Sang et stupre au lycée de Kathy Acker

« M. Merguez : Chaque soir Sahih me raconte que mes ouvriers passent des disques de cris pour s’amuser et au lieu de dormir ils se poignardent les uns les autres. Est-ce ça qu’on appelle le langage ?

(Pas de réponse.) » (page 166)

Lire l’œuvre de Kathy Acker comme un manifeste et réduire l’autrice au statut d’icône punk, féministe et queer risquerait de nous faire oublier que ce Sang et stupre au lycée, paru en 1984, est avant tout un chef-d’œuvre littéraire. Et comme tout chef-d’œuvre, ce long poème épique divisé en cinq chants est une majestueuse traversée du langage.

Il ne sera rien épargné à l’héroïne de cette épopée onirique, Janey Smith, âgée de dix ans au début de ce récit d’initiation chamanique, – ni l’inceste, ni les viols, ni la prostitution. Kathy Acker ne se conforme pas au schéma narratif reproduit depuis la nuit des temps, celui qui vante les hauts faits d’un héros.

Ce qui fait la singularité de Sang et stupre au lycée, c’est que ce texte semble être le produit d’impulsions créatives brutes. Les deux cartes des rêves publiées dans le livre nous montrent cependant que l’œuvre est structurée selon une logique organique qui lui est propre et non imposée par des canons littéraires et narratifs extérieurs. 

« Malgré les restrictions scolaires, on faisait exactement ce qu’on voulait et c’était agréable. On se soûlait. On se droguait. On baisait. On se faisait sexuellement le plus de mal possible. Le speed, le surmenage affectif et parfois la douleur émoussaient nos cerveaux. Déglinguaient notre appareil percepteur.

Nous savions que nous ne pouvions rien changer au merdier dans lequel nous vivions, aussi nous efforcions-nous de nous changer nous-mêmes. » (p. 37)

NOUS ne pouvons pas changer le monde mais NOUS refusons que le monde nous change. Alors NOUS NOUS changeons NOUS-mêmes. Les exégètes de l’œuvre s’attardent sur le caractère itératif de la baise dans le livre. Ce n’est pourtant que de la poudre aux yeux. Ce qui importe pour notre analyse c’est la VISION (« Déglinguaient notre appareil percepteur ») : « REND MES YEUX INSENSÉS », scande l’autrice page 34 avant de reprendre ce vers en légende d’un dessin représentant la bite du père de Janey d’où le sperme s’égoutte.

« Une fois que nous avons entraperçu le monde de la vision (voyez ici à quel point le langage conventionnel obscurcit : NOUS comme si les gens étaient le centre de l’activité VOYONS ce qui est le centre de l’activité : pure VISION. En fait, NOUS sommes créés par la VISION. Y a-t-il quoi que ce soit de vrai ?) » (p. 44)

La VISION doit permettre à celle ou celui qui en fait l’expérience de s’affranchir du langage conventionnel, de la langue commune, et des injonctions que celle-ci véhicule. Partager cette VISION par l’expérience d’une parole hallucinée est le propre de la poétique ackerienne. « Tu allais. Me. Verbe. », dit Hester au révérend Crétin (p. 112) avant de hurler : « APPRENDS-MOI UN NOUVEAU LANGAGE » (p. 114).

L’image de l’explosion revient souvent sous la plume des critiques pour parler de cette œuvre. C’est que les énoncés dans Sang et stupre au lycée ne sont jamais constatifs mais le plus souvent performatifs, ce sont des actes bruts de langage. Kathy Acker intègre par exemple les règles typographiques propres aux affiches et aux tracts dans plusieurs passages où les phrases, voire des blocs entiers, sont en capitales. Or, l’utilisation de majuscules modifie la portée de l’énoncé lui-même. Dans l’exemple que nous citons supra, le syntagme Apprends-moi un nouveau langage apparaît une première fois en lettres minuscules page 112, avant d’être repris en majuscules page 115. Ce que Kathy Acker nous donne à voir ici c’est le langage lui-même.

Ce qui est à l’œuvre dans Sang et stupre au lycée c’est le long travail du langage sur lui-même, – la langue y est poreuse, et différentes voix parmi les plus marginales et radicales s’y font entendre, parfois à l’état brut du cri et de l’invective, allant jusqu’à répéter quarante-deux fois « SUCE-MOI » (p. 131). Cette porosité est l’une des caractéristiques de l’esthétique ackerienne. L’autrice qui revendique le plagiat, – précisant qu’une fois achevée, son œuvre ne lui appartient plus -, fait dire à son héroïne :

« pendant deux mille ans vous avez eu le culot de nous dire à nous les femmes ce que nous étions. Nous utilisons vos mots ; nous mangeons votre nourriture. Qu’importe la façon dont nous gagnons notre argent, c’est un crime. Nous sommes des plagiaires, des menteuses, et des criminelles. » (p. 161)

Nul plagiat, nul mensonge, nul crime ici mais une langue portée à son point d’incandescence jusqu’à notre crépuscule :

« UNE FLAMME TOTALE S’AUTO

CONSUMANT

SANG ET PEUR ET STUPRE

MA VISION

Ceci est ma vision de l’agonie.

Je n’ai plus besoin de donner les détails de l’agonie

Parce que tous savent ce qu’ils entendent et voient.

hurlant à propos de rien, hurlant à propos du hurlement » (p. 135)

Kathy Acker s’éteint à Tijuana en 1997. Nous reste ce long hurlement déchirant. Trente-sept ans après la parution de ce livre, l’écriture viscéralement subversive et transgressive de Sang et stupre au lycée n’a rien perdu de sa folle sauvagerie.


Kathy Acker, Sang et stupre au lycée (Blood and Guts in High School), traduit de l’anglais (États-Unis) par Claro, éditions Laurence Viallet, 2011, nouvelle édition, 2021


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