecture, même si c’est mal lu, ça se tente et souvent ça fonctionne assez bien… Nous aimons prendre ce risque simple de donner à lire, de faire lire. Le public est invité à venir lire dans des moments de scènes ouvertes.

N’y a-t-il pas l’idée de sortir la poésie de son pré carré ?

C. Nicolle : Bien sûr. La poésie est une discipline qui pâtit d’idées reçues — élitiste, ennuyante, guindée, d’une autre époque, réservée à un public averti. Nous organisons ce festival pour montrer tout le contraire. Au carré, nous préférons le rond. Quoique, quelques pics… Au pré, la rue…

H. Fontaine : Oui évidemment, totalement même. Personnellement avant mes 26 ans je pensais que tous les poètes étaient morts, que cela n’existait plus vraiment… Parce que la poésie est rentrée dans un cadre bien trop sérieux parfois, entre l’apprendre par cœur à l’école et les grosses institutions du cigare, pas facile de la rencontrer ou d’éprouver un désir farouche pour ça… Poète est un beau métier, c’est aimer des bouches, des aspérités. Un jour la poésie remplacera le 20h et les chaînes d’infos finiront ruinées d’avoir menti ou d’avoir oublié de nous lancer de la nourriture…

Comment s’est construite la programmation de cette 4ème édition ?

C. Nicolle et H. Fontaine : La programmation se construit en plusieurs étapes, avec passion, échange et ténacité. Chaque année nous avons des coups de cœur. Et après il faut tourner autour de nos coups de cœur, essayer de ramener autre chose, d’amener plusieurs formes bien distinctes. Nous voulons aussi qu’il y ait des moments de concerts par exemple.

H. Fontaine : Les concerts c’est d’ailleurs peut-être ce qui est le plus difficile à trouver, des artistes « chanteur » avec de bons textes dedans. Des poètes vivants que nous aimons, il y en a des tas, des chanteurs ou groupes avec des textes derrière ou une langue, c’est plus rare, et pourtant je cherche, je cherche. Sinon il nous est arrivé de clôturer le festival avec : « C’est la danse des canards »… C’était parfait !

Qu’ont en commun les poétesses et poètes invité.e.s cette année ?

C. Nicolle : Le feu.

H. Fontaine : Peut-être parfois une sorte de surréalisme belge, un farceur du quotidien, un humour noir, un pince-sans-rire, du sérieux, du costaud, du léger, une forme écrite, une histoire à prendre en main… Non, au final chacun tourne sa langue comme bon lui semble, à sa manière.

Vous investissez des lieux insolites. Pourquoi ce choix ?

C. Nicolle : Nous réfléchissons à la programmation, — les poètes invités, leurs voix, mais aussi et en même temps, les affiches, les lieux, les circulations. Nous sommes attentifs à l’espace. Cela fait 4 ans que nous organisons le festival chez Vitrine Fraîche, un lieu ouvert par Bertrand Bostaille, pour faire revivre les nombreux commerces inoccupés de la ville (en raison de la construction de 2 grandes surfaces de part et d’autres de la ville). Être en plein cœur du piétonnier, avoir pignon sur rue, les portes et fenêtres grandes ouvertes, dans un lieu qui n’est pas une institution, qui n’est pas au départ dédié à la culture.

H. Fontaine : Dès le début, nous cherchions Camille et moi à sortir la poésie des châteaux forts, des maisons « closes » de la poésie, du cancan, du podium, du tapis rouge, des ponts levis et des médailles en chocolat… Il y a pas mal d’événements poésie où tu te retrouves avec parfois l’impression d’être devant un maire qui te tape un discours. Je trouve cela horrible. Ou alors c’est la version romantique du petit voilier en mer…

De quelle manière ce festival sera-t-il un observatoire des écritures poétiques ?

H. Fontaine : Il y aura des lectures sèches, des langues tambour, des concerts, du pratiquement pas théâtre, du tout petit beau, du tout grand minuscule, notre bière-poème est à boire, à lire, des panneaux-poèmes installés dans la rue, une sélection d’une cinquantaine de livres dans notre librairie éphémère, tu peux lire, écouter, voir, boire et même manger un poète sur place ou à emporter, enfin ça il faudra voir avec eux s’ils sont d’accord ! Mais je pense que manger un poète par jour, c’est bon pour la santé.

C. Nicolle : Euh… On ne fait pas qu’observer dans ce festival. Je préfère « laboratoire », parce qu’il y a l’idée de faire des expériences, des recherches ou des essais. Même si je n’aime pas l’idée du milieu clos ou de la température constante qu’il pourrait y avoir dans un laboratoire. Ce serait un laboratoire avec les fenêtres grandes ouvertes.

Qu’est-ce, aujourd’hui, qu’une poésie vivante ?

C. Nicolle : Un appel d’air.

H. Fontaine : Sans doute une poésie sans artifice, sans baldaquin, sans rose, mais avec épines, farces et attrapes, du cœur mais pas du connaître par cœur, faut dire les choses, lire, tenir les choses, tout lâcher, faire, cracher ta tige, prendre feu et dire encore feu, top départ. La ligne d’arrivée n’existe pas, la recherche continue, c’est un joli sport, un muscle. La poésie ça marche bien, ça claque, c’est chouette, c’est super beau et même parfois inesthétique voir dégueulasse, du moment que cela reste riche en fibres, c’est vivant.

Dans son essai La Poésie sauvera le monde (Le Passeur éditeur, 2016), Jean-Pierre Siméon explique que le roman bénéficierait aujourd’hui d’une position hégémonique dans la mesure où il entrerait dans un modèle dominant de fiction généralisée.  Selon lui, la poésie, parce qu’elle ne serait jamais entrée dans cette logique, et parce que, par essence, elle ne le pourrait pas, demeurerait libre même si elle est en conséquence marginalisée dans le champ littéraire. « Une littérature qui échappe à la contrainte de l’actuel, à la demande économique ou à la demande du divertissement est celle qui justement conserve et manifeste une fonction poétique », précise-t-il dans une interview. Souscrivez-vous à ces propos ?

C. Nicolle : Oui, certainement. Mais pour autant la poésie-la vie est aussi faite de demandes, d’économie, de contraintes. La poésie est en prise avec le monde.

H. Fontaine : Je souscris très rarement. Ceci dit j’aime beaucoup le livre Aïe ! Un poète de Jean-Pierre Siméon, je l’ai même offert à mon père pour qu’il arrête de confondre la musique avec la poésie, ou le romantisme et la poésie. Bref, pour lui montrer une autre image de ce que peut être la poésie dans un livre « facile » à lire.

À quoi sert la poésie aujourd’hui ?

C. Nicolle : À mieux vivre.

H. Fontaine : À couper court, à couper les téléphones, à aller voir ailleurs. Peut-être à oser la solitude dans le voyage, avoir un livre dans le sac à dos, c’est comme partir avec une copine ou un copain, sauf que tu as cette liberté de lui fermer la gueule sans trop lui faire de peine, s’il te fait chier page 12, tu peux traverser page 15, puis revenir page 11 pour embrasser la 12 un autre jour. Sinon ça sert à quoi la poésie, à ce que chaque langue reste en action, à ce que chaque accent se klaxonne encore. À créer du mouvement, des mouvements.


Entretien réalisé par courrier électronique en septembre 2020. Propos recueillis par Guillaume Richez. Photos © Benoit Dochy.

[1] https://www.poesiemoteur.org/poesies-moteur-3https://www.poesiemoteur.org/poesies-moteur-3

[2] À écouter, la lecture à deux voix de poèmes extraits de Adieu la vie courante : https://chroniquesdesimposteurs.wordpress.com/2020/09/04/adieu-la-vie-courante-de-hugo-fontaine-audio/

[3] http://camillenicolle.org/


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